SOMMAIRE

LES MIRACLES DE LA PREMIÉRE ANNÉE

Il est maintenant établi que la durée du ministère de Jésus, que l’on nomme aussi de « vie publique » est de trois années, l’évangéliste Jean mentionne explicitement trois fêtes de la Pâque. Après une retraite dans le désert et son baptême dans les eaux du Jourdain par son cousin Jean Baptiste en janvier 27, commence alors ses premières pérégrinations qui l’amèneront à Jérusalem pour la Pâque de cette première année, dans le Temple où il en chassera les vendeurs.

C’est surtout l’année, qui lui permettra de retrouver ses racines natales à Bethléem mais également les premiers bergers qui avaient assisté à sa Nativité et qui deviendront, tous, des disciples assidus de son entourage

Après avoir choisi ses apôtres, leur instruction va pouvoir commencer et à l’automne, une vie communautaire va définitivement sceller leur union.

C’est à l’occasion de ces premiers déplacements, parfois avec peu de disciples, que Jésus effectuera ses miracles qui commenceront, dans un premier temps, à surprendre les gens rencontrés, mais aussi ses apôtres, comme le miracle de la pêche miraculeuse qui les a stupéfait.

La première période relatant les miracles réalisés par Jésus se situe du 17 mars 27, jusqu’au 10 décembre 27.

1. Les noces de Cana

C’est le premier miracle de la vie publique de Jésus qui a eu trente ans, trois mois plus tôt. Ce miracle est réalisé sur l’incitation de sa mère, la Vierge Marie, âgée de 48 ans, qui a fait envoyer une invitation à son fils pour ce mariage. La jeune mariée, Suzanne, était de la parenté de la famille de Jésus. Plus tard, elle deviendra une disciple fervente de Jésus. Cana se trouve à peu de kilomètres au nord est de Nazareth où Jésus a passé sa vie jusqu’alors, dans l’atelier de menuiserie de son père adoptif Joseph, décédé trois ans auparavant.

L’épisode se déroule le 17 mars 27, d’abord à Bethsaîda, petit village au nord du lac de Tibériade, dans la cuisine de la maison de Simon-Pierre.

« Sont présents Jésus, Pierre et sa femme, Jacques et Jean. On dirait qu’ils viennent de finir de dîner. Ils conversent. Jésus s’intéresse à la pêche.

André entre et dit :

« Maître, il y a ici un homme près duquel tu habites, avec quelqu’un qui se dit ton cousin. »

Jésus se lève et va vers la porte en disant :

« Qu’ils entrent. »

Et quand, à la lumière de la lampe à huile et à la clarté du foyer, il voit entrer Jude, il s’écrie :

« Toi, Jude ?

- Oui, Jésus », et ils s’embrassent.

Jude est un bel homme, dans la plénitude de la beauté virile. Grand, bien que pas autant que Jésus, fort et bien proportionné, brun comme l’était saint Joseph lorsqu’il était jeune, le teint olivâtre sans être terreux, des yeux qui ont quelque chose de commun avec Jésus, car ils sont d’une couleur bleue qui tend vers le pervenche. Sa barbe, de forme carrée, est brune, ses cheveux sont ondulés, moins bouclés que ceux de Jésus, et bruns comme sa barbe.

« J’arrive de Capharnaüm. J’y suis allé en barque puis j’ai continué jusqu’ici de la même façon, pour faire au plus vite. Ta mère m’envoie te dire : « Suzanne se marie demain. Je te prie, mon Fils, d’assister à cette noce. » Marie y sera et avec elle, ma mère et les frères. Toute la famille est invitée, tu serais le seul absent et eux, les parents, te demandent de faire plaisir aux époux. »

Jésus s’incline légèrement en ouvrant un peu les bras.

« Le désir de ma Mère est pour moi une loi, mais je viendrai pour Suzanne aussi et pour nos parents. Seulement…cela m’ennuie pour vous… ». Il regarde Pierre et les autres.

« Ce sont mes amis », explique-t-il à son cousin. Puis il les nomme en commençant par Pierre. Et en dernier lieu, il dit :

«   Et celui-là, c’est Jean », en y mettant un ton particulier qui attire le regard plus attentif de Jude et fait rougir le disciple bien-aimé. Il termine la présentation ainsi :

« Mes amis, voilà Jude, fils d’Alphée, mon frère cousin selon la façon de parler du monde, car il est le fils du frère de l’époux de ma Mère. C’est pour moi un ami, un bon compagnon de travail et de vie.

- Ma maison t’est ouverte, comme au Maître. Assieds-toi. »

Se tournant vers Jésus, Pierre ajoute :

« Alors nous ne viendrons plus avec toi à Jérusalem ?

- Bien sûr que si, vous viendrez. Je m’y rendrai après les noces. Seulement, je ne m’arrêterai plus à Nazareth.

- Tu fais bien, Jésus, parce que ta Mère est mon hôte pendant quelques jours. Entendu comme cela, et elle aussi viendra après les noces. »…

Une assez longue discussion s’établit entre Jésus et son cousin Jude, le plus âgé de ses quatre cousins, lequel lui relate les réticences et même les incompréhensions des habitants de Nazareth vis-à-vis de « ce nouveau rabbi pas comme les autres ! ». Jude va jusqu’à mettre en balance l’honneur de la famille et celui de Marie, la Mère de Jésus. Jésus essaie alors de persuader son cousin de la justesse de sa mission. Il termine son explication :

« Je n’ai aucune rancœur envers ceux qui ne me connaissent pas. Je n’en ai pas non plus envers ceux qui me haïssent. Mais j’en souffre pour le mal qu’ils se font à eux-mêmes. Qu’est-ce que tu as dans ce sac ?

- Le vêtement que ta Mère t’envoie. C’est une grande fête, demain, et elle pense que son Jésus en aura besoin, pour ne pas détonner au milieu des invités. Elle a filé sans relâche depuis le point du jour jusqu’à tard le soir, chaque jour, pour te préparer ce vêtement. Mais elle n’a pas fini le manteau. Il manque encore les franges. Elle en est toute désolée.

- Ce n’est pas la peine. J’irai avec celui que j’ai et je garderai l’autre pour Jérusalem. Le Temple est encore plus important qu’une fête de mariage.
- Elle en sera heureuse.

- Si vous voulez être à l’aube sur la route de Cana, dit Pierre, il vous faut partir tout de suite. La lune se lève et la traversée sera bonne.

- Alors, allons-y. Viens, Jean. Je t’emmène avec moi. Simon-Pierre, Jacques, André, adieu. Je vous attends le soir du sabbat à Capharnaüm. Adieu, femme. Paix à toi et à ta maison. »

Jésus sort en compagnie de Jude et de Jean. Pierre les suit jusqu’au rivage et aide à la manœuvre et au départ de la barque. »

Le lendemain, arrive le jour du mariage.

« La maison est située à la périphérie de Cana, donnant en retrait sur une route qui est une voie importante. C’est une maison de paysans propriétaires qui vivent au milieu de leur petit domaine. La campagne s’étend au-delà de la maison et forme une tranquille verdure. Il fait un beau soleil et l’azur du ciel est très pur. Il y a une maison orientale typique, un cube blanc plus large que haut, avec de rares ouvertures, surmonté, en guise de toit, d’une terrasse entourée d’un muret d’un mètre environ. Une tonnelle de vigne, qui grimpe jusque-là, étend ses rameaux qui ombragent plus da moitié de cette terrasse ensoleillée. »

La description des lieux se poursuit ainsi que celle de l’arrivée de la Vierge Marie, en compagnie d’une amie plus âgée, qui se présente à l’entrée du domaine à une heure matinale, alors que l’herbe est encore couverte de rosée.

« Marie, très fêtée et accompagnée par le maître de maison âgé, gravit l’escalier extérieur et pénètre dans la grande salle de l’étage ornée de branches vertes, de nattes, de tables garnies. Au centre, il y a une table très riche, avec déjà des amphores et des plats garnis de fruits. Deux autres tables garnies sont garnies de fromages, de galettes couvertes de miel et de friandises. Par terre, d’autres amphores et trois grands vases en cuivre en forme de brocs.

Marie aide à terminer les préparatifs pour les tables, les lits de table, les lampes à huile…Un grand bruit d’instruments de musique (peu harmonieux) se fait entendre sur la route. Tout le monde court dehors. L’épouse, toute parée et heureuse rente, entourée de parents et d’amis, à côté de l’époux qui, le premier, s’est précipité à sa rencontre.

Pendant ce temps, Jésus, vêtu de blanc et d’un manteau bleu foncé, a quitté la bourgade voisine avec Jean et Jude, après avoir dit en souriant :

« Allons faire plaisir à ma Mère. »

Quand Jésus arrive et que le veilleur habituel prévient les autres, le maître de maison accompagné de son fils, l’époux, et de Marie, descend à la rencontre de Jésus et le salue respectueusement. L’époux fait de même. Pour marie, pas d’épanchement, mais un tel regard accompagne les mots de salutation : « La paix soit avec toi » et un tel sourire qui vaut cent baisers. Marie pose seulement sa petite main blanche sur l’épaule de Jésus. C’est la caresse d’une mère aimante mais pudique.

Jésus monte et entre dans la salle du banquet… Il domine tout le monde par sa taille et son aspect. Il est un hôte, inattendu qui plus est, mais il donne l’impression d’être le roi de la fête, plus que l’époux. Par respect pour le Maître, on donne des sièges aux deux disciples à la même table…

Le repas commence et l’appétit ne manque pas et encore moins la soif. Deux convives mangent et boivent peu, ce sont Jésus et sa Mère, qui parle peu aussi. Jésus parle un peu plus, en homme courtois, sans être froid ou distant. Quand on l’interroge, il répond, s’intéresse à ce qu’on lui dit et donne son avis, mais ensuite il se recueille comme quelqu’un habitué à la méditation. Il sourit mais ne rit jamais. S’il entend quelque plaisanterie trop osée, il fait celui qui n’entend pas…

Marie s’aperçoit que les serviteurs parlent à voix basse avec le majordome et que celui-ci est gêné. Elle comprend qu’il y a quelque chose de désagréable.

« Mon fils, dit-elle doucement en attirant l’attention de Jésus par ces mots, mon Fils, ils n’ont plus de vin.

- Femme, qu’y a-t-il, désormais, entre toi et moi ? »

Tout en disant ces mots, Jésus sourit encore plus doucement et Marie aussi, comme deux personnes qui connaissent une vérité qui est leur secret ignoré de tous. Marie ordonne aux serviteurs :

« Faites ce qu’il vous dira. »

Marie a lu dans les yeux souriants de son Fils, l’assentiment voilé d’un grand enseignement pour tous les « appelés ». Jésus ordonne alors aux serviteurs :

« Remplissez d’eau les cruches. »

On entend la poulie grinçante du puits qui monte et descend le seau débordant rempli d’eau. Le majordome se verse un peu du liquide avec un regard de stupeur, le goûte avec une mimique d’un grand étonnement, le déguste et s’adresse au maître de maison et à l’époux, son voisin. Marie regarde encore son Fils et sourit ; puis, recevant un sourire de lui, elle incline la tête en rougissant légèrement. Elle est heureuse. Un murmure traverse la salle. Les têtes se tournent vers Jésus et Marie. Certains se lèvent pour mieux voir, d’autres vont voir les jarres. Après un temps de silence, un chœur de louanges s’adresse à Jésus. Mais lui se lève et dit une seule parole.

« Remerciez Marie », puis il quitte le repas avec ses deux disciples. Sur le seuil, il répète :

« Que la paix soit sur cette maison et la bénédiction de Dieu sur vous » et il ajoute :

« Mère, je te salue. »

Cet évènement festif est raconté de façon très détaillée en une douzaine de pages à partir des visions et dictées reçues le 16 janvier 1944 et le 17 octobre 1944, tome 1, p 347, § 51 et p 351, § 52. Quelques commentaires, présentant un grand intérêt,  car directement donnés par Jésus, ont également été rapportés sur d’autres cahiers :

C’est Jésus qui donne cette instruction :

« Quand j’ai dit aux disciples : « Allons faire plaisir à ma Mère », j’avais donné à cette phrase un sens plus élevé qu’il ne le semblait. Je ne pensais pas à son plaisir de me voir, mais à celui d’être l’initiatrice de mon activité miraculeuse et la première bienfaitrice de l’humanité. Gardez-en toujours le souvenir. Mon premier miracle est arrivé grâce à Marie. Le premier. Cela symbolise que Marie est la clé du miracle. Je ne refuse rien à ma Mère et, grâce à sa prière, j’anticipe même le temps de la grâce. Je connais ma Mère, la seconde en bonté après Dieu. Je sais que vous faire grâce, c’est la rendre heureuse puisqu’elle est « la Tout Amour ». Voilà pourquoi j’ai dit, moi je savais : « Allons lui faire plaisir. »

En outre, j’ai voulu rendre manifeste au monde sa puissance en même temps que la mienne. Destinée à être unie à moi dans la chair - car nous fûmes une seule chair - : moi en elle et elle autour de moi, comme des pétales de lys autour du pistil odorant et plein de vie - et unie à moi dans la douleur - car nous fûmes sur la croix, moi dans la chair, elle spirituellement, de même que le lys exhale son parfum avec sa corolle et l’essence qu’on en tire, il était juste qu’elle me soit unie dans la puissance qui se manifeste au monde.

Je vous dis à vous ce que je disais aux invités : « Remerciez Marie. C’est par elle que vous avez eu le Maître du miracle et que vous avez toutes mes grâces, spécialement celles du pardon. »

Concernant l’explication donnée par Jésus sur sa première réponse adressée à sa Mère :

« Ce « désormais », que beaucoup de traducteurs passent sous silence, est la clé de la phrase et lui donne son vrai sens :

Je fus un fils soumis à sa mère, jusqu’au moment où la volonté de mon Père m’a indiqué que l’heure était venue d’être le Maître. A partir du moment où ma mission a commencé, je ne fus plus le fils soumis à sa mère, mais le serviteur de Dieu. Les liens moraux qui m’unissaient à celle qui m’avait engendré étaient rompus. Ils s’étaient transformés en liens plus élevés. Ils s’étaient tous réfugiés au niveau spirituel. Mon âme appelait toujours « Maman » Marie, ma Sainte. L’amour n’a pas connu d’arrêt, ne s’est pas attiédi ; bien au contraire, il n’a jamais été aussi parfait que lorsque, séparé d’elle pour une seconde naissance, elle m’a donné au monde, pour le monde, comme Messie, comme Evangélisateur. Sa troisième et sublime maternité mystique, ce fut quand, dans le déchirement du Golgotha, elle m’enfanta à la croix, en faisant de moi le Rédempteur du monde.

«  Qu’y a-t-il désormais entre moi et toi ? » J’étais d’abord à toi, rien qu’à toi. Tu m’ordonnais, je t’obéissais. Je t’étais « soumis ». Maintenant, j’appartiens à ma mission. Ne t’ai-je donc pas dit ? : «  Quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière, pour prendre congé des siens, est impropre au Royaume de Dieu. » J’avais mis la main à la charrue pour ouvrir par le soc, non pas la terre mais les cœurs, pour y semer la parole de Dieu. Je n’ai enlevé cette main que lorsqu’on m’a arraché de là pour la clouer sur la croix et ouvrir par la torture de ce clou le cœur de mon Père en faisant sortir de la plaie le pardon pour l’humanité.

Ce « désormais », oublié pour la plupart, voulait dire ceci : « Mère, tu as été tout pour moi tant que j’étais Jésus, fils de Marie de Nazareth et tu m’es tout spirituellement ; mais, depuis que je suis le Messie attendu, j’appartiens à mon Père. Attends encore un peu et, ma mission terminée, je serai de nouveau tout à toi. Tu me recevras encore dans tes bras comme quand j’étais petit et personne ne te le disputera plus, ce Fils qui est le tien et que l’on regardera comme la honte de l’humanité, dont on te jettera la dépouille pour te couvrir toi aussi, de l’opprobre d’être la mère d’un criminel. Ensuite, tu m’auras de nouveau, triomphant et puis, tu m’auras pour toujours, triomphante toi aussi, au ciel. Mais, maintenant, j’appartiens à tous ces hommes et j’appartiens au père qui m’a envoyé vers eux. » Voilà ce que veut dire ce petit « désormais », si chargé de signification. »

Dans une dictée du 19 janvier 1947, Jésus délivre un enseignement important à propos de ce miracle. Il établit une corrélation étroite entre le premier miracle de Cana et la Cène, la veille de sa mort :

"Les noces de Cana voient la transformation de l'eau en vin. La cène de Pâques, la transsubstantiation du pain et du vin en mon Corps et mon Sang. La première marque le début de ma mission de transformation des juifs de l'Antiquité en disciples du Christ. La seconde marque le début de la transsubstantiation des hommes en enfants de Dieu par la grâce qui revit en eux. C'est le dernier miracle de l'Homme-Dieu, le premier et perpétuel miracle de l'Amour humanisé. Voilà l'une des applications, et c'est la plus élevée, du miracle des noces de Cana."

Le mariage et le miracle de Cana sont rapportés dans l’Evangile, seulement par l’évangéliste Jean, qui assistait à cette noce et qu’il décrit en une dizaine de phrases (Jn 2,1-12). C’est lui seul qui signale la réflexion des convives, adressée au marié, concernant l’excellente qualité de son vin en fin de repas plutôt qu’au début de la fête.

2. Le disciple Simon le Zélote

Un mois plus tard, a lieu le deuxième miracle connu de Jésus, à Jérusalem, le 15 avril 27, juste après que Jésus a chassé de la cour du Temple les marchands d’animaux et les changeurs de monnaie qui s’y trouvaient, en expliquant aux prêtres, rabbins et pharisiens les raisons de ce sacrilège.

« Jésus se trouve avec ses six (premiers) disciples, (pas encore nommés apôtres : Jean et son frère Jacques, Pierre et son frère André, Philippe et Nathanaël ou Barthélémy). Aussi bien la veille qu’aujourd’hui, on ne voit plus Jude qui avait dit qu’il voulait venir à Jérusalem avec Jésus.

Ce doit être encore les fêtes pascales parce qu’il y a toujours grande affluence dans la ville. Le soir approche et beaucoup se dépêchent de rentrer chez eux.

Jésus lui aussi se dirige vers la maison dont il est l’hôte. Ce n’est pas la maison du Cénacle. Cette dernière se trouve à l’intérieur de la ville, mais à la limite. Celle-ci est déjà une vaste maison de campagne au milieu d’une oliveraie. De la petite cour qui la précède, on voit des arbres descendre en terrasses sur les collines. Ils s’arrêtent à l’endroit où un petit torrent, qui charrie très peu d’eau, coule à travers la faille qui se trouve entre deux collines peu élevées. Le Temple est au sommet de l’une des deux. Sur l’autre, se trouvent des oliviers à perte de vue. Jésus se tient tout en bas de cette agréable colline, qui s’élève en pente douce, avec tout l’agrément de ces arbres paisibles.

« Jean, il y a deux hommes qui attendent ton ami » dit un homme âgé qui doit être le fermier ou le propriétaire de l’oliveraie. On dirait que Jean le connaît.

« Où sont-ils ? Qui sont-ils ?

- Je ne sais, l’un est sûrement juif. L’autre…je ne saurais…Je ne lui ai pas demandé.
- Où sont-ils ?

- Ils attendent dans la cuisine et…et…oui…voilà, il y en a encore un qui est couvert de plaies… Je l’ai fait arrêter là parce que…je ne voudrais pas qu’il soit lépreux… Il dit qu’il veut voir le prophète qui a parlé au Temple. »

Jésus, qui jusque-là s’était tu, dit :

« Allons d’abord trouver le dernier. Dis aux autres de venir s’ils veulent, je leur parlerai ici, dans l’oliveraie. »

Et il se dirige vers l’endroit indiqué par l’homme.

« Et nous, que faisons-nous ? demande Pierre ?

- Venez si vous voulez. »

Un homme tout emmitouflé est adossé au vieux muret qui soutient une corniche, tout à côté de la limite du domaine. Il a dû monter par un sentier qui le borde, en côtoyant un petit torrent. Lorsqu’il voit Jésus venir à lui, il crie :

« Arrière, arrière ! Mais pitié aussi ! »

Et il se découvre le torse en laissant tomber son vêtement. Si son visage est déjà couvert de croûtes, son torse est une mosaïque de plaies. Certaines sont profondément creusées, d’autres ressemblent à des brûlures rouges, d’autres encore sont blanchâtres et translucides, comme si elles étaient recouvertes de verre blanc.

« Tu es lépreux ! Que veux-tu de moi ?

- Ne me maudis pas ! Ne me lapide pas ! On m’a dit qu’hier soir tu t’es manifesté comme la Voix de Dieu et le Porteur de la grâce. On m’a dit que tu as certifié qu’en élevant ton signe, tu guéris tout mal. Elève-le sur moi. Je viens des tombeaux…là… J’ai rampé comme un serpent parmi les ronces du torrent pour arriver ici sans être vu. J’ai attendu le soir pour le faire, parce que dans la pénombre, on distingue moins bien ce que je suis. J’ai osé… J’ai trouvé cet homme à la maison, qui est assez bon. Il ne m’a pas tué. Il m’a dit seulement ; « Attends contre le muret. » Toi aussi, aie pitié. »

Jésus s’avance, lui seul, car les six disciples et le propriétaire en compagnie des deux inconnus restent loin et manifestent clairement leur dégoût. Le lépreux dit encore :

« N’avance pas davantage ! N’avance plus ! Je suis infesté ! »

Mais Jésus s’avance. Il le regarde avec une telle pitié que l’homme se met à pleurer. Il s’agenouille, le visage presque à terre et gémit :

« Ton signe ! Ton signe !

- Il s’élèvera en son heure. Mais à toi, je te dis : relève-toi. Sois guéri. Je le veux. Et sois pour moi un signe dans cette cité qui doit me connaître. Lève-toi, je te le dis ! Et ne pèche plus, par reconnaissance pour Dieu ! »

L’homme se lève très lentement. On dirait qu’il émerge des herbes hautes et fleuries comme s’il se dégageait d’un linceul… Il est guéri. Il se regarde aux dernières clartés du jour. Il est guéri. Il crie :

« Je suis pur ! Oh ! Que dois-je faire maintenant pour toi ?

- Obéir à la loi. Va trouver le prêtre. Sois bon désormais. Va. »

L’homme esquisse un mouvement pour se jeter aux pieds de Jésus mais il se rappelle qu’il est encore impur aux yeux de la Loi : et il se retient. Mais il se baise les mains et envoie le baiser à Jésus. Il pleure de joie. Les autres sont pétrifiés. Jésus tourne le dos au lépreux guéri et en souriant les secoue :

« Mes amis, ce n’était qu’une lèpre de la chair, mais vous verrez s’effacer la lèpre des cœurs.

C’est vous qui voulez me voir ? » demande-t-il aux deux inconnus… ».

Les deux inconnus sont Judas de Keriot et Thomas qui ont vu Jésus au Temple et qui voudraient faire partie de la suite de Jésus. Celui-ci leur demande de réfléchir à cet engagement et de revenir le voir plus tard. Puis, le petit groupe des six prend ensemble le repas du soir. C’est l’occasion de poser quelques questions à Jésus dont la suivante :

« Je voudrais poser une question…

- Quoi, André ?

- Jean m’a raconté le miracle que tu as fait à Cana… Nous espérions tant que tu en ferais un à Capharnaüm… Or tu nous as dit que tu ne faisais pas de miracle sans avoir auparavant accompli la Loi (certainement l’accomplissement de la fête de la Pâque). Pourquoi alors à Cana ? Pourquoi là et pas dans ta patrie ?

- Pourquoi ? Comme Fils de Dieu, non. Mais comme fils de la Loi, si Israël, pour le moment, ne me connaît pas comme tel… Et même après, presque tout Israël me connaîtra comme tel, comme moins encore. Mais je ne veux pas scandaliser Israël et j’obéis à la Loi.

- Tu es saint.

- La sainteté n’exclut pas l’obéissance, elle la perfectionne au contraire. Il y a exemple à donner, en plus du reste. Que dirais-tu, d’un père, d’un frère aîné, d’un maître, d’un prêtre qui ne donnerait pas le bon exemple ?

- Et Cana alors ?

- Cana, c’était la joie qu’il fallait faire à ma Mère. Cana, c’est un acompte de ce qui est dû à ma Mère. C’est elle qui, la première, a apporté la grâce. Ici, j’honore la ville sainte en inaugurant publiquement ma puissance de Messie, mais là-bas, à Cana, je devais rendre honneur à la Sainte de Dieu, à la Toute-Sainte. C’est par elle que le monde m’a eu. Il est juste que ce soit à elle qu’aille mon premier prodige en ce monde. »…

On frappe à la porte. C’est Thomas, de nouveau. Il entre et se jette aux pieds de Jésus.

« Maître… Je ne peux attendre ton retour. Laisse-moi venir avec toi. Je suis plein de défauts mais j’ai cet amour, seul, grand, vrai, mon trésor. Il est à toi. Il est pour toi. Garde-moi, Maître..»

Jésus lui pose la main sur la tête.

« Reste, Didyme. Suis-moi. Bienheureux ceux qui sont sincères et ont une volonté tenace… ».

Thomas est heureux. On l’invite au souper. Mais Pierre semble plutôt fâché et boudeur. Jésus s’adresse encore à Thomas :

« Mon ami, je t’ai dit tout à l’heure dans l’oliveraie : « Quand je reviendrai de ces régions, si tu le veux encore, tu seras mon disciple ». Maintenant, je te dis : « Es-tu disposé à faire plaisir à Jésus ? »

- Sans aucun doute.

- Mais si ce plaisir peut te demander un sacrifice ?

- Te servir n’aura rien d’un sacrifice. Que veux-tu ?

- Je voulais te dire…mais si tu as des relations, des affections….

- Rien, rien du tout ! Je t’ai, toi ! Parle.

- Écoute. Demain, dès l’aube, le lépreux quittera les tombeaux pour trouver quelqu’un qui avertisse le prêtre. Tu commenceras par aller aux tombeaux. C’est charité. Tu y diras à haute voix : « Toi, qui a été purifié hier, sors. C’est Jésus de Nazareth, le Messie d’Israël qui m’envoie vers toi, celui qui t’a guéri. » Fais en sorte que le monde des « morts-vivants » connaisse mon nom et frémisse d’espérance. Que celui qui a l’espérance, jointe à la foi, vienne à moi pour que je le guérisse. C’est la première manifestation de la pureté que j’apporte, de la résurrection dont je suis maître. Un jour, je donnerai une pureté plus profonde… Toi, va. Il viendra vers toi. Tu feras ce qu’il te demande de faire, tu l’aideras en tout comme si c’était ton frère. Et tu lui diras : « Quand tu seras totalement purifié, nous irons ensemble sur la route du fleuve au-delà de Docco et d’Ephraïm. Le Maître Jésus nous y attend toi et moi pour nous dire de quelle manière nous devons le servir. »

- Je le ferai…Je resterai près du lépreux. Dans la vallée des tombeaux, il n’y a que des impurs qui se déplacent ou ceux qui s’en approchent par pitié. »

Pierre bougonne quelque chose. Jésus l’entend.

« Pierre, qu’est-ce que tu as ? Tu te tais ou tu murmures. Tu sembles mécontent ? Pourquoi ?

- Je le suis. Nous sommes les premiers et toi, tu ne nous fais pas cadeau d’un miracle. Nous sommes les premiers et toi, tu fais asseoir près de toi un étranger. Nous sommes les premiers mais c’est à lui que tu confies des charges et pas à nous. Nous sommes les premiers et…oui, vraiment, on dirait que nous sommes les derniers. Pourquoi les attends-tu sur le chemin du fleuve ? Sûrement pour leur confier une mission. Pourquoi à eux et pas à nous ? »

Jésus le regarde. Il n’est pas fâché. Il lui sourit même comme on sourit à un enfant. Il se lève, va lentement vers Pierre, lui pose la main sur l’épaule et lui dit en souriant :

« Pierre, Pierre ! Tu es un grand enfant, un vieil enfant ! »

Il s’assied à côté de Pierre, lui passe un bras sur les épaules et lui parle en le tenant ainsi contre son épaule :

« Pierre, tu as l’impression que je commets une injustice, mais ce n’en est pas une. C’est au contraire la preuve que je connais votre valeur. Regarde : qui a besoin d’être mis à l’épreuve ? Celui qui n’est pas encore sûr. Eh bien ! Je vous savais si sûrs de moi que je n’ai pas éprouvé le besoin de vous donner des preuves de ma puissance. Ici, à Jérusalem, il faut des preuves là où le vice, l’irréligion, la politique, tant de choses du monde obscurcissent les esprits au point qu’ils ne peuvent voir la Lumière qui passe. Mais là-bas, sur notre beau lac (de Tibériade), si pur, sous un ciel si pur lui aussi, parmi des gens honnêtes et désireux de faire le bien, les preuves ne sont pas nécessaires. Vous les aurez, les miracles ; c’est à flots que je déverserai sur vous des grâces ; mais regarde comme je vous ai estimés : je vous ai pris sans exiger de preuves et sans éprouver le besoin de vous en donner parce que je sais qui vous êtes : chers, très chers, et très fidèles ! »

Pierre retrouve sa sérénité :

« Pardonne-moi, Jésus.

- Oui je te pardonne, car ta bouderie, c’est de l’amour. Mais ne sois plus envieux, Simon, fils de Jonas…Je vous en prie tous : ne discutez jamais sur les mérites et sur les places. J’aurais pu naître roi. Je suis né pauvre, dans une étable. J’aurais pu être riche. J’ai vécu de mon travail et maintenant de charité. Et pourtant, croyez-le, mes amis, personne n’est plus grand aux yeux de Dieu que moi qui suis ici : serviteur de l’homme.

- Toi, serviteur, jamais !

- Pourquoi, Pierre ?

- Parce que c’est moi qui te servirais.

- Même si tu me servais comme une mère soigne son enfant, je suis venu pour servir l’homme. Pour lui, je serai le Sauveur. Quel service est comparable à celui-là ?

- Oh Maître ! Tu expliques tout. Et ce qui est obscur se fait tout à coup lumineux ! Content, maintenant, Pierre ? Alors laisse-moi finir de parler à Thomas. Es-tu certain de reconnaître le lépreux ? Il n’y a que lui de guéri. Mais il pourrait bien être déjà parti à la lueur des étoiles pour trouver un voyageur complaisant. Voici son portrait. J’étais tout à côté de lui et je l’ai bien observé. Il est grand et maigre. Il a le teint foncé du sang mêlé, des yeux profonds et très noirs sous des sourcils blanc comme la neige, des cheveux blancs comme le lin et plutôt frisés, un nez long épaté à l’extrémité, comme les Lybiens, des lèvres épaisses, surtout l’inférieure et proéminentes. Il est tellement olivâtre que ses lèvres tirent sur le violet. Au front, une vieille cicatrice est restée et ce sera son unique tache, maintenant qu’il est purifié des croûtes et des saletés.

- C’est un vieux, s’il est tout blanc.
- Non. Philippe, il en donne l’impression mais il ne l’est pas. C’est la lèpre qui l’a blanchi.

- Qu’est-ce qu’il est ? Un sang mêlé ?

- Peut-être, Pierre. Il ressemble aux peuples d’Afrique.

- Sera-t-il Israëlite, alors ?

- Nous le saurons, mais s’il ne l’était pas ?

- Eh bien ! S’il ne l’était pas, il pourrait s’en aller. C’est déjà beaucoup d’avoir eu la chance d’être guéri.

- Non, Pierre. Même s’il était idolâtre, moi, je ne le chasserais pas. Jésus est venu pour tout le monde. Et en vérité, je dis que les peuples des ténèbres surpasseront les fils du peuple de la Lumière… »

Jésus soupire. Puis il se lève. Il rend grâce au Père en récitant un hymne et il bénit. »

Le lépreux ainsi décrit est bien Simon, appelé « le Zélote » en raison de la caste à laquelle il appartenait (à cause du zèle que les adeptes mettaient pour observer la Loi) et « Cananéen » de par l’origine de sa mère. Il deviendra le prochain apôtre de Jésus en même temps que Jude, le cousin de Jésus.

Quelques jours après ce miracle, on apprend, à un point de rendez-vous, lors d’une discussion entre Thomas, Jude, le cousin de Jésus qui s’est enfin décidé à suivre Jésus et Simon, le lépreux guéri ayant achevé son temps de purification, qu’un autre miracle a bien eu lieu entre temps. Thomas le confirme à Simon :

« C’est bien l’endroit (de rendez-vous) convenu. Un des six (disciples) me l’a dit, pendant que le Maître s’éloignait au milieu des acclamations de la foule après le miracle d’un mendiant estropié guéri à la Porte des Poissons : « Maintenant, nous sortons de Jérusalem. Attends-nous, d’ici trois jours, à cinq milles entre Jéricho et Docco, à la courbe du fleuve, le long de la route boisée.»

Ces retrouvailles permettent à Jésus d’apprécier le ralliement de son cousin à sa cause au détriment de sa famille. C’est aussi l’occasion de faire connaissance avec le passé de Simon. C’est là qu’on apprend qu’en fait, il n’était pas atteint de la véritable lèpre :

« Tu le vois, Seigneur, j’ai la peau brune. J’ai du sang d’esclave en moi. Comme mon père n’avait pas de fils de sa femme légitime, il m’a eu d’une esclave. Son épouse, une brave femme, m’a élevé comme son fils et a pris soin de moi au milieu de mes innombrables maladies, jusqu’à sa mort…

- Il n’y a aux yeux de Dieu, ni esclaves, ni affranchis. Il n’y a, à ses yeux, qu’un seul esclavage : le péché. Et je suis venu le supprimer. Je vous appelle tous parce que le Royaume appartient à tous. Es-tu instruit ?

- Je le suis. Je tenais aussi mon rang parmi les grands, du moins aussi longtemps que mes vêtements purent dissimuler mon mal. Mais quand il a atteint mon visage…Mes ennemis furent heureux de l’utiliser pour me confirmer parmi « les morts ». En effet, comme le dit un médecin romain de Césarée que je consultais, mon mal n’était pas la vraie lèpre mais un serpigo héréditaire : il me suffisait donc de ne pas procréer pour ne pas le propager. »

Vision du 27 et 28 octobre 1944, tome 1, p 363, § 54, 55

Simon deviendra un apôtre, très proche conseiller de Jésus et lui fera partager sa profonde amitié avec Lazare, qui deviendra à son tour, son plus fidèle ami.

3. L’aveugle de Capharnaüm

C’est le 23 avril de l’an 27. Jésus se trouve au bord du lac de Tibériade, face au village de Capharnaüm. Pierre lui donne une longue leçon de pêche, notamment pour la manipulation des filets. C’est à ce moment-là que :

« Jean accourt, tout essoufflé :

- Oh ! Maître, je t’ai fait attendre ? »

Jean porte sur Jésus un regard brûlant d’amour. Pierre répond :

« Vraiment, je commençais à penser que tu ne viendrais plus. Prépare vite ta barque. Et Jacques ?...

- Voilà : c’est à cause d’un aveugle que nous sommes en retard. Il croyait que Jésus était chez nous et il est venu. Nous lui avons dit : « Il est ailleurs. Demain peut-être, il te guérira. Attends. » Mais il refusait d’attendre. Jacques disait : 

« Tu as tellement attendu la lumière, qu’est-ce qu’attendre une nuit. » Mais il n’a pas voulu entendre raison…

- Jean, si tu étais aveugle, aurais-tu hâte de revoir ta mère ?

- Oui, bien sûr !

- Alors ! Où est l’aveugle ?

- Il arrive avec Jacques. Il s’est attaché à son manteau et ne le lâche pas, mais il marche lentement, car la rive est couverte de pierres et il trébuche… Maître, me pardonnes-tu d’avoir été dur ?

- Oui, mais, pour réparer, va aider l’aveugle et amène-le moi. »

Jean s’éloigne en courant. Pierre hoche légèrement la tête mais se tait. Il regarde le ciel qui prend des reflets bleus après avoir été très cuivré, regarde le lac, regarde les autres barques déjà sorties pour la pêche et soupire.

« Simon,

- Maître,

- N’aie pas peur, tu auras une pêche abondante, même si tu es le dernier à sortir.

- Même cette fois ?

- Toutes les fois où tu seras charitable, Dieu te favorisera d’une pêche abondante. »

Voici l’aveugle. Le pauvre homme avance entre Jacques et Jean. Il tient un bâton mais ne s’en sert pas pour le moment. Il préfère se fier à ses deux guides.

« Homme, voici le Maître. Il est devant toi. »

L’aveugle s’agenouille.

« Mon Seigneur, pitié !

- Tu veux voir ? Lève-toi. Depuis quand es-tu aveugle ? »

Les quatre apôtres les entourent tous les deux.

« Depuis sept ans, Seigneur. Auparavant, j’y voyais clair et je travaillais. J’étais artisan à Césarée Maritime. Je gagnais bien ma vie. Le port, les nombreux commerçants avaient toujours besoin de moi pour leurs travaux. Mais en battant le fer d’un ancre, tu peux penser s’il était rouge pour se prêter au travail, il a volé un éclat ardent qui m’a brûlé l’œil. Mes yeux étaient déjà malades à cause de la chaleur de la forge. J’ai perdu l’œil atteint et l’autre trois mois après. J’ai épuisé mes économies et maintenant je vis de charité.

- Tu es seul ?
- J’ai une femme et trois enfants très jeunes…Je ne connais même pas le visage du dernier…J’ai aussi une mère âgée. Maintenant, c’est elle et ma femme qui gagnent un peu de pain. Avec cela et l’obole que j’apporte, on ne meurt pas de faim. Si tu me guérissais !... Je recommencerais à travailler. En bon Israélite, je ne demande qu’à travailler et à procurer du pain à ceux que j’aime.

- Et tu es venu me trouver. Qui t’a informé ?

-Un lépreux que tu as guéri, au pied du mont Thabor, quand tu revenais au lac après ce si beau discours.

- Qu’est-ce qu’il a dit ?

- Que tu peux tout. Que tu es le salut des corps et des âmes. Que tu es lumière pour les âmes et pour les corps parce que tu es la Lumière de Dieu. Lui, le lépreux, avait osé se mêler à la foule au risque d’être lapidé, tout enveloppé dans un manteau, car il t’avait vu passer quand tu allais vers la montagne et ton visage lui avait mis l’espoir au cœur. Il m’a dit : « J’ai vu en ce visage quelque chose qui m’a assuré : C’est là qu’est le salut. Vas-y ! Et j’y suis allé.» Il m’a donc répété ton discours et m’a raconté que tu l’avais guéri en le touchant de ta main sans dégoût. Il revenait des prêtres après la purification. Je le connaissais car je l’avais servi à l’époque où il avait une boutique à Césarée. Je suis venu, en demandant où tu étais dans les villes et les bourgades. Et je t’ai trouvé…Aie pitié de moi !

- Viens ! La lumière est encore trop vive pour celui qui sort de la nuit !

- Tu me guéris, alors ? »

Jésus le guide vers la maison de Pierre dans la faible lumière du jardin. Il le place en face de lui mais de façon que les yeux guéris ne voient pas en premier lieu le lac encore tout moiré de lumière. L’homme paraît être un enfant docile, tant il se laisse faire sans rien demander.

«  Père ! Ta lumière pour ton enfant ! »

Jésus a posé les mains sur la tête de l’homme agenouillé. Il reste ainsi un instant puis il se mouille le bout des doigts avec de la salive et effleure de sa main droite les yeux ouverts mais sans vie. Un moment se passe puis l’homme remue les paupières, les frotte comme quelqu’un qui sort du sommeil et a du brouillard devant les yeux.

« Que vois-tu ?

-Oh ! Oh ! Oh ! Dieu éternel ! Il me semble… Il me semble…que je distingue… Je distingue ton habit… Il est rouge, n’est-ce pas ? Et une main blanche… et une ceinture en laine… Ah ! Mon bon Jésus, je vois de mieux en mieux à mesure que mes yeux s’habituent… Voilà l’herbe du sol… et ça, c’est, sûrement un puits et là c’est une vigne…

- Lève-toi, mon ami. »

L’homme se relève, pleurant et riant à la fois. Après un instant de lutte entre le respect et le désir, il lève la tête et rencontre le regard de Jésus, un Jésus souriant d’une pitié plein d’amour. Ce doit être merveilleux de recouvrer la vue et de voir ce visage comme un premier soleil ! L’homme pousse un cri et tend les bras. C’est instinctif. Mais il s’arrête. C’est alors Jésus qui ouvre les siens et attire à lui l’homme, de plus petite taille.

« Maintenant, rentre chez toi, et sois heureux et juste. Va, avec ma paix.

- Maître ! Maître ! Seigneur ! Jésus ! Saint ! Béni ! La lumière… J’y vois… Je vois tout…Voici le lac bleu et le ciel serein, le soleil couchant, le premier quartier de lune… Mais le plus beau bleu, le plus serein, c’est dans tes yeux que je le vois. En toi je vois la beauté du soleil le plus vrai et la pure splendeur de la plus sainte des lunes. Astre de ceux qui souffrent, Lumière des aveugles. Pitié vivante et opérante !

- Je suis la Lumière des esprits. Sois un fils de Lumière.

- Toujours, Jésus. A chaque battement de mes paupières sur ma pupille rendue à la vie, je renouvellerai ce serment. Sois béni, toi et le Très-Haut !

- Béni soit le Très-Haut, le Père ! Va ! »

Vision et dictée du 7 octobre 1944, tome 1, p 388, § 58.

4. Quatre guérisons dans la synagogue de Capharnaüm

C’est le 24 avril 27, jour du sabbat.

« La synagogue de Capharnaüm est remplie d’une foule qui attend. Des gens, sur le seuil, surveillent la place encore ensoleillée bien qu’on aille vers le soir. Finalement, un cri s’élève :

« Le Rabbi arrive ! »

Tous se retournent vers la sortie. Les moins grands montent sur la pointe des pieds et cherchent à se pousser en avant. Il y a même quelques bousculades et quelques disputes malgré les reproches des employés de la synagogue et des notables de la cité.

« La paix soit avec tous ceux qui cherchent la vérité ! »

Jésus est sur le seuil et salue en bénissant, les bras tendus en avant. La lumière très vive qui vient de la place ensoleillée met en valeur sa grande taille et le nimbe de lumière. Il a quitté son habit blanc et porte des vêtements ordinaires, bleu foncé. Il s’avance à travers la foule qui lui fait un passage puis se resserre autour de lui, comme l’eau autour d’un navire.

« Je suis malade, guéris-moi ! » gémit un jeune homme qui semble phtisique d’après son aspect et qui tient Jésus par son vêtement. Jésus lui pose la main sur la tête et lui dit :

« Aie confiance, Dieu t’écoutera, lâche-moi maintenant pour que je parle au peuple ; je viendrai à toi plus tard.»

Le jeune homme le lâche et reste tranquille.

« Qu’est-ce qu’il t’a dit ? lui demande une femme qui porte un enfant sur ses bras.

- Il m’a dit qu’après avoir parlé au peuple, il viendra vers moi.

- Il te guérit, alors ?

- Je ne sais pas. Il m’a dit : « Confiance. » Moi, j’espère.

- Qu’est-ce qu’il t’a dit ? »  La foule veut savoir. La réponse de Jésus circule parmi le peuple.

« Dans ce cas, je vais chercher mon enfant.

- Et moi, j’amène mon vieux père.

- Ah ! Si Aggée voulait venir ! Je vais essayer… Mais il ne viendra pas. »

Jésus a rejoint sa place. Il salue le chef de la synagogue qui en fait autant. C’est un homme de petite taille, gras et vieillot. Jésus doit se pencher pour lui parler. On dirait un palmier qui s’incline vers un arbuste plus large que haut.

« Que veux-tu que je te donne ? demande le chef de la synagogue.

- Ce que tu veux ou bien au hasard, l’Esprit te guidera.

- Mais… seras-tu préparé ?

- Je le suis. Prends au hasard…

Des rouleaux des textes sacrés, Jésus lit alors un petit paragraphe de trois phrases et se met à les commenter dans un grand silence, en abordant le thème de la lutte intérieure contre les ennemis du cœur plutôt que contre les ennemis physiques de l’extérieur. Mais un notable lui porte la contradiction en l’accusant d’être trop prétentieux de se poser en représentant de Dieu. L’assistance paraît étonnée, voire choquée, du ton de l’interpellation.

« Jésus regarde la foule. Il cherche quelqu’un avec ses yeux de saphir puis crie à haute voix :

- Aggée, approche-toi, je te l’ordonne ; »

Murmures dans la foule qui s’ouvre pour laisser passer un homme secoué de tremblements et soutenu par une femme.

« Connais-tu cet homme ?

- Oui, c’est Aggée, fils de Malachie, d’ici, de Capharnaüm. Il est possédé par un esprit malin qui le fait entrer dans des accès de folie furieuse et soudaine.

- Tout le monde le connaît ? La foule confirme :

- Oui, oui.

- Quelqu’un peut-il dire qu’il m’a parlé ne serait-ce que quelques minutes ? La foule crie :

- Non, non, il est comme hébété et ne sort jamais de chez lui et personne ne t’y a jamais vu.

- Femme, amène-le moi. »

La femme le pousse et le traîne. Le pauvre homme tremble d’autant plus fort. Le chef de la synagogue avertit Jésus :

« Attention ! Le démon va le tourmenter… et alors il s’excite, griffe et mord. »

La foule s’écarte en se pressant contre les murs. Le deux hommes sont désormais en face l’un de l’autre. Un instant de résistance. On dirait que l’homme, habitué au mutisme, a du mal à parler et gémit. Puis, sa voix s’articule :

« Qu’y a-t-il entre toi et nous, Jésus de Nazareth ? Pourquoi es-tu venu nous tourmenter, nous exterminer, toi, le Maître du ciel et de la terre ? Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. Aucun être charnel ne fut plus grand que toi parce que dans ta chair d’homme est renfermé l’Esprit du Vainqueur éternel. Tu m’as déjà vaincu dans…

- Tais-toi et sors de lui, je te l’ordonne ! »

L’homme est pris d’une étrange agitation. Il tremble par à-coups comme s’il y avait quelqu’un qui le maltraitait en le poussant et en le secouant. Il hurle d’une voix inhumaine, écume, puis est plaqué au sol d’où il se relève ensuite, étonné et guéri.

« Tu as entendu ? Que réponds-tu, maintenant ? » demande Jésus à son contradicteur.

L’homme barbu et bien habillé hausse les épaules et, vaincu, s’en va sans répondre. La foule se moque de lui et applaudit Jésus.

« Silence, c’est un lieu sacré, dit Jésus, qui ordonne : Amenez-moi le jeune homme à qui j’ai promis l’aide de Dieu. »

Le malade se présente. Jésus le caresse :

« Tu as eu foi ! Sois guéri. Va en paix et soit juste. »

Le jeune homme pousse un cri, qui sait ce qu’il éprouve ? Il se jette aux pieds de Jésus et les baise en remerciant :

« Merci pour moi et pour ma mère ! »

D’autres malades viennent ; un jeune enfant aux jambes paralysées. Jésus le prend dans ses bras, le caresse, le pose à terre… et le laisse. Au lieu de tomber, l’enfant court vers sa mère qui le reçoit sur son cœur en pleurant et bénit à haute voix : « Le Saint d’Israël ». Arrive un vieillard aveugle, conduit par sa fille. Lui aussi se voit guéri par une caresse sur ses orbites malades. De la part de la foule, c’est un délire de bénédictions.

Jésus se fraye un chemin en souriant. Malgré sa haute taille il n’arriverait pas à fendre la foule si Pierre, Jacques, André et Jean ne travaillaient du coude généreusement et ne s’ouvraient un accès depuis leur coin jusqu’à Jésus et ne le protégeaient jusqu’à la sortie sur la place où le soleil a disparu.»

Vision et dictée du 2 novembre 1944, tome 1, p 395, § 59

Les deux évangélistes Marc (1, 21-28) et Luc (4, 31-37) rapportent en des termes très similaires, uniquement la guérison du démoniaque et la stupéfaction de l’assistance face à la manifestation d’une autorité insoupçonnée de Jésus.

5. La belle-mère de Pierre et le vieux Isaac de Chorazeïn

Une semaine plus tard, c’est encore un jour de sabbat, le premier jour du mois de mai de l’an 27. Pierre habite au village de pêcheurs de Bethsaïde, aujourd’hui englouti sous les sédiments du Jourdain, à la pointe nord du lac de Tibériade. Sa belle-mère habite à Capharnaüm, situé à environ 4 km à l’ouest, également en bordure du lac. C’est là que se trouve toujours le petit groupe avec Jésus.

« Pierre parle à Jésus. Il lui dit :

«  Maître, je voudrais te prier de venir à ma maison. Je n’ai pas osé te le dire au dernier sabbat, mais…je voudrais que tu viennes.

- A Bethsaïde ?

- Non, ici…dans la maison de ma femme, sa maison natale, je veux dire.

- Pourquoi ce désir, Pierre ?

- Euh… pour plusieurs raisons…et puis, aujourd’hui, on m’a appris que ma belle-mère est malade. Si tu voulais la guérir, peut-être que…

- Achève, Simon.

- Je voulais dire… Si tu venais auprès d’elle, elle finirait…oui, en somme, tu sais, autre chose est d’entendre parler de quelqu’un et autre chose de le voir et de l’entendre et si ce quelqu’un, ensuite, la guérit, alors…

- Alors l’animosité tombe, tu veux dire.

- Non, pas l’animosité. Mais, tu sais… Le village est divisé entre plusieurs opinions et elle… ne sait à qui donner raison. Viens, Jésus.

- Je viens, allons-y. Avertis ceux qui attendent que je parlerai ce soir chez toi. »

Ils se dirigent vers une maison basse, plus basse encore que celle de Pierre à Bethsaïde et encore plus proche du lac. Elle en est séparée par une bande de grève et je crois que, pendant les tempêtes, les vagues viennent mourir contre le mur de la maison qui, si elle est basse, est en revanche très large comme pour loger beaucoup de monde. Dans le jardin qui s’étend devant la maison et du côté du lac, il n’y a qu’une vieille vigne noueuse qui couvre une tonnelle rustique et un vieux figuier que les vents venant du lac ont complètement incliné vers la maison ? Le feuillage ébouriffé de l’arbuste frôle les murs et bat contre le châssis des fenêtres fermées pour s’abriter du soleil ardent qui frappe la petite maison ? Il n’y a que ce figuier, cette vigne et un puits au muret bas et verdâtre.

« Entre, Maître.»

Des femmes sont occupées dans la cuisine, qui à réparer les filets, qui à préparer le repas… Elles saluent Pierre puis s’inclinent, toutes confondues, devant Jésus. En même temps, elles le dévisagent avec curiosité.

« La paix soit à cette maison. Comment va la malade ?

- Parle, toi qui es sa belle-fille la plus âgée, disent trois femmes, à l’une d’elles qui est en train de s’essuyer les mains sur un pan de son vêtement.

- Elle a une forte fièvre, une très forte fièvre. Nous l’avons montrée au médecin mais il dit qu’elle est trop vieille pour guérir et quand ce mal passe des os au cœur et donne de la fièvre, surtout à cet âge-là, on meurt. Elle ne mange plus…J’essaie de lui faire des repas appétissants, même maintenant, tu vois, Simon ? Je lui préparais cette soupe qui lui plaisait tant. J’ai choisi les meilleurs poissons parmi ceux de tes beaux-frères mais je ne crois pas qu’elle pourra la manger. Et puis… elle est tellement agitée. Elle se lamente, elle crie, elle pleure, elle ronchonne…

- Prenez patience, comme si elle était votre mère et vous en aurez le mérite auprès de Dieu. Conduisez-moi auprès d’elle.

- Rabbi…Rabbi…Je ne sais si elle voudra te voir. Elle ne veut voir personne. Je n’ose pas lui dire : «Je vais t’amener le Rabbi.»

Jésus sourit sans perdre son calme. Il se tourne vers Pierre :

« C’est à toi d’agir, Simon. Tu es un homme et le plus âgé des gendres, m’as-tu-dit. Va. »

Pierre fait une grimace significative et obéit. Il traverse la cuisine, entre dans une pièce et, à travers la porte fermée derrière lui, on l’entend parler à une femme. Il sort la tête et une main et dit :

« Viens, Maître, fais vite » et il ajoute plus bas, à peine intelligiblement : « Avant qu’elle ne change d’idée. »

Jésus traverse rapidement la cuisine et ouvre toute grande la porte. Debout sur le seuil, il dit sa douce et solennelle salutation :

« Que la paix soit avec toi. »

Il entre, bien qu’on n’ait pas répondu et se dirige vers une couche basse sur laquelle est étendue une petite femme, toute grise, amaigrie, essoufflée par la forte fièvre qui rougit son visage enflammé.

Jésus se penche sur le lit, sourit à la petite vieille.

« Tu as mal ?

- Je meurs !

- Non, tu ne vas pas mourir. Peux-tu croire que je peux te guérir ?

- Et pourquoi le ferais-tu ? Tu ne me connais pas.

- Grâce à Simon qui m’en a prié…et aussi pour toi, pour donner à ton âme le temps de voir et d’aimer la Lumière.

- Simon ? Il ferait mieux de …. Comment donc Simon a-t-il pensé à moi ?

- C’est qu’il est meilleur que tu ne le crois. Je le connais et je sais. Je le connais et je suis heureux de l’exaucer.

- Tu me guéris, alors ? Je ne mourrai plus ?

- Non, femme, pour l’instant tu ne mourras pas. Peux-tu croire en moi ?

- Je crois, je crois. Il me suffit de ne pas mourir ! »

Jésus sourit encore. Il la prend par la main. La main rugueuse, aux veines gonflées disparaît dans la main juvénile de Jésus qui se redresse et prend l’attitude qu’il a habituellement pour accomplir un miracle. Il crie :

« Sois guérie ! Je le veux ! Lève-toi ! »

Et il lâche la main de la femme. Elle retombe sans que la petite vieille se plaigne, alors qu’auparavant, quand Jésus la lui avait prise, bien que ce fût avec une grande délicatesse, le mouvement avait arraché une plainte à la malade. Un bref temps de silence. Puis, la femme s’écrie à haute voix :

« Oh ! Dieu de nos pères ! Mais je n’ai plus rien ! Mais je suis guérie ! Venez, venez ! »

Les belles-filles accourent.

« Regardez donc, dit la femme, je bouge et ne sens plus de douleur ! Et je n’ai plus de fièvre ! Regardez comme je suis fraîche ! Mon cœur ne me donne plus l’impression d’être le marteau du forgeron. Ah ! Je ne meurs plus ! »

Pas un seul mot pour le Seigneur. Mais Jésus ne se formalise pas. Il dit à la plus âgée des belles-filles :

« Habillez-la pour qu’elle se lève. Elle le peut.»

Et il s’écarte pour sortir. Confus, Simon se tourne vers sa belle-mère :

« Le Maître t’a guérie. Tu ne lui dis rien ?

- Bien sûr que si ! Je n’y pensais pas. Merci, que puis-je faire pour le remercier ?

- Etre bonne, très bonne, car l’Eternel a été bon avec toi. Et, si cela ne t’ennuie pas, permets-moi de me reposer aujourd’hui chez toi. J’ai parcouru pendant la semaine tous les environs et je suis arrivé à l’aube, ce matin. Je suis fatigué.

- Certainement, certainement ! Reste donc si cela t’arrange.»

Mais il y a peu d’enthousiasme dans ces mots. Jésus va s’asseoir dans le jardin en compagnie de Pierre, André, Jacques et Jean.

« Maître !...

- Mon Pierre ?

- Je suis confus.»

Jésus fait un geste, comme pour dire : « Laisse donc.» Puis il dit :

- Ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’on ne me remercie pas tout de suite. Mais je ne cherche pas la reconnaissance. Il me suffit de donner aux âmes le moyen de se sauver. Je fais mon devoir. A elles de faire le leur.

- Ah ! Y en a-t-il eu d’autres comme celle-là ? Où ?

- Simon, tu es bien curieux ! Mais je veux te contenter, bien que je n’aime pas les curiosités inutiles. C’était à Nazareth. Tu te rappelles la maman de Sarah , Elle était très malade quand nous sommes arrivé à Nazareth et on nous a dit que la petite fille pleurait. Pour ne pas faire d’elle, qui est bonne et douce, une orpheline et plus tard la fille d’un second mariage, je suis allé trouver la femme… Je voulais la guérir…mais je n’avais pas encore posé le pied sur le seuil que son mari et un frère me chassèrent en disant : « Va-t-en, va-t-en ! Nous ne voulons pas d’ennuis avec la synagogue. » Pour eux, pour trop de gens, je suis déjà un rebelle…Je l’ai guérie tout de même…à cause de ses enfants. Et j’ai dit à Sarah, qui était dans le jardin, en la caressant : « Je guéris ta mère. Rentre à la maison. Ne pleure plus.» A l’instant même, la femme fut guérie et la petite fille lui a tout raconté, ainsi qu’à son père et à son oncle… Mais on l’a punie pour m’avoir parlé. Je le sais car l’enfant a couru derrière moi pendant que je quittais le village… Mais peu importe.

- Moi, je l’aurais fait redevenir malade !

- Pierre ! » Jésus est sévère.

« C’est cela que je vous ai enseigné, à toi et aux autres ? Qu’as-tu entendu sur mes lèvres, la première fois que je t’ai parlé ? Quelle condition première ai-je toujours demandée pour être mes vrais disciples ?

- C’est vrai. Maître. Je suis vraiment bête. Pardonne-moi. Mais…je ne peux supporter qu’on ne t’aime pas !

- Ah ! Pierre, tu verras bien d’autres animosités ! Tu auras tant de surprises, Pierre !....Mais voici ta belle-mère qui vient vers nous.

- Maître…je te prie de t’asseoir à ma table.

- Merci, femme. Que Dieu t’en récompense ! »…

À table, la discussion se poursuit alors que la belle-mère continue à faire des reproches à son gendre sur son travail délaissé alors qu’il se met à fréquenter Jésus, comme « domestique du Prophète ». Un enfant vient remettre à Jésus une grosse bourse contenant des pièces d’argent en provenance d’une personne qui ne veut pas se faire connaître. Le soir même, Jésus parle à la foule depuis le jardin de la belle-mère de Pierre. A la fin de son discours, où il propose la parabole du cheval aimé du roi, Jésus répartit tout l’argent offert en cinq parts.

Jésus appelle ensuite les pauvres malades et leur demande :

« Vous n’avez rien à me dire ? »

Les aveugles se taisent. Un bossu dit :

« Que celui d’auprès de qui tu viens te protège ! »

Rien de plus. Jésus lui remet l’obole dans la main valide. L’homme dit :

« Que Dieu t’en récompense mais, plus que cela, je voudrais que tu me guérisses.

- Tu ne l’as pas demandé.

- Je suis un pauvre ver de terre que les grands piétinent ; je n’osais espérer que tu aurais pitié d’un mendiant.

- Je suis la Pitié qui se penche sur toute misère qui m’appelle. Je ne la refuse à personne. Je ne demande que l’amour et la foi pour répondre : je t’écoute.

- Ah ! Mon Seigneur ! Je crois et je t’aime ! Alors sauve-moi ! Guéris ton serviteur ! »

Jésus pose la main sur son dos courbé, la fait courir comme pour le caresser et dit :

« Je veux que tu sois guéri.»

L’homme se redresse, agile et normal, avec des bénédictions sans fin. Jésus donne l’obole aux aveugles et attend un instant pour les congédier…puis il les laisse partir.

Il appelle les vieillards. Au premier il fait l’aumône et l’aide à mettre la monnaie dans sa ceinture. Il s’intéresse avec pitié aux ennuis du deuxième qui lui parle de la maladie de sa fille.

« Je n’ai qu’elle ! Et maintenant elle va mourir, que vais-je devenir ? Ah ! Si tu savais ! Elle, elle ne marche plus, elle ne tient pas debout. Elle le voudrait bien mais ne peut pas. Maître, Seigneur Jésus, aie pitié de nous !

- Où habites-tu, père ?

- A Chorazeïn. Demande Isaac, fils de Jonas, surnommé l’Adulte. Tu vas vraiment venir ? N’oublieras-tu pas mon malheur ? Et tu vas me guérir ma fille ?

- Peux-tu croire que je puisse la guérir ?

- Oh oui, je le crois ! C’est pour cela que je t’en parle.

- Rentre à la maison, père. Ta fille sera sur le pas de ta porte pour te saluer.

Mais elle est au lit et ne peut se lever depuis trois… Ah ! Je comprends. Oh ! Merci, bon Maître ! Sois béni, toi et celui qui t’a envoyé ! Louange à Dieu et à son Messie ! »

Le vieil homme s’éloigne en pleurant et marche le plus vite possible. Mais au moment de sortir du jardin, il dit :

« Maître, tu viendras quand même dans ma pauvre maison, Isaac t’attend pour te baiser les pieds, te les laver de ses larmes et t’offrir le pain de l’amour. Viens, Jésus. Je parlerai de toi à mes concitoyens.

- Je viendrai. Va en paix et sois heureux.»

Le troisième petit vieux s’avance ensuite. Il paraît le plus déguenillé de tous. Mais Jésus n’a plus que le gros tas d’argent. Il appelle d’une voix forte :

« Femme, viens avec tes enfants.»

La femme, jeune et émaciée se présente, la tête baissée. On dirait une pauvre mère poule au milieu de ses pauvres poussins.

« Depuis quand es-tu veuve, femme ?

- Cela fait trois ans à la lune de Tisri.

- Quel âge as-tu ?

- Vingt-sept ans.

- Ce sont tous tes enfants ?

- Oui, Maître, et…et je n’ai plus rien. J’ai tout dépensé…comment puis-je travailler si personne ne veut de moi avec tous ces gamins ?

- Dieu n’abandonne pas même le ver qu’il a créé. Il ne t’abandonnera pas, femme. Où habites-tu ?

- Sur le lac, à trois stades de Bethsaïde. C’est lui qui m’a dit de venir… Mon mari est mort sur le lac ; il était pêcheur …»

« Lui », c’est André qui rougit et voudrait bien disparaître.

« Tu as bien fait, André, de dire à cette femme de venir me trouver. 

André se rassure et murmure :

« L’homme était mon ami, il était bon. Il a péri sur le lac pendant une tempête et il a même perdu sa barque.

- Tiens, femme. Ceci t’aidera un bon moment et puis un autre soleil se lèvera sur ton jour. Sois bonne, élève tes enfants dans l’observance de la Loi et l’aide de Dieu ne te fera pas défaut. Je te bénis, toi et les petits.»

Il les caresse l’un après l’autre avec une grande pitié.

« Et à moi ? » demande le dernier petit vieux qui reste.

Jésus le regarde et se tait.

- Rien pour moi ? Tu n’es pas juste ! A elle, tu as donné six fois plus qu’aux autres et, à moi, rien ! Mais voilà…c’était une femme ! »

Jésus le regarde et se tait.

« Vous tous, regardez si c’est juste ! Je viens de loin parce que l’on m’a dit qu’ici on donne de l’argent, et puis voilà, je vois qu’il y en a à qui on donne trop et, à moi, rien… Un pauvre vieux malade ! Et il veut que l’on croie en lui !...

- Vieil homme, tu n’as pas honte de mentir ainsi ? La mort approche pour toi, et tu mens, tu cherches à voler ceux qui ont faim. Pourquoi veux-tu voler à des frères l’obole que j’ai prise pour la distribuer aux petits, avec justice ?

- Mais moi…

- Tais-toi ! Mon silence et ma façon d’agir auraient dû te faire comprendre que je savais à qui j’avais à faire et tu aurais dû rester silencieux comme moi. Pourquoi veux-tu que je te couvre de honte ?

- Je suis pauvre.

- Mais non, tu es un avare et un voleur. Tu vis pour l’argent et pour l’usure.

- Je n’ai jamais pratiqué l’usure. Dieu m’en est témoin.

- N’est-ce pas de l’usure – et même des plus cruelles - que de voler ceux qui sont réellement dans le besoin ? Va. Repens-toi pour que Dieu te pardonne.

- Je te jure…

- Tais-toi ! Je te l’ordonne ! Il est dit : « Il ne faut pas faire de faux serments. » Si je ne respectais pas tes cheveux blancs, je te fouillerais et je trouverais sur toi ta bourse remplie d’or, ton vrai cœur. Va-t‘en ! »

Voyant son secret découvert, le vieillard part tout honteux sans insister, au ton de voix de Jésus. La foule le menace, le raille et le traite de voleur.

« Taisez-vous ! S’il est, lui sorti du droit chemin, ne l’imitez pas. Il manque de sincérité : c’est un malhonnête. Vous, en l’insultant, vous manquez de charité. Il ne faut pas insulter son frère qui a péché. Chacun a son péché : personne n’est parfait, excepté Dieu. J’ai dû lui faire honte parce qu’il n’est jamais permis d’être un voleur. Jamais et surtout pas envers les pauvres. Mais seul le Père sait combien j’ai souffert de le faire. Vous aussi devez éprouver de la souffrance de voir un Israélite manquer à la Loi en cherchant à faire tort aux pauvres et à la veuve. Ne soyez pas cupides. Que votre trésor soit votre âme et non pas l’argent. Ne faites pas de faux serments. Que votre langage soit pur et honnête comme vos actes. La vie n’est pas éternelle et l’heure de la mort approche. Vivez de façon qu’à l’heure de la mort votre âme puisse être en paix, dans la paix de celui qui a vécu en juste. Rentrez chez vous.

- Pitié, Seigneur, mon fils que voilà est muet à cause d’un démon qui le tourmente.

Et mon frère, ici, est semblable à une bête répugnante. Il se roule dans la boue et mange les excréments. C’est un esprit malin qui le pousse à ces gestes immondes, en dépit de sa volonté.»

Jésus va vers le groupe qui l’implore. Il lève les bras et commande :

« Sortez de ces personnes. Rendez à Dieu ses créatures.»

Au milieu de cris et de clameurs, les deux malheureux sont guéris. Les femmes qui les conduisaient se prosternent en bénissant.

« Rentrez chez vous et soyez reconnaissants à Dieu. Que la paix soit avec vous tous. Allez.»

La foule s’en va en commentant les faits…

Cet épisode de la vie de Jésus a été écrit le 3 et 4 novembre 1944, tome 1, p 402, § 60.On apprend, lors de la prochaine guérison, que le vieillard bossu s’appelle Samuel et qu’il va aussitôt rencontrer un ami lépreux pour le sauver de sa maladie.

L’évangéliste Matthieu relate, en deux simples phrases, la guérison de la belle-mère de Pierre (8, 14-15). C’est lui, le Matthieu d’avant sa conversion, le collecteur d’impôts de Capharnaüm, qui commence à se sentir séduire par les propos de Jésus et qui fait remettre régulièrement à Jésus, de façon anonyme par un enfant, des bourses d’argent pour les pauvres.

Les évangélistes Marc et Luc ne sont guère plus loquaces sur cette guérison (Marc1, 30-31, Luc 4,38-39).

6. Le lépreux Abel

En mai 27, dans les environs immédiats de Capharnaüm, avant que l’aube ne se lève.

« Un pauvre lépreux se présente. C’est vraiment une ruine humaine. Difficile de savoir son âge tellement le mal l’a dégradé. Squelettique, à demi-nu, il montre son corps réduit à l’état d’une momie décharnée. Ses mains et ses pieds sont déformés, il en manque des parties, de sorte que ses pauvres extrémités ne paraissent plus appartenir à un homme. Ses mains désarticulées et déformées ressemblent aux pattes de quelque monstre ailé, ses pieds sont comme des sabots de bœuf, tant ils sont rabougris. Quant à la tête !... c’est comme un cadavre resté sans sépulture, momifié par le soleil et le vent, qui aurait une allure semblable. Il reste, par-ci par-là quelques touffes de cheveux, collés à la peau jaunâtre et croûteuse comme si la poussière l’avait desséchée sur un crâne, des yeux à peine entrouverts et renfoncés, les lèvres et le nez dévorés par le mal mettent déjà à nu cartilages et gencives, les oreilles ne sont plus que des restes de pavillons informes : par-dessus tout cela, s’étend une peau parcheminée, jaune comme certains kaolins, sous laquelle les os semblent percer ; cette peau doit avoir pour office de tenir ensemble ces pauvres os dans son sac dérisoire, tout marqué de cicatrices et lacéré de plaies putrides. Une ruine !

Ce misérable fait penser exactement au spectre de la Mort parcourant la terre, dont le squelette, recouvert de lambeaux d’une peau sèche, se drape dans un manteau sordide tout en haillons ; mais, au lieu d’une faux, il tient un bâton noueux, sûrement arraché à un arbre.

Il est debout sur le seuil d’une caverne éloignée de toute habitation… Il regarde du côté de la route, éloignée de plus de cent mètres de son antre. Il n’y a personne sur la route… Le lépreux regarde et soupire puis il prend une écuelle ébréchée, la remplit à un petit ruisseau et boit… Il mastique des radis sauvages…


« Où es-tu Abel ? » crie une voix.

Le lépreux remue, il a sur ses lèvres quelque chose qui voudrait être un sourire, mais ses lèvres sont tellement rongées que son essai de sourire est informe. Il répond d’une voix étrange, stridulante, comme un cri d’oiseau.

« Je suis ici ! Je ne croyais plus que tu viendrais. Je pensais qu’il t’était arrivé malheur, j’étais triste…

- Si tu me fais défaut toi aussi, que va-t-il rester au pauvre Abel ? »

Sur ces mots, il se dirige vers la route jusqu’à la distance permise par la Loi. On le voit parce qu’il s’arrête à mi-chemin. Sur la route arrive un homme qui paraît courir tant il va vite.

« Mais est-ce bien toi, Samuel ? Ah ! Si tu n’es pas celui que j’attends, qui que tu sois, ne me fais pas de mal !

- C’est moi, Abel, c’est bien moi, et en bonne forme. Regarde comme je cours. Je suis en retard, je le sais et j’en suis peiné pour toi. Mais quand tu sauras… comme tu seras heureux ! Et je ne t’apporte pas seulement les quignons de pain habituels mais une miche entière, fraîche et bonne, toute pour toi. J’ai aussi un bon poisson et un fromage. Tout pour toi. Je veux que tu fasses la fête, mon pauvre ami, pour te préparer à une fête plus grande encore.

- Mais comment es-tu si riche ? Je n’y comprends rien…

- Je te le dirai tout à l’heure.

- Tu es en forme, qui plus est : on dirait que ce n’est plus toi !

- Ecoute : j’ai su qu’à Capharnaüm se trouvait ce Rabbi qui est saint et j’y suis allé…

- Arrête-toi, au nom de Dieu. Si quelqu’un te voit…

- Je m’arrête. Regarde : je mets ici les provisions. Mange, pendant que je parle.»

Il pose le paquet sur une grosse pierre et l’ouvre. Puis il s’écarte de quelques pas pendant que le lépreux s’avance et se jette sur ce festin inaccoutumé.

« Ah ! ça fait bien longtemps que je ne me suis pas régalé comme ça. Que c’est bon. Et dire que je serais allé me reposer comme cela, l’estomac vide. Pas un homme de pitié, aujourd’hui...pas même toi… J’avais mâché des radis…

- Pauvre Abel ! J’y pensais mais je me disais : « C’est bien. Il doit être triste en ce moment mais ensuite il sera heureux ! 

- Heureux, oui, pour cette bonne nourriture. Mais après…

- Non, tu seras heureux pour toujours. »

Le lépreux hoche la tête.

« Rends-toi compte, Abel, si tu peux avoir la foi, tu seras heureux.

- Mais la foi en qui ?

- Dans le Rabbi. Dans le Rabbi qui m’a guéri.

- Mais je suis lépreux et au dernier degré, comment peut-il me guérir ?

- Ah ! Il le peut. Il est saint.

- Oui, Elisée lui aussi a guéri Naaman le lépreux…Je le sais…Mais moi…Moi, je ne puis aller au Jourdain.

- Tu seras guéri sans besoin d’eau. Ecoute : ce Rabbi, c’est le Messie, tu comprends, le Messie ! C’est le Fils de Dieu. Il guérit tous ceux qui ont foi. Il dit : « Je le veux » et les démons s’enfuient, les membres se redressent et les aveugles recouvrent la vue.

- Ah ! Si j’avais la foi, moi ! Mais comment puis-je voir le Messie ?

- Voilà…je suis venu pour cela. Il est là, dans le village. Je sais où il se trouve ce soir. Si tu veux…J’ai pensé : « Je le dis à Abel et si Abel reconnaît avoir la foi, je le conduis au Maître. »

- Tu es fou, Samuel ? Si je m’approche des maisons, je vais être lapidé !

- Non, pas jusqu’aux maisons. La nuit va tomber, je te conduirai jusqu’à ce petit bois. Ensuite, j’irai appeler le Maître et je l’amènerai…

- Va, vas-y tout de suite ! J’arrive par mes propres moyens jusqu’à cet endroit. Je marcherai dans le fossé derrière la haie, mais toi, va…va…oh ! Vas-y, mon cher ami ! Si tu savais ce que c’est que de souffrir de cette maladie…Et d’avoir l’espoir de guérir !... »

Le lépreux ne s’occupe même plus de la nourriture. Il pleure et gesticule en implorant son ami ;

« Je pars et, toi, arrive. »

L’ancien bossu s’éloigne au pas de course. Abel descend péniblement dans le fossé qui longe la route…La nuit descend pendant que le malheureux glisse parmi les broussailles des buissons, toujours aux aguets d’un passant sur la route. A deux reprises, il se met à plat ventre : la première fois, c’est un cavalier qui passe au trot, la seconde fois ce sont trois hommes chargés de foin qui se dirigent vers le village. Puis il continue.

Mais Jésus arrive avant lui au petit bois avec Samuel.

« Il va bientôt être ici. Il marche lentement à cause de ses plaies. Prends patience.

- Je ne suis pas pressé.

- Tu vas le guérir ? A-t-il la foi ?

- Oh !...il mourait de faim. Il voyait cette nourriture, après des années de privation et pourtant, il a tout laissé après quelques bouchées pour courir ici.

- Comment l’as-tu connu ?

- Tu sais…je vivais d’aumônes depuis mon malheur et je parcourais les chemins pour aller d’un lieu à un autre. Je passais ici tous les sept jours et étais entré en relation avec ce pauvre malheureux… Un jour, poussé par la faim, il s’était avancé sous un orage capable de mettre les loups en fuite jusqu’au chemin qui mène au village, en quête de quelque chose. Il fouillait les ordures comme un chien. J’avais dans ma besace du pain sec que m’avaient offert des personnes compatissantes et j’ai partagé avec lui. Depuis lors, nous sommes amis et chaque semaine, je reviens pour renouveler sa provision. Avec ce que j’ai : si j’ai beaucoup, c’est beaucoup ; si c’est peu, c’est peu. Je fais ce que je peux comme si c’était un frère. C’est depuis le soir où tu m’as guéri, sois-en béni, que je pense à lui…et à toi.

- Tu es bon, Samuel, et c’est pourquoi la grâce t’a visité. Celui qui aime mérite tout de Dieu. Mais voici quelque chose dans les buissons…

- C’est toi, Abel ?

- Oui, c’est moi.

- Viens. Le Maître t’attend ici, sous le noyer. »

Le lépreux sort du fossé et monte sur la berge, la franchit et s’avance dans le pré. Jésus l’attend, adossé à un très grand noyer.

« Maître, Messie, Saint, aie pitié de moi ! »

Et il s’affale sur l’herbe aux pieds de Jésus. Le visage collé au sol, il ajoute :

« Oh ! Mon Seigneur, si tu veux, tu peux me purifier ! »

Puis il ose se mettre à genoux, allonge ses bras squelettiques aux mains tordues et tend son visage osseux, tout dévasté…Des larmes tombent de ses orbites malades à ses lèvres que la lèpre a rongées. Jésus le regarde avec une immense pitié, il regarde ce fantôme qu’un mal horrible dévore et dont une vraie charité peut seule supporter le voisinage tant il est répugnant et malodorant. Et voici que Jésus tend la main, sa belle main droite et saine, comme pour caresser le malheureux. Celui-ci, sans se lever, se rejette en arrière sur ses talons et s’écrie :

« Ne me touche pas ! Aie pitié de toi-même ! »

Mais Jésus fait un pas en avant. Solennel, respirant une douce bonté, il pose ses doigts sur la tête grignotée par la lèpre et dit à pleine voix, d’une voix qui n’est qu’amour et pourtant impérieuse :

« Je le veux, sois purifié ! »

Sa main s’attarde quelques minutes sur la pauvre tête.

« Lève-toi. Va trouver le prêtre. Accomplis ce que la Loi prescrit. Ne dis pas ce que je t’ai fait, mais sois bon, ne pêche plus jamais. Je te bénis.

- Oh ! Seigneur ! Abel ! Mais tu es tout à fait guéri ! »

Samuel, qui voit la transformation de son ami, crie de joie.

« Oui. Il est guéri. Sa foi le lui a mérité. Adieu. Que la paix soit avec toi !

- Maître ! Maître ! Maître ! Je ne te quitte plus, je ne peux plus te quitter !

- Accomplis ce que demande la Loi. Puis nous nous reverrons encore. Pour la seconde fois, que ma bénédiction soit sur toi. »

Jésus s’éloigne en faisant signe à Samuel de rester. Les deux amis pleurent de joie… »

Vision et dictée du 6 novembre 1944, tome 1, p 419, § 63.

Les Evangiles relatent la guérison de ce lépreux. Matthieu (8, 1-4) écrit quelques brèves lignes. Marc (1,40-44) et Luc (5, 12-14) insistent davantage sur la recommandation faite au lépreux de ne rien dire, mais il n’est pas écouté et la nouvelle de cette guérison fait attirer beaucoup de monde autour de Jésus, l’obligeant parfois à s’esquiver pour disposer d’un peu de tranquillité.

7. Le paralytique de Capharnaüm

Cet épisode aurait eu lieu le même jour que le précédent.

« Au bord du lac de Tibériade, adossés aux barques des pécheurs tirées sur la rive, Pierre et André sont occupés à raccommoder les filets dégoulinants que leurs employés leur apportent.

A une dizaine de mètres, Jean et Jacques, penchés sur leur barque, s’occupent à mettre en ordre, aidés par un jeune employé et par un homme de cinquante-cinq ans qui pourrait être Zébédée, car l’employé l’appelle « patron » et il ressemble beaucoup à Jacques.

Pierre et André travaillent silencieusement en échangeant, de temps à autre seulement, quelques mots sur leur travail infructueux de la veille. Pierre ne se plaint pas de sa bourse vide, ni de la fatigue inutile, mais il dit :

« Cela me déplaît…car comment ferons-nous pour donner de la nourriture à ces pauvres gens ? Il ne nous arrive que de rares offrandes et, ces dix deniers et sept drachmes que nous avons reçus pendant ces quatre jours, je n’y touche pas. Seul, le Maître doit nous indiquer à qui doit aller cet argent. Or il ne revient pas avant le sabbat ! Si encore notre pêche avait été bonne !...Le menu fretin, je l’aurais cuisiné et donné à ces pauvres gens… et s’il s’était trouvé quelqu’un pour murmurer à la maison, cela ne m’aurait rien fait. Les gens bien portants peuvent chercher des vivres mais les malades !...

- Et puis, ce paralytique !...Ils ont déjà fait tant de chemin pour l’amener ici…dit André.

- Ecoute, mon frère, moi je pense…qu’on ne peut rester séparés et je ne sais pas pourquoi le Maître ne veut pas que nous restions tout le temps avec lui. Au moins…je ne verrais plus ces pauvres gens que je ne puis secourir et si je les voyais, je pourrais leur dire : « Il est ici. »

- Je suis ici ! »

Jésus s’est approché en marchant doucement sur le sable mou. Pierre et André sursautent. Ils poussent un cri :

« Oh ! Maître ! Et ils appellent : Jacques, Jean ! C’est le Maître, venez ! »

Les deux hommes accourent et tous se pressent auprès de Jésus. C’est à qui embrasse son habit, ses mains. Jean va jusqu’à lui passer le bras autour de la taille et poser sa tête sur sa poitrine. Jésus lui donne un baiser sur les cheveux.

« De quoi parliez-vous ?

- Maître…nous disions que nous aurions bien voulu que tu sois ici.

- Pourquoi, mes amis ?

- Pour te voir et t’aimer et puis pour des pauvres et des malades. Ils t’attendent depuis deux jours et plus…J’ai fait ce que je pouvais. Je les ai mis là, tu vois, dans cette cabane, dans ce champ inculte. C’est là que les artisans qui s’occupent des barques travaillent aux réparations. J’y ai abrité un paralytique, un homme en proie à une forte fièvre, un enfant qui se meurt sur le sein de sa mère. Je ne pouvais les envoyer à ta recherche.

- Tu as bien fait. Mais comment as-tu pu les secourir, eux et ceux qui les ont amenés ? Tu m’as dit qu’ils sont pauvres !

- Certainement, Maître. Les riches ont des chars et des chevaux. Les pauvres, eux, n’ont que leurs jambes. Ils sont en trop mauvais état pour venir te trouver. J’ai fait comme j’ai pu. Regarde : voici l’obole que j’ai reçue. Je n’y ai pas touché. Tu t’en chargeras.

- Pierre, tu pouvais la donner toi-même. Bien sûr…mon Pierre, je suis peiné qu’à cause de moi tu aies subi reproches et fatigues.

- Non, Seigneur, tu ne dois pas t’en affliger. Moi, je n’en souffre pas, cela me peine seulement de n’avoir pu faire preuve de plus de charité. Mais crois-le bien, j’ai fait, nous avons tous fait, ce que nous avons pu.

- Je le sais. Je sais que tu as travaillé pour rien. Mais, en l’absence de la nourriture, ta charité reste : vivante, active, sainte aux yeux de Dieu.»

Des enfants sont accourus en criant :

« C’est le maître ! C’est le Maître ! Voilà Jésus, voilà Jésus ! »

Ils s’attachent à lui, qui les caresse tout en parlant à ses disciples.

« Simon, j’entre dans ta maison. Toi et vous autres allez dire que je suis arrivé, puis amenez-moi les malades. »

Les disciples partent rapidement dans plusieurs directions. Mais tout Capharnaüm sait déjà que Jésus est arrivé grâce aux enfants qui ressemblent à des abeilles sorties de la ruche pour aller vers les fleurs, en l’occurrence les maisons, les rues, les places. Tous joyeux, ils vont et viennent, portant la nouvelle à leur maman, aux passants, aux vieillards assis au soleil, après quoi ils reviennent se faire caresser encore par celui qui les aime. L’un d’eux s’enhardit :

« Parle-nous, parle pour nous, Jésus, aujourd’hui. Nous t’aimons bien, tu sais, et nous sommes meilleurs que les hommes.»

Jésus sourit au petit psychologue et promet :

« Je parlerai pour vous seuls. » 

Et suivi par les enfants, il va à la maison avec eux et commence à parler…

Jésus a terminé son discours.

« Maître ! crie Pierre du milieu de la foule, il y a ici des malades. Deux peuvent attendre que tu sortes mais celui-ci est bloqué par la foule…et puis il ne peut se tenir debout et nous ne pouvons passer. Je le renvoie ?

- Non, descendez-le par le toit.

- Bien, nous le faisons tout de suite. »

On entend marcher sur le toit de la pièce ; comme elle ne fait pas vraiment partie de la maison, elle n’a pas de terrasse de ciment mais une sorte de revêtement de fascines qui porte des espèces d’ardoises. On pratique une ouverture et, avec des cordes, on descend le grabat sur lequel se trouve l’infirme. Il arrive juste devant Jésus. La foule s’agglutine plus encore pour mieux voir.

« Tu as eu une grande foi, comme aussi les porteurs.

- Oh ! Seigneur ! Comment ne pas en avoir pour toi ?

- Eh bien, je te le dis : mon fils –l’homme est jeune- tous tes péchés te sont remis. »

L’homme le regarde en pleurant… Peut-être reste-t-il un peu insatisfait parce qu’il espérait une guérison physique. Les pharisiens et les docteurs murmurent. Du nez, du front et de la bouche, ils font une grimace dédaigneuse.

« Pourquoi ces murmures, dans vos cœurs plus encore que sur vos lèvres ? D’après vous, est-il plus facile de dire au paralytique : « Tes péchés te sont remis » ou bien : « Lève-toi, prends ton grabat et marche » ? Vous pensez que seul Dieu peut remettre les péchés, mais vous ne savez pas dire ce qu’il y a de plus grand, car cet homme, qui a perdu l’usage de ses facultés corporelles, a dépensé toutes ses ressources sans qu’on puisse le guérir. Il n’y a que Dieu qui ait ce pouvoir. Or, pour que vous sachiez que je peux tout, pour que vous sachiez que le Fils de l’Homme a pouvoir sur la chair et sur l’âme, sur la terre et au ciel, je dis à cet homme : « Lève-toi, prends ton grabat et marche. Rentre chez toi et sois saint.»

L’homme sursaute, pousse un cri, se dresse debout, se jette aux pieds de Jésus, les embrasse et les caresse, pleure et rit à la fois et avec lui, ses parents et la foule qui ensuite se range pour qu’il passe en triomphe et le suit en lui faisant fête. La foule, oui, mais pas les cinq hommes hargneux qui s’en vont, hautains et raides comme des piquets.

Cela permet à la mère d’entrer avec son petit encore au sein, mais absolument squelettique. Elle le tend à Jésus avec ces seuls mots :

« Jésus, tu les aimes, ces petits. Tu l’as dit. Au nom de ton amour, et de ta Mère !... »

Elle pleure. Jésus prend le bébé vraiment moribond, le pose contre son cœur. Il tient un moment contre sa bouche son petit visage cireux, aux lèvres violacées et aux paupières déjà closes. Il le tient ainsi un moment…et quand il le détache de sa barbe blonde, son petit visage est rose, sa petite bouche esquisse un sourire enfantin, ses yeux regardent tout autour de lui, vivants et curieux, ses mains, auparavant contractées et qui s’abandonnaient, jouent dans la chevelure et la barbe de Jésus, qui rit.

« Oh ! Mon fils ! s’écrie la maman toute radieuse.

- Prends-le, femme, sois heureuse et bonne.»

La femme saisit son bébé revenu à la vie, le serre sur son sein et le petit fait valoir tout de suite ses droits à la nourriture. Il fouille, ouvre et tête, avide et apaisé.

Jésus bénit et passe.

Il va sur le seuil où se trouve le malade qui a une forte fièvre.

« Maître, sois bon !

- Et toi aussi. Consacre à la justice tes forces retrouvées. »

Il le caresse et sort.

Il retourne sur le rivage, suivi, précédé, béni par une foule de gens qui le supplie :

« Nous, nous ne t’avons pas entendu. Nous ne pouvions pas entrer. Parle-nous, à nous aussi.»

Jésus fait signe que oui et, comme la foule le serre à l’étouffer, il monte sur la barque de Pierre. Cela ne suffit pas. L’assaut se fait pressant.

« Mets la barque à la mer et éloigne-toi un peu. »

Et Jésus commence alors un discours en évoquant le printemps… »

Vision et dictée du 9 novembre 1944, tome 1, p 424, § 64.

Trois Evangiles se font écho de cet évènement. Matthieu (9, 1-8) évoque les faits sans noter que le paralysé est descendu à travers le toit de la maison. Marc (2, 1-12) et Luc (5, 17-23) détaillent bien la scène en notant la présence hostile de scribes et de pharisiens et terminent en faisant part de la stupeur et de la crainte de la foule face à ce miracle et à la puissance de Jésus.

8. La pêche miraculeuse.

Elle a lieu le même jour, aussitôt la fin du discours de Jésus, déjà installé dans la barque de Pierre.

« Après une bénédiction de la foule qui s’éloigne à regret, Jésus dit à Simon :

« Appelle les deux autres. Nous allons sur le lac jeter le filet.

- Maître, j’ai les bras rompus d’avoir jeté et relevé le filet toute la nuit, et pour rien. Le poisson est tout au fond, qui sait où.

- Fais ce que je te dis, Pierre. Ecoute toujours celui qui t’aime.

- Je ferai ce que tu dis par respect pour ta parole.»

Il appelle à haute voix les employés, ainsi que Jacques et Jean.

« Nous sortons pêcher. C’est le Maître qui le veut.»

Et pendant qu’ils s’éloignent, il dit à Jésus :

« Pourtant, Maître, je t’assure que ce n’est pas l’heure favorable. A cette heure-ci, qui sait où les poissons se reposent !... »

Jésus assis à la proue sourit et se tait. Ils font un arc de cercle sur le lac puis jettent le filet. Après quelques minutes d’attente, la barque est secouée étrangement, étant donné que, sous le soleil déjà haut sur l’horizon, le lac est lisse comme du verre fondu.

« Mais ce sont les poissons, Maître ! » dit Pierre, les yeux écarquillés.

Jésus sourit et se tait.

« Hissez ! Hissez ! » Ordonne Pierre aux employés. Mais la barque penche sur le côté du filet.

- Ohé ! Jacques ! Jean ! Vite ! Venez ! Avec les rames ! Vite ! »

Ils accourent et les efforts réunis des deux équipages parviennent à hisser le filet sans abîmer leur prise. Les barques accostent. Elles sont vraiment l’une contre l’autre. Un panier, deux, cinq, dix. Ils sont tous remplis d’une prise stupéfiante et d’innombrables poissons frétillent encore dans le filet : c’est de l’argent et du bronze vivants qui s’agitent pour échapper à la mort. Il n’y a donc plus qu’une solution : renverser ce qui reste dans le filet au fond de la barque. On le fait et c’est alors tout un frémissement de vies qui agonisent. Les équipages ont les pieds dans cette surabondance jusqu’au-dessus de la cheville et les barques s’enfoncent au-delà de la ligne de flottaison à cause de la charge excessive.

« À terre ! Virez ! Faites force voiles ! Attention au fond ! Préparez les perches pour empêcher le heurt. Il y a trop de poids ! »

Tant que dure la manœuvre, Pierre ne réfléchit pas. Mais une fois débarqué, il ouvre les yeux et comprend. Il est tout effrayé.

« Maître Seigneur ! Eloigne-toi de moi ! Je suis un homme pécheur. Je ne suis pas digne d’être auprès de toi ! »

Il est à genoux sur la grève humide. Jésus le regarde et sourit.

« Lève-toi ! Suis-moi ! Je ne te lâche plus. Désormais tu seras pêcheur d’hommes ainsi que tes compagnons que voici. Ne craignez plus rien. Je vous appelle. Venez !

- Tout de suite. Seigneur. Vous autres, occupez-vous des barques, portez tout à Zébédée et à mon beau-frère. Partons, tous pour toi, Jésus ! Que l’Eternel soit béni pour ce choix. »

Vision et dictée du 28 décembre 1944, tome 1, p 434, § 66.

Cette pêche surabondante est le premier miracle s’adressant exclusivement aux quatre disciples de Jésus, futurs apôtres. Dans les circonstances où elle s’est produite, elle a fortement frappé leurs esprits. C’est aussi l’un des trois miracles de Jésus en rapport direct avec le lac de Tibériade et en présence des seuls apôtres.

Luc (5, 4-11) est le seul évangéliste qui raconte ce miracle en des termes assez proches, se terminant par la fameuse phrase lancée seulement à Simon-Pierre : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu auras à capturer »

9. Les lames des couteaux brisées.

C’est le 3 juin de l’an 27.

« A une heure matinale, par une belle journée sereine d’un début d’été, Jésus franchit un petit pont rudimentaire pour atteindre les portes de Jérusalem… Des marchands de légumes et de victuailles se pressent devant les portes encore fermées pour entrer dans la ville. Les ânes braient et se bagarrent. Leurs propriétaires eux-mêmes ne plaisantent pas. Insultes et même coups pleuvent non seulement sur l’échine des ânes mais aussi sur les têtes des hommes.

Deux hommes en viennent sérieusement aux mains à cause de l’âne de l’un d’eux, qui s’est servi dans le panier de laitues de l’autre et en a mangé beaucoup ! Ce n’est qu’un prétexte pour rallumer une ancienne querelle. Le fait est qu’ils tirent de leurs vêtements deux coutelas, courts et larges comme la main : ce sont, semble-t-il, de petites dagues, mais bien affilées. Elles brillent au soleil. Cris des femmes, brouhaha des hommes… Mais personne n’intervient pour séparer les deux hommes qui se préparent à un duel improvisé.

Jésus, qui avançait en méditant, lève la tête, aperçoit la scène et accourt rapidement s’interposer entre les deux hommes.

« Arrêtez, au nom de Dieu ! ordonne-t-il.

- Non ! Je veux en finir avec ce chien maudit !

- Moi aussi ! Tu tiens aux franges ? Je te ferai une frange avec tes entrailles. »

Les deux hommes tournent autour de Jésus, le bousculent, l’insultent pour qu’il s’écarte, cherchent à s’atteindre sans y réussir parce que, par des mouvements de son manteau, Jésus dévie les coups et leur bouche la vue. Il en a même le manteau lacéré. La foule hurle :

« Va-t’en, Nazaréen, et tire-toi de là.»

Mais lui ne bouge pas et tâche de les calmer en leur remettant Dieu à l’esprit. Inutile ! La colère rend fous tous les deux combattants. Jésus va faire un miracle. Il ordonne une dernière fois :

« Je vous ordonne d’arrêter.

- Non ! Décampe ! Passe ton chemin, chien de Nazaréen ! »

Alors Jésus étend les mains et prend une attitude de puissance fulgurante. Sans qu’il prononce un seul mot, les lames tombent en morceaux par terre comme des lames de verre qu’on aurait heurtées contre un rocher.

Les deux hommes regardent les manches courts qui leur restent entre les mains. La stupeur fait tomber leur colère. Interdite, la foule crie d’étonnement.

« Et maintenant ? demande Jésus avec sévérité, où est votre force ? »

Accourus aux derniers cris, les soldats de garde à la porte, regardent avec stupeur ; l’un d’eux se penche pour ramasser des morceaux de lames et les essaie sur l’ongle, ne pouvant croire que c’est bien de l’acier.

« Et maintenant ? répète Jésus, où est votre force ? Sur quoi fondez-vous votre droit ? Sur ces morceaux de métal qui ne sont plus que des débris dans la poussière ? Sur ces morceaux de métal qui n’avaient d’autre force que le péché de colère contre un frère, vous privant par ce péché de toute bénédiction de Dieu et par conséquent de toute force ? Ah ! Malheureux ceux qui se basent sur des moyens humains pour vaincre et ignorent que c’est la sainteté et non la violence qui rend victorieux sur terre et dans l’au-delà ! Car Dieu est avec les justes.

Ecoutez tous, hommes d’Israël, et vous aussi, soldats de Rome. La parole de Dieu parle pour tous les fils des hommes, et ce ne sera pas le Fils de l’homme qui la refusera aux païens.

Le second commandement du Seigneur est celui de l’amour du prochain. Dieu est bon et veut que la bienveillance règne entre ses fils. Celui qui manque de bienveillance envers son prochain ne peut se dire fils de Dieu et avoir Dieu en lui. L’homme n’est pas un animal sans raison qui attaque, comme si la proie était due. L’homme possède une raison et une âme. Par la raison, il doit savoir se conduire en homme. Par l’âme, il doit savoir se conduire en saint. Celui qui n’agit pas ainsi se place plus bas que les animaux, il s’abaisse jusqu’à embrasser les démons car il leur livre son âme par le péché de colère.

Aimez. Je ne vous dis pas autre chose. Aimez votre prochain comme le Seigneur Dieu d’Israël le veut. Ne soyez pas du sang de Caïn. Or pourquoi l’êtes-vous ? Pour un peu d’argent, vous qui pouviez être homicides. D’autres pour un lopin de terre. Pour une meilleure place. Pour une femme. Que sont toutes ces choses ? Sont-elles éternelles ? Non, elles durent moins que la vie qui est qu’un instant d’éternité. Mais que perdez-vous en les recherchant ? La paix éternelle promise aux justes et que le Messie vous apportera avec son Royaume. Prenez le chemin de la vérité. Suivez la voix de Dieu. Aimez-vous. Soyez honnêtes. Soyez continents. Soyez humbles et justes. Allez et méditez.

- Qui es-tu, toi qui dis de telles paroles et dont la volonté brise les épées ? Un seul homme le fait : le Messie. Même Jean le Baptiste n’est pas supérieur à lui. Serais-tu donc le Messie ? demandent trois ou quatre personnes présentes.

- Je le suis.

- Toi ! Es-tu celui qui guérit les malades et prêche Dieu en Galilée ?

- Je le suis.

- J’ai une vieille maman qui meurt. Sauve-la !

- Et moi, tu vois, je suis en train de perdre mes forces sous les souffrances. J’ai des enfants encore tout petits. Guéris-moi !

- Rentre chez toi. Ce soir, ta mère te préparera le repas. Quant à toi, sois guéri. Je le veux ! »

La foule pousse un cri. Puis, elle demande :

« Ton nom ! Ton nom !

- Jésus de Nazareth !

- Jésus ! Jésus ! Hosanna ! Hosanna ! »

La foule est en allégresse. Les ânes peuvent bien faire ce qu’ils veulent, personne n’en a cure. Des mères accourent de l’intérieur de la ville, manifestement la rumeur s’est répandue. Elles lèvent leurs bébés, Jésus les bénit et sourit. Il cherche à fendre la foule, le cercle des gens qui l’acclament pour entrer en ville et aller où il veut. Mais la foule ne veut rien savoir.

« Reste avec nous ! En Judée ! En Judée ! Nous sommes fils d’Abraham, nous aussi ! » crie-t-elle.

« Maître ! » C’est Judas qui survient.

« Maître, tu m’as devancé. Mais qu’arrive-t-il ?

- Le rabbi a fait un miracle ! Pas en Galilée, non, mais ici, c’est ici avec nous que nous le voulons.

- Tu le vois, Maître ? Tout Israël t’aime et il est juste que tu restes ici aussi. Pourquoi t’en aller ?

- Je ne me dérobe pas, Judas. C’est exprès que je suis venu seul, pour que la rudesse des disciples galiléens ne heurte pas la finesse des Judéens. Je veux rassembler toutes les brebis d’Israël sous le sceptre de Dieu.

- C’est pour cela que je t’ai dit : «  Prends-moi. » Je suis Judéen et je sais comment prendre mes concitoyens.»…

La discussion continue entre Jésus et Judas qui est finalement invité à rester avec lui. Judas confirme en disant qu’il restera à ses côtés : « Je n’ai qu’un seul but : te servir et te faire triompher.» Puis ils entrent ensemble au Temple… »

Vision et dictée du 31 décembre 1944, tome 1, p 437, § 67

10. L’aveugle qui ne peut se jeter dans la piscine.

Aussitôt après, Jésus, accompagné seulement par Judas, et après en avoir demandé la permission à un magistrat du Temple, dispense un enseignement dans une cour, adossé à une colonne. On l’interroge par rapport à Jean le Baptiste qui est bien connu.

« Mais Judas éprouve le besoin de répéter à droite et à gauche :

« Le messie, c’est celui qui vous parle. J’en témoigne, moi qui le connais et suis son premier disciple.

- Lui !... Oh !... Effrayés, les gens s’écartent. Mais Jésus est si doux qu’ils reviennent près de lui.

- Demandez-lui quelque miracle. Il est puissant. Il guérit. Il lit dans les cœurs. Il répond à toute question.

- Parle-lui, toi, pour moi. Dis-lui que je suis malade. Mon œil droit est mort, le gauche se dessèche.

- Maître…

- Judas ? »

Jésus qui caressait un enfant se retourne.

- Maître, cet homme est presque aveugle et désire voir. Je lui ai dit que tu peux le guérir.

- Je le peux pour qui a la foi. As-tu la foi, homme ?

- Je crois dans le Dieu d’Israël. Je viens ici pour me jeter dans la piscine de Bethsaïde. Mais il y a toujours quelqu’un qui me précède.

- Peux-tu croire en moi ?

- Si je crois à l’ange de la piscine, ne dois-je pas croire en toi dont le disciple affirme que tu es le Messie ? »

Jésus sourit. Il se mouille le doigt avec la salive et effleure l’œil malade.

« Que vois-tu ?

- Je vois les objets sans le brouillard qui les recouvrait auparavant. Et l’autre, tu ne le guéris pas ? »

Jésus sourit de nouveau. Il refait le même geste sur l’œil aveugle.

« Que vois-tu maintenant ? demande-t-il en enlevant son doigt de la paupière fermée.

-Ah ! Seigneur Dieu d’Israël ! J’y vois comme quand, enfant, je courais sur les près. Sois béni pour l’éternité ! »

L’homme pleure, prostré aux pieds de Jésus.

« Va. Sois bon maintenant par reconnaissance pour Dieu.»

Un lévite, arrivé vers la fin du miracle, demande :

« Par quel pouvoir fais-tu ces choses ?

- Tu me le demandes ? Je vais te le dire si tu réponds à ma question. D’après toi quel est le plus grand : un prophète qui annonce le Messie ou le Messie en personne ?

- Quelle question ! Le Messie est le plus grand ; c’est le Rédempteur promis par le Très-Haut !

- Alors, pourquoi les prophètes ont-ils fait des miracles ? Par quel pouvoir ?

- Par le pouvoir que Dieu leur donnait pour prouver aux foules que Dieu était avec eux.

- Eh bien, c’est par ce même pouvoir que j’accomplis les miracles. Dieu est avec moi et je suis avec lui. Je prouve aux foules qu’il en est bien ainsi et que le Messie peut, à plus forte raison et dans une plus large mesure, accomplir ce que les prophètes ont pu faire.»

Pensif, le lévite s’éloigne…»

Judas aussi est fasciné par les miracles que Jésus peut faire quand l’occasion se présente. Trois jours après, sur la route qui les mène à Bethléem, Jésus commence à parler de la fonction de ses disciples :

« Pour l’instant, je ne me sers de vous que pour dire : « Le Messie est là, venez à lui.» Mais à ce moment-là, je vous rendrai capables de prêcher en mon nom, d’accomplir des miracles en mon nom…

- Oh ! Même des miracles ?

- Oui, sur les corps et sur les âmes.

- Ah ! Comme on nous admirera ! »

Judas jubile à cette idée… »

Vision et dictée du premier janvier 1945, tome 1, p 442, § 68

11. Le berger de la Nativité, Isaac.

C’est le 9 juin de l’an 27.

Après avoir pratiqué les prescriptions religieuses de la fête de la Pâque à Jérusalem, un des premiers objectifs que Jésus s’est fixé, est de retrouver les douze bergers présents le jour de sa naissance, trente ans plus tôt. Il se dirige donc vers Bethléem, à une douzaine de kilomètres de Jérusalem, avec seulement trois de ses premiers disciples, Jean, Judas et Simon.

Le groupe mène une sorte d’enquête sur les évènements consécutifs au massacre des enfants « Innocents » perpétré par Hérode et sur la recherche des bergers itinérants dont leur présence est interdite sur les environs de Bethléem. Jésus lui-même, qui a pu se faire montrer les ruines calcinées de la maison qui l’a hébergé, comme bébé, est chassé à coups de pierres de Bethléem.

Il retrouve enfin trois bergers, toujours émerveillés, qui se souviennent parfaitement de la naissance divine et qui peuvent donner des nouvelles plus ou moins heureuses de neufs autres bergers (deux sont décédés), dont Isaac, « qui a les reins malades et se trouve seul, dans une misère absolue à Yutta. »

Jésus part à sa recherche.

« Avec ses trois disciples et les trois bergers, Jésus descend vers un torrent. Patiemment, il s’arrête quand il faut attendre une brebis attardée ou l’un des bergers qui doit courir après un agneau qui a perdu son chemin…»

« Tu vois, Yutta est là-haut. Nous allons passer le torrent sur un gué. Il aurait été plus court de venir par Hébron (où est enterré un berger), mais tu ne l’as pas voulu.

- Non, nous irons à Hébron plus tard. La priorité va toujours à ceux qui souffrent…»

Les bergers surveillent le passage des brebis. Jésus passe sur les pierres du gué et derrière lui, les disciples. Ils reprennent leur marche sur l’autre rive.

« Tu m’as dit que tu veux faire savoir à Isaac que tu es ici mais sans entrer dans le village ?

- Oui, c’est ce que je veux.
- Alors, ce serait bien de se séparer. Moi, j’irai le trouver. Lévi et Joseph resteront avec le troupeau et avec vous. Je monte à partir d’ici, ce sera plus rapide.»

Et Elie se met à gravir la pente vers un groupe de maisons toutes blanches qui resplendissent au soleil, tout là-haut. Le voilà aux premières maisons…il traverse une place où se tient la fin d’un marché. Au coin, il y a une masure, ou mieux une pièce, dont la porte est ouverte. Presque sur le seuil, se trouve un pauvre lit avec un infirme squelettique qui demande lamentablement une obole aux passants.

Elie entre en trombe.

« Isaac…c’est moi.

- Toi ? Je ne t’attendais pas. Tu es venu à la dernière lune.

- Isaac…Isaac… Sais-tu pourquoi je suis venu ?

- Je l’ignore…tu es ému…qu’est-ce qui arrive ?

- J’ai vu Jésus de Nazareth ! C’est un homme, maintenant, un rabbi. Il est venu me chercher…et il veut nous voir. Oh ! Isaac, tu te trouves mal ? »

Et fait, Isaac s’est laissé aller comme s’il mourait. Mais il se ressaisit :

« Non, c’est la nouvelle…Où est-il ? Comment est-il ? Ah ! Si je pouvais le voir !

- Il est en bas, dans la vallée. Il m’envoie te dire ceci, exactement ceci : « Viens, Isaac, car je veux te voir et te bénir.» Je vais appeler quelqu’un qui t’aide à descendre.

- C’est ce qu’il a dit ?

- Oui, mais que fais-tu ?

- J’y vais.»

Isaac repousse ses couvertures, remue ses jambes inertes, les descend du grabat, les appuie au sol. Il se lève, encore un peu incertain et titubant. Tout cela en un clin d’œil, sous les yeux écarquillés d’Elie qui finit par comprendre et crie…Une bonne femme s’amène, curieuse. Elle voit l’infirme, debout, qui, n’ayant rien d’autre, se drape dans une des couvertures. Elle s’enfuit en criant comme une poule effrayée.

« Allons…partons d’ici pour faire plus vite et échapper à la foule…Vite Elie. »

Ils sortent en courant par la porte du jardin de derrière et repoussent la fermeture de branches sèches. Une fois dehors, ils filent par un sentier misérable, puis descendent une ruelle au milieu des jardins et de-là à travers les près et les bosquets jusqu’au torrent.

« Voilà Jésus, dit Elie en le montrant du doigt. Ce grand et bel homme blond, vêtu de blanc avec un manteau rouge…»

Isaac court à travers le troupeau qui broute et avec un cri de triomphe, de joie, d’adoration, se jette aux pieds de Jésus.

« Relève-toi, Isaac. Je suis venu t’apporter paix et bénédiction. Lève-toi, que je voie ton visage.»

Mais Isaac ne peut se lever. C’est trop d’émotions à la fois et il reste sur le sol, des larmes de bonheur dans les yeux.

« Tu es venu tout de suite. Tu ne t’es pas demandé si tu le pouvais…

- Tu m’as demandé de venir…alors je suis venu.

- Il n’a même pas fermé sa porte, ni ramassé ses oboles, Maître.

- Peu importe, les anges veilleront sur sa demeure. Es-tu content, Isaac ?

- Oh ! Seigneur !

- Appelle-moi : Maître.

- Oui, Seigneur, mon Maître. Même sans être guéri, j’aurais été bien heureux de te voir.

- Comment ai-je pu trouver tant de grâce près de toi ?

- En raison de ta foi et de ta patience, Isaac. Je sais combien tu as souffert !

- Ce n’est rien, rien, plus rien ! Je t’ai trouvé ! Tu es en vie ! Tu es ici ! Cela, c’est tout…Le reste, tout le reste appartient au passé ; mais, Seigneur et Maître, maintenant, tu ne t’en vas plus, n’est-ce pas ?

- Isaac, j’ai tout Israël à évangéliser. Je pars…Mais, si je ne puis rester, tu peux toujours me servir et me suivre. Veux-tu être mon disciple, Isaac ?

- Oh ! Mais je ne serai pas bon !

- Tu sauras confesser qui je suis ? Le confesser en dépit des mépris et des menaces ? Et dire que c’est moi qui t’ai appelé et que tu es venu ?

- Même si tu ne le voulais pas, j’annoncerai tout cela. En cela, je te désobéirais.

- Maître. Pardonne-moi si je le reconnais.

Jésus sourit.

- Alors, tu vois que tu es bon pour être disciple ?

- Ah ! S’il ne s’agit que de faire cela ! Je croyais que ce serait plus difficile. Qu’il faudrait aller à l’école des rabbis pour te servir, toi, le Rabbi des rabbis…et aller à l’école si vieux !...»

En fait, l’homme a au moins cinquante ans.

« L’école, tu l’as déjà suivie, Isaac.

- Moi, Non.

- Si, toi. N’as-tu pas continué à croire et à aimer, à respecter et à bénir Dieu et ton prochain, à ne pas être envieux, à ne pas désirer ce qui appartient à autrui et même ce que tu avais possédé mais que tu n’avais plus, à ne dire que la vérité même si cela te portait tort, à ne pas commettre l’adultère avec Satan en faisant des péchés ? N’as-tu pas fait tout cela, au cours de ces trente années de malheurs ?

- Si, Maître.

- Tu vois, l’école, tu l’as déjà faite. Continue ainsi et ajoute la révélation de mon existence dans le monde. Il n’y a rien d’autre à faire.

- Je t’ai déjà prêché, Seigneur Jésus. Aux enfants qui venaient, quand je suis arrivé dans ce village, boiteux, mendiant mon pain et faisant encore quelques travaux de tonte ou de traite et puis, lorsque le mal s’est aggravé au-dessous de la taille, quand ils venaient autour de mon lit. Je parlais de toi aux enfants de ce temps-là, comme aussi aux enfants de maintenant, leurs fils…Les enfants sont bons et croient toujours. Je leur parlais du temps de ta naissance…des anges…de l’étoile et des mages…et de ta mère…Ah ! Dis-moi, elle est vivante ?

- Elle est vivante et te salue. Elle parlait toujours de vous.

- Ah ! Si je pouvais la voir !

- Tu la verras. Tu viendras à ma maison, un jour. Marie te saluera en t’appelant : mon ami.

- Marie…Oui. Son nom, dans ma bouche est doux comme le miel. Il y a une femme à Yutta -oui, c’est maintenant une femme- qui vient d’avoir son quatrième enfant. C’était autrefois une fillette, une de mes petites amies. Elle a donné comme noms à ses enfants : Marie et Joseph aux deux premiers et, n’osant appeler le troisième Jésus, elle l’a nommé Emmanuel, nom de bénédiction pour elle-même, sa maison et Israël. Et elle cherche quel nom donner au quatrième, né depuis six jours. Ah ! Quand elle saura que je suis guéri ! Et que tu es ici ! Elle est bonne comme le pain, Sarah, et Joachim son époux l’est aussi. Et leurs parents ? C’est grâce à eux que je suis vivant. Ils m’ont toujours abrité et aidé.

- Allons chez eux leur demander abri pour les heures de soleil et leur apporter la bénédiction pour la charité.»

Les voilà partis pour rejoindre une maison blanche entourée de vergers. Isaac entre et demande à grands cris :

« Marie, Joseph, Emmanuel, où êtes-vous ? Venez voir Jésus. »

Vision et dictée du 12 janvier 1945, tome 1, p 500, § 76.

Les Quatre Evangiles parlent très peu des dix bergers de la Nativité et du rôle important qu’ils ont joué dans le groupe des disciples, lesquels avaient pour mission de « préparer le terrain », notamment d’annoncer l’arrivée de Jésus et des douze apôtres dans chacune des bourgades et des villes où ils se rendaient. On a pu dénombrer jusqu’à soixante-douze disciples. Isaac sera un des disciples les plus actifs auprès de Jésus.

12. La mort du vieux Saül.

La scène se déroule, le 11 juin 27, au village de Kérioth, situé à une trentaine de kilomètres au sud de Jérusalem.

« Après les bois de pins et sapins, une route discrète permet d’entrer en montant dans un petit village…

« C’est le faubourg de Kérioth. Je te prie de venir à ma maison de campagne. Ma mère t’y attend. Puis nous entrerons dans Kérioth » dit Judas qui ne se tient plus tant il est agité…

- Comme tu veux, Judas. Mais nous pouvions aussi nous arrêter ici pour faire connaissance avec ta mère.

- Oh non ! C’est une maison paysanne. Ma mère y vient au temps des récoltes. Mais ensuite elle réside à Kérioth. Et ne veux-tu pas que ma ville te voie ? Ne veux-tu pas lui porter ta lumière ?

- Bien sûr que je le veux, Judas, mais tu sais déjà que je ne regarde pas à l’humilité de l’endroit qui m’accueille.

- Mais aujourd’hui, tu es mon hôte…et Judas sait recevoir…

- Maître, Judas a fait les choses en grand, dit Simon. Je m’en étais douté. Mais maintenant j’en suis sûr…

Judas sort avec une femme sur la cinquantaine environ. Elle est assez grande, comme son fils elle a des yeux noirs mais doux et des cheveux frisés.

« Je te salue, Roi d’Israël, dit-elle en se courbant comme une vrai sujette. Permets à ta servante de te recevoir.

- Paix à toi, femme. Et que Dieu soit avec toi et avec ton fils.

- Oh ! Oui, avec mon fils ! C’est plus un soupir qu’une réponse.

- Lève-toi, mère. J’ai une Mère, moi aussi et je ne puis permettre que tu me baises les pieds. Au nom de ma Mère, je te donne un baiser, femme. C’est ta sœur…en amour et dans la destinée douloureuse des mères de ceux qui sont marqués. »…(les deux femmes deviendront de grandes amies et elles seront marquées par le destin tragique de leurs fils).

Jésus entre dans la maison, se rafraîchit, accepte les cadeaux préparés…Mais Judas a prévu une sorte de réception digne d’un véritable roi. Jésus est obligé de lui expliquer en aparté qu’il ne doit pas être traité comme un souverain terrestre et lui annonce sa destinée future. Judas est confus mais il est pardonné…Puis le groupe sort et se dirige vers une autre belle maison où ils sont accueillis par un vieillard imposant qui prononce un discours…

« Ta présence est un grand évènement pour le village de Kérioth, Seigneur. Quel jour heureux ! C’est un évènement de t’avoir dans nos murs…toi, l’Attendu des générations et des générations. Parle, Seigneur et Roi. Nos cœurs attendent ta parole comme une terre, desséchée par un été brûlant, attend les premières douces pluies de septembre.

- Merci, qui que tu sois. Merci à ces habitants qui ont tourné leur cœur vers le Verbe du Père, vers le Père dont je suis le Verbe,…le Très-Haut à qui il faut rendre grâce…

- Tu parles en saint…Je suis le chef de la synagogue. Ce n’est pas le sabbat, mais viens dans ma maison pour expliquer la Loi, toi sur qui repose l’onction de la Sagesse, mieux que l’huile qui consacre les rois… »

Ils vont tous, avec la foule, dans la synagogue qui donne sur la place. Jésus se dirige vers l’endroit d’où l’on enseigne. Il commence à parler, le visage inspiré, les bras étendus en son geste habituel…Il cite des passages d’Isaïe, de David. Il termine en disant qu’il apporte la lumière et non pas les richesses matérielles…Les gens ont écouté avec attention. Des notables se mettent à l’interroger :

« Maître…Mais n’es-tu pas le Roi d’Israël ? On nous avait dit…

- Je le suis, mais je ne possède ni ne promets les richesses du monde. Je ne puis dire que la vérité. Je connais vos pensées. L’erreur vient que vous avez pensé, comme beaucoup en Israël, que Messie et roi, c’est la même chose. Elevez plus haut votre esprit…

- Mais pourrons-nous, nous pauvres hommes, lever les yeux jusqu’à ces hauteurs ?

- Il suffit de le vouloir et si vous le voulez, je vous aiderai…»

Un vieillard dit :

« Ecoute, Seigneur. Il y a longtemps, très longtemps, au temps de l’édit (le recensement de Rome), arriva jusqu’ici la nouvelle qu’était né le Sauveur à Bethléem…et moi, j’y suis allé avec d’autres…J’ai vu un petit bébé tout comme les autres. Mais je l’ai adoré avec foi. Puis j’ai appris qu’il y en avait un autre, un saint du nom de Jean. Quel est le vrai Messie ?

- Celui que tu as adoré. L’autre est son précurseur. C’est un grand saint aux yeux du Très-Haut, mais pas le Messie.

- Alors, c’était toi ?

- C’était moi. Et qu’as-tu vu autour du nouveau-né que j’étais alors ?

- Pauvreté et propreté, honnêteté et pureté… Un artisan aimable et sérieux qui s’appelait Joseph, de la race de David, une jeune mère blonde et aimable qui s’appelait Marie. Auprès de sa grâce, les plus belles roses d’Engaddi pâlissent et les lis des parterres royaux paraissent ternes. Et un bébé aux grands yeux bleus, aux cheveux d’or pâle…Je n’ai rien vu d’autre…mais j’entends encore la voix de la Mère qui me dit : « Au nom de mon Enfant, je te le dis : que le Seigneur soit avec toi, jusqu’à son éternelle rencontre et que sa grâce vienne au-devant de toi sur ton chemin. » J’ai quatre-vingt-quatre ans…je suis au bout de ma route. Je n’espérais plus rencontrer la grâce de Dieu. Mais je t’ai trouvé…et maintenant je ne désire plus voir une lumière autre que la tienne…Oui, je te vois sous ce vêtement de pitié qu’est la chair que tu as prise. Je te vois ! Ecoutez la voix de celui qui en mourant voit la lumière de Dieu ! »

Les gens s’attroupent autour du vieillard inspiré et qui, sans plus s’appuyer sur sa canne, lève ses bras tremblants et sa tête toute blanche, avec une longue barbe qui se partage en deux, une vraie tête de patriarche ou de prophète.

« Je le vois, lui ! L’Elu, le Suprême, le Parfait, descendu chez nous par la force de son amour, remonter à la droite du Père, devenir un avec lui. Mais voilà ! Ce n’est pas une voix et une essence immatérielle comme Moïse vit le Très-Haut. C’est avec une chair réelle que je le vois monter vers l’Eternel. Chair étincelante et glorieuse ! O Beauté de l’Homme-Dieu ! C’est le Roi ! Oui, c’est le Roi non pas d’Israël, mais du monde. Devant lui s’inclinent toutes les royautés de la terre…Il porte sur son front une couronne. Il tient dans sa main un sceptre…Regardez, ô peuples, le Roi éternel ! Je le vois ! Je monte avec toi… Ah ! Seigneur ! Notre Rédempteur ! La lumière augmente aux yeux de mon âme…Le Roi est orné de son sang ! Sa couronne, ce sont des épines ensanglantées, son sceptre, une croix…Voici l’Homme ! Le voilà ! C’est toi !... Seigneur, par ton immolation aie pitié de ton serviteur. Jésus, je remets mon âme à ta miséricorde.»

Le vieillard, tout droit jusqu’alors, redevenu jeune dans le feu de sa prophétie, s’affaisse tout à coup et il tomberait si Jésus ne le retenait pas aussitôt contre sa poitrine.

« Saül !

- Saül meurt !

- Au secours !

- Venez vite !

- Paix autour du juste qui meurt » dit Jésus, qui s’est lentement agenouillé pour pouvoir soutenir plus aisément le vieillard qui devient toujours plus lourd. On fait silence. Puis Jésus l’allonge complètement sur le sol. Il se redresse.

« Paix à son âme. Il est mort en voyant la lumière. Dans l’attente qui sera brève, il verra le visage de Dieu et sera heureux… Il n’y a pas de mort, c’est-à-dire de séparation d’avec la vie, pour ceux qui mourront dans le Seigneur.»

Après quelques temps, les gens s’éloignent en commentant la scène. Restent les notables, Jésus, les siens et le chef de la synagogue.

« II a prophétisé, Seigneur ?

- Ses yeux ont vu la Vérité. Partons.»

Ils sortent.

« Maître, Saul est mort investi par l’Esprit de Dieu. Nous qui l’avons touché, sommes-nous purs ou impurs ?

- Impurs.

- Et toi ?

- Moi comme les autres. Je ne change pas la Loi. La Loi, c’est la loi et un Israélite l’observe. Nous sommes impurs. Entre le troisième jour et le septième, nous nous purifierons. Jusque-là, nous sommes impurs. Judas, je ne reviens pas chez ta mère. Je ne veux pas apporter l’impureté à sa maison. Fais-la prévenir par qui tu pourras. Paix à cette ville. Partons.»

Vision et dictée du 14 janvier 1945, tome 1, p 518, § 78.

Quelques jours plus tard, sur le chemin du retour avec les bergers, Judas fait un reproche à Jésus :

« Nous avons perdu des journées avec ce stupide incident. Il a tout gâté…et ma mère qui avait fait tant de préparatifs est restée déçue. Je ne sais plus pourquoi tu as voulu t’isoler jusqu’à la purification.

- Judas, pourquoi appelles-tu stupide un fait qui fut une grâce pour un vrai fidèle. Ne voudrais-tu pas, toi, pour toi-même une telle mort ? Il avait attendu toute sa vie le Messie…Il avait conservé en son cœur pendant trente ans les paroles de ma Mère. L’amour et la foi l’ont investi de leurs feux, dans la dernière heure que Dieu lui réservait. Son cœur s’est brisé de joie, consumé, comme un holocauste agréable par le feu de Dieu. Quel sort meilleur que celui-là ! Il a gâté la fête que tu avais préparée ? Vois en cela une réponse de Dieu…Ta mère, elle m’aura encore. Ce vieillard ne devait plus m’avoir. Tout Kérioth peut venir au Messie, le vieillard n’avait plus la force pour le faire. J’ai été heureux d’avoir accueilli sur mon cœur le vieux père mourant et d’avoir recommandé son esprit…»

Fin juillet, Jésus a retrouvé tous les bergers. Le dernier rencontré est Jonas qui est employé dans le domaine de plantation de pommiers appartenant à un dur pharisien, Doras, qui le maltraite. Après les effusions de joie pour cette rencontre, Jonas questionne Jésus :

« Et tu guéris aussi les malades ? Lévi m’a parlé d’Isaac. Pour lui seul le miracle, parce qu’il est ton berger, ou bien pour tous ?

- Pour les bons, le miracle est une juste récompense. Pour les moins bons, c’est pour les amener à une bonté véritable. Pour les mauvais, aussi parfois, c’est pour les secouer, pour les persuader que j’existe et que Dieu est avec moi. Le miracle est un don et ce don est pour les bons. Mais Celui qui est Miséricorde et qui voit combien les hommes sont lourds et que seul un évènement prodigieux peut les secouer, y recourt aussi pour pouvoir dire : j’ai tout fait pour vous et cela n’a servi à rien, dites-moi donc, vous-mêmes, ce que je dois faire de plus »

13. La belle de Corozaïn.

C’est un jour de sabbat, ce 7 août 27, à Capharnaüm.

… « Jésus, qui marche sur la rive du lac, puis s’assied sur le bord de la barque de Pierre, est aussitôt entouré de villageois qui fêtent son retour et lui posent mille questions. Jésus leur répond avec une infinie patience, souriant et paisible. Le chef de la synagogue de Capharnaüm arrive à son tour. Jésus se lève pour le saluer. Leur salutation réciproque est pleine d’une solennité tout orientale.

« Maître, puis-je compter sur toi pour l’instruction au peuple ?

- Certainement, si tu le désires, ainsi que le peuple.

- Nous l’avons désiré tous ces derniers temps. Ils peuvent te l’assurer eux-mêmes.

Le peuple, en effet, le confirme par un nouveau cri.

- Dans ce cas, je serai chez toi au milieu de la soirée. Pour l’instant, partez tous. Je dois aller trouver quelqu’un qui désire me voir.»

Les gens s’éloignent à contrecœur, pendant que Jésus, Pierre et André partent sur le lac en barque. Les autres disciples restent à terre. La barque fait un court trajet à la voile puis les deux pêcheurs la manœuvrent dans une crique entre deux collines peu élevées…

André saute à l’eau pour accoster au plus près et amarrer la barque à un tronc d’olivier, pendant que Pierre cargue la voile et installe une planche pour servir de pont à Jésus.

« Mais, dit-il, je te conseillerais de te déchausser, d’enlever ton habit et de faire comme nous. Ce fou (il indique un petit torrent) fait tournoyer l’eau du lac et le pont n’est pas sûr avec ce roulis.»

Jésus obéit sans discuter. Une fois à terre, ils remettent leurs sandales et Jésus reprend son long vêtement. Les autres restent avec leurs sous-vêtements foncés.

« Où est-elle ? demande Jésus.

- Elle se sera cachée en attendant des voix. Tu sais…avec ce qu’elle a sur elle…

- Appelle-la.

Pierre crie à haute voix : Je suis le disciple du Rabbi de Capharnaüm et le Rabbi est ici. Sors !

Personne ne donne signe de vie.

- Elle est méfiante, explique André. Un jour, quelqu’un l’a appelée en disant : « Viens, voilà de la nourriture », mais c’est à coups de pierres qu’il l’a reçue. C’est alors que nous l’avons vue pour la première fois, parce que moi, du moins, je ne me souvenais pas du temps qu’elle était la Belle de Corozaïn.

- Et qu’avez-vous fait ?

- Nous lui avons jeté un pain, des poissons et un lambeau de toile, un morceau de voile déchirée que nous gardions pour nous essuyer, parce qu’elle était nue. Puis nous nous sommes enfuis pour ne pas nous contaminer.

- Comment êtes-vous revenus, alors ?

- Maître…Tu étais parti et nous ne pensions qu’à te faire connaître toujours plus. Nous avons pensé à tous les malades, à tous les aveugles, aux estropiés, aux muets…et aussi à elle. Nous avons dit : « Essayons.» Tu sais…beaucoup…oh, par notre faute certainement, nous ont traités de fous et n’ont pas voulu nous écouter. D’autres, au contraire nous ont crus ; C’est moi qui lui ai parlé, à elle directement. Je suis venu seul, avec la barque, au clair de lune. Je l’appelais, je lui disais : « Sur la pierre, au pied de l’olivier, il y a du pain et des poissons. Viens sans crainte » et je m’en allais. Elle devait attendre de me voir disparaître, car je ne la voyais jamais. La sixième fois, je l’ai vue, debout sur la rive à l’endroit précis où tu es. Elle m’attendait. Quelle horreur ! Si je ne me suis pas enfui, c’est parce que j’ai pensé à toi. Elle m’a demandé : 

« Qui es-tu ? Pourquoi as-tu pitié ? Je lui ai répondu :

- Parce que je suis disciple de la Pitié.

- Qui est-il ?

- C’est Jésus de Galilée.

- Et il vous enseigne à avoir pitié de nous ?

- De tout le monde.

- Mais sais-tu seulement qui je suis ?

- Tu es la Belle de Corozaïn, maintenant la lépreuse.

- Et il est possible d’éprouver de la pitié pour moi ?

- Lui, il dit que sa pitié s’adresse à tous, et nous, pour être comme lui, nous devons avoir de la pitié pour tous.»

Ici, Maître, la lépreuse a blasphémé sans le vouloir. Elle a dit :

- Alors, lui aussi doit avoir été un grand pécheur.»

- J’avais envie de lui rétorquer : « Sois maudite à cause de ta langue », mais je lui ai dit : « Non, c’est le Messie, le saint de Dieu. » Je ne lui ai pas dit autre chose parce que j’ai pensé : « Dans sa détresse, elle ne peut penser à la miséricorde divine.»

Elle s’est alors mise à pleurer et elle a dit :

« Oh ! S’il est le Saint, il ne peut pas, non il ne peut pas avoir pitié de la Belle. Pour la lépreuse, il le pourrait…mais pour la Belle, non. Et moi qui espérais…» J’ai demandé :

- Qu’espérais-tu, femme ?

- La guérison…retourner dans le monde…parmi les hommes…mourir mendiante, mais parmi les hommes…pas comme une bête sauvage, dans une tanière de fauves auxquels j’ai horreur.

Je lui ai dit :

- Me jures-tu que si tu reviens au monde tu seras honnête ?

- Oui, Dieu m’a punie justement pour mes péchés. Je me repens profondément. Mon âme subit l’expiation mais déteste le péché, éternellement. Il m’a alors semblé pouvoir lui promettre le salut en ton nom. Elle m’a dit : Reviens, reviens encore…Parle-moi de lui. Que mon âme le connaisse avant que mon œil ne le voie…Et je venais lui parler de toi, comme je le peux…

- Et moi, je viens apporter le salut à la première convertie de mon André.»

C’est André, en effet, qui a parlé tout le temps pendant que Pierre est parti remonter le torrent en sautant de pierre en pierre et en hélant la lépreuse. Enfin, elle montre son horrible visage entre les branches d’un olivier. Elle voit et pousse un cri.

- Descends donc, crie Pierre. Je ne veux pas te lapider ! Là, tu le vois, c’est le Rabbi, Jésus. »

La femme se laisse dévaler sur la pente à toute allure et elle arrive aux pieds de Jésus avant que Pierre ne revienne près du Maître.

« Pitié, Seigneur !

- Peux-tu croire que je puisse avoir pitié ?

- Oui, parce que tu es saint et que je me suis repentie. Je suis le péché mais tu es la miséricorde. Ton disciple a été le premier à faire preuve de miséricorde à mon égard. Il est venu me donner du pain et la foi. Purifie-moi, Seigneur, mais l’âme avant la chair. Car je suis trois fois impure et, si tu dois me donner une purification, une seule, c’est pour mon âme pécheresse que je te le demande. Avant d’avoir entendu tes paroles, qu’il me répétait, je me disais : «Guérir pour retourner parmi les hommes». Maintenant que je sais, je dis : « Etre pardonnée pour obtenir la vie éternelle.»

- Et je t’accorde ce pardon. Rien d’autre que cela, pourtant…

- Béni sois-tu ! Je vivrai en paix avec Dieu dans ma tanière…libre… ah ! Délivrée des remords et des peurs. Je n’ai plus peur de la mort, maintenant que je suis pardonnée ! Je n’ai plus peur de Dieu, maintenant que tu m’as absoute !

- Va au lac, lave-toi et restes-y jusqu’à ce que je t’appelle.» La femme, misérable fantôme de femme squelettique, rongée par la lèpre, la chevelure en désordre, raide, toute blanche, se lève, descend dans l’eau du lac et elle s’y plonge avec son vêtement en loques qui la couvre bien peu.

- Pourquoi l’as-tu envoyée se laver ? Il est vrai que sa puanteur rendrait malade, mais…je ne comprends pas, dit Pierre.

- Femme : sors et viens ici. Prends le linge qui est sur la branche ». C’est celui avec lequel Jésus s’est essuyé après être passé de la barque à la terre.

La femme obéit et sort, toute nue, car elle a laissé ses loques dans l’eau, pour prendre le linge sec. Le premier à s’écrier, c’est Pierre qui la regarde, alors qu’André, plus réservé, lui tourne le dos. Mais en entendant son frère, il se retourne et crie à son tour. La femme avait les yeux tellement fixés sur Jésus qu’elle ne s’occupait de rien d’autre, mais en entendant ces cris, en voyant ces mains qui la désignent, elle se regarde…et elle constate que, en même temps que ses loques, elle a laissé sa lèpre dans le lac. Elle ne court pas, comme on pourrait le penser. Elle s’écroule sur la rive, se pelotonne sur elle-même, honteuse de sa nudité, émue au point qu’elle demeure incapable d’autre chose que de pleurer en une longue plainte, interminable, plus déchirante que des cris.

Jésus s’approche…arrive près d’elle…jette sur elle le linge, lui fait sur la tête une légère caresse et lui dit :

- Adieu. Sois bonne. Tu as mérité la grâce par la sincérité de ton repentir. Grandis dans la foi au Messie. Et obéis à la loi de la purification.»

La femme pleure toujours…C’est seulement quand elle entend le bruit de la planche que Pierre retire sur la barque qu’elle lève la tête, tend les bras et s’écrie :

« Merci, Seigneur. Merci, béni sois-tu. Béni, béni sois-tu !...

Jésus fait un geste d’adieu avant que la barque ne contourne l’éperon du petit fjord et disparaisse…

Puis Jésus pénètre dans la synagogue et fait son discours. Il termine sur le thème de la tentation de la chair…, non sans donner une leçon aux présents :

« Aujourd’hui une femme, une pécheresse d’Israël, punie par Dieu pour son péché, a obtenu miséricorde par son repentir. J’ai bien dit : miséricorde. Mais ils en obtiendront moins, ceux qui n’en ont pas fait preuve à son égard et se sont acharnés sur elle alors qu’elle était déjà punie. Ces gens-là ne portaient-ils pas sur eux la lèpre de leur faute ? Que chacun s’examine…et aie pitié pour mériter, pour lui-même, la pitié. Je vous tends la main pour cette femme repentie qui revient parmi les vivants, après avoir été reléguée parmi les morts. C’est Simon, fils de Jonas, pas moi, qui recueillera l’obole pour elle, qui revient à la Vie véritable après avoir été sur le point de quitter la vie. Et ne murmurez pas, vous les grands. Ne murmurez pas. Je n’étais pas au monde quand elle était la Belle. Vous, vous y étiez. Je n’ajoute rien.

- Tu nous accuses d’avoir été ses amants ? Demande avec hargne l’un des anciens.

- Que chacun considère son cœur et sa conduite. Pour moi, je n’accuse pas. Je parle au nom de la justice. Partons.»

Et Jésus sort avec les siens. Mais Judas se trouve retenu par deux hommes qui semblent le connaître assez bien. Ils lui disent :

« Toi aussi, tu es avec lui ? Est-il saint, réellement ?

Judas a une de ses répliques déconcertantes :

- Je vous souhaite d’arriver au moins à comprendre sa sainteté.

- Pourtant, il a guéri un jour de sabbat !

- Non. Il a pardonné le jour de sabbat. Quel jour est plus indiqué pour le pardon que le sabbat ? Ne me donnez-vous rien pour celle qui a été rachetée ?

- Nous ne donnons pas notre argent aux prostituées. C’est l’offrande pour le Temple saint. » Irrévérencieusement, Judas éclate de rire et les plante là pour rejoindre le Maître. Jésus va entrer dans la maison de Pierre qui est en train de lui dire :

« Voilà : le petit Jacques, à la sortie de la synagogue, m’a donné aujourd’hui deux bourses au lieu d’une seule et toujours de la part de cet inconnu. Mais de qui s’agit-il ? Maître ? Tu le sais… dis-le moi.»

Jésus sourit :

« Je te le dirai quand tu auras appris à ne médire de personne.»

En effet, au moment de l’entrée dans la synagogue, se tenait à la porte, le futur apôtre Matthieu, moitié dehors, moitié dedans, semblant honteux ou ennuyé et provoquant quelques réactions négatives de pharisiens. En entrant, Jésus le fixe un instant et s’arrête une seconde. Mais Matthieu baisse la tête. A peine le groupe l’a-t-il dépassé que Pierre dit à Jésus :

« Sais-tu qui est cet homme frisé, plus parfumé qu’une femme ? C’est Matthieu, notre percepteur…Que vient-il faire ici ? C’est bien la première fois ! Il n’a peut-être pas trouvé de compagnons, les compagnes surtout, avec lesquels il passe le sabbat, dépensant en orgies ce qu’il nous extorque en taxes doublées, triplées pour avoir de l’argent pour le fisc et pour sa conduite vicieuse.»

Jésus regarde Pierre si sévèrement que celui-ci rougit comme une pivoine et baisse la tête, en s’arrêtant, de sorte qu’il passe du premier rang au dernier du groupe des apôtres.»

Vision et dictée le premier février 1945, tome 2, p 106, § 94.

Le miracle consenti à cette prostituée, un jour de sabbat, a provoqué un certain émoi auprès de la population locale, à tel point que Jésus lui-même se sent obligé de répondre à l’accusation d’avoir guéri « la Belle » le jour du sabbat. Dix jours après cet évènement, Jésus prêche dans le village voisin de Bethsaïde, debout sur une barque attachée à un pieu. Il voit beaucoup d’habitants venus de Capharnaüm et il leur dit au milieu de son discours :

« Je sais pourquoi vous êtes venus, vous les habitants de Capharnaüm. J’ai parfaitement conscience du péché qu’on m’impute : c’est au nom de ce péché inexistant qu’on murmure dans mon dos, en insinuant que m’écouter et me suivre est faire œuvre de complicité avec le pécheur. J’en ai une conscience si claire que je ne crains pas d’en rendre compte aux habitants de Bethsaïde.

Parmi vous, habitants de Bethsaïde, il y a des anciens qui, pour diverses raisons, n’ont pas oublié la Belle de Corozaïn. Il y a des hommes qui ont péché avec elle, des femmes qu’elle a fait pleurer… Je n’étais pas encore venu dire : « Aimez celui qui vous cause du tort » ! Après les pleurs, vint la jubilation d’apprendre qu’elle était atteinte de la pourriture, passée de ses entrailles impures à la surface de son corps magnifique. C’était le symbole de la lèpre –plus grave- qui avait rongé son âme d’adultère, homicide, prostituée. Soixante-dix fois sept fois adultère avec tout ce qui s’appelait « homme » et avait de l’argent. Homicide autant de fois, de ses enfantements bâtards ; prostituée par vice et non par besoin.

Ah ! Comme je vous comprends, femmes trahies ! Je comprends votre joie quand on vous a appris : « la chair de la Belle est plus puante et plus pourrie que celle d’une charogne qui gît dans le fossé d’un grand chemin et est devenue la proie des corbeaux et des vers.» Mais je vous dis : sachez pardonner. Dieu s’est chargé de votre vengeance et puis Dieu a pardonné. A votre tour, de pardonner. Moi, je lui ai pardonné en votre nom, parce que je sais que vous êtes bonnes, femmes de Bethsaïde, qui me saluez du cri : « Béni soit l’Agneau de Dieu ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Si je suis l’Agneau, si je viens parmi vous, moi l’Agneau, vous devez toutes devenir de douces brebis, même celles auxquelles une douleur, lointaine désormais, d’épouses trahies a donné l’instinct de fauve qui défend sa nichée. Je ne pourrais rester parmi vous si vous étiez des tigres et des hyènes, car je suis l’Agneau. Celui qui vient au nom très saint de Dieu rassembler les justes et les pécheurs pour les amener au Ciel est allé vers cette femme repentie et lui a dit : « Sois purifiée. Va et expie. » J’ai fait cela un jour de sabbat, ce dont on m’accuse. Accusation officielle. La seconde est d’avoir approché une prostituée. Une femme qui avait été prostituée, mais qui n’était plus qu’une âme pleurant son péché.

Eh bien, je vous dis : Je l’ai fait et le ferai encore. Apportez-moi le Livre : Scrutez-le, étudiez-le, dans toute sa profondeur. Trouvez, si possible, un passage qui défend au médecin de soigner un malade, à un lévite de s’occuper de l’autel, à un prêtre d’écouter un fidèle, uniquement parce que c’est le sabbat. Si vous en trouvez un et me le montrez, je me battrai la poitrine et je reconnaîtrai : « Seigneur, j’ai péché en ta présence et en présence des hommes. »…

Voilà mon péché, d’après les puissants de Capharnaüm…

Combien de ceux qui sont entrés dans les eaux du Jourdain pour obéir à l’ordre du Précurseur n’en sont sortis aussi purs qu’elle ! Car leur baptême n’était pas un acte volontaire, sincère, loyal, d’une âme qui voulait se préparer à mon avènement, mais une formalité pour paraître parfaits en sainteté aux yeux du monde. Ce n’était donc rien de plus qu’hypocrisie et orgueil, deux péchés qui venaient s’ajouter au monceau de fautes qui existaient déjà dans leurs cœurs…

Soyez purs. Commencez à l’être dans votre corps pour passer ensuite à l’âme.»

14. Refus d’un miracle à la tante de Jésus.

Il arrive que parfois Jésus refuse de faire un miracle, principalement quand il ressent que la personne bénéficiaire n’a pas la foi ou que sa recherche n’est que matérielle. Or, les habitants de Nazareth, qui ont pourtant vu l’exemplarité de vie menée par Jésus et sa famille pendant près de vingt-cinq années, ont beaucoup de mal à comprendre l’enseignement du Rabbi Jésus.

Il y a eu très peu de miracles réalisés dans son village familial de Nazareth dont une partie des habitants sont donc restés hostiles. Jésus, lui-même, s’en explique, en citant l’évangéliste Marc, dans une dictée donnée le 31 décembre 1943 :

« Marc (8,5) a écrit que Jésus ne pouvait y faire aucun miracle et il ne guérit que peu d’infirmes.

Avec combien d’amour, j’étais allé dans ma patrie !...J’aimais ma patrie et en elle, mon village d’un amour particulier. Mon cœur retournait tous les jours, en une pensée d’amour, à Nazareth d’où j’étais parti pour enseigner et j’y retournais moi aussi, parce que j’aurais voulu lui faire du bien et le sanctifier, même si je savais qu’il m’était fermé et hostile. Si j’ai prodigué partout la puissance du miracle, j’aurai voulu, qu’à Nazareth, cette puissance ne laissât sans solution aucun cas de maladie physique, de maladie morale, de maladie spirituelle, j’aurais voulu consoler chaque misère, donner la lumière à chaque cœur.

Mais contre moi, il y avait l’incrédulité de mes compatriotes. C’est pourquoi, le miracle fut accordé uniquement à un petit nombre qui vint à moi avec foi et sans orgueil de jugement.»

C’est jour de marché à Capharnaüm, Jésus vient de terminer un discours qui a permis de convertir le percepteur des impôts Matthieu.

… « Jésus a fini. Il s’en va sans même se tourner vers Matthieu, qui s’est rapproché du cercle des auditeurs dès les premiers mots. Quand il arrive près de la maison de Pierre, sa femme accourt pour dire quelque chose à son mari. Pierre fait signe à Jésus de s’approcher.

« C’est la mère de Jude et de Jacques. Elle veut te parler, mais sans être vue. Comment faire ?

- Comme ceci : j’entre dans la maison comme pour me reposer et vous tous allez distribuer l’obole aux pauvres. Prends aussi l’argent de la taxe dont il (Matthieu) n’a pas voulu. Va.»

Jésus fait un signe pour les congédier tous, pendant que Pierre se charge de les persuader de l’accompagner.

« Où est leur mère, femme ? Demande Jésus à l’épouse de Pierre.

- Sur la terrasse, Maître. Il y a encore de l’ombre et de la fraîcheur. Montes-y. Tu y seras plus libre que dans la maison.»

Jésus gravit l’escalier. Dans un coin, sous la tonnelle drue que forme la vigne, Marie, femme d’Alphée, est assise sur un petit coffre près du parapet, en vêtements sombres, le visage presque caché par son voile. Elle pleure doucement, sans bruit. Jésus l’appelle :

« Marie, ma chère tante ! »

Elle lève vers lui un pauvre visage angoissé et lui tend les mains.

« Jésus ! Quelle douleur dans mon cœur ! »

Jésus est tout près. Il la force à rester assise mais lui, reste debout, avec son manteau dont il est encore drapé, une main sur l’épaule de sa tante et l’autre entre ses mains.

« Qu’as-tu ? Pourquoi ces larmes ?

- Oh Jésus ! Je me suis échappée de la maison en prétextant : « Je vais à Cana chercher des œufs et du vin pour le malade.» Ta Mère est auprès d’Alphée, elle en prend soin comme si elle sait si bien le faire et je suis tranquille. Mais en réalité, c’est ici que je suis venue. J’ai couru toutes les nuits pour y arriver plus tôt. Je n’en peux plus…Mais la fatigue, ce n’est rien. C’est la douleur de mon cœur qui me fait mal !... Mon Alphée…mon Alphée…mes fils…Ah, pourquoi une telle différence entre eux alors qu’ils sont issus d’un même sang ? On dirait les deux meules d’un moulin qui broient le cœur d’une mère. Jude et Jacques sont avec toi ! Oui ! Alors, tu sais…Ah ! Jésus, pourquoi mon Alphée ne comprend-il pas ? Pourquoi mourir ? Pourquoi veut-il mourir ainsi ? Et Simon et Joseph ? Pourquoi ne sont-ils pas avec toi, mais contre toi ?

- Ne pleure pas, Marie. Moi, je n’ai aucune rancœur à leur égard. Je l’ai dit aussi à Jude. Je comprends et je compatis. Si c’est pour cela que tu pleures, il ne faut plus pleurer.
- C’est pour ça, oui, car ils t’offensent. C’est aussi parce que…Parce que je ne veux pas que mon époux meure en t’étant hostile. Dieu ne lui pardonnera pas…et moi…je ne l’aurai plus, même dans l’autre vie…»

Marie est vraiment effondrée. Elle pleure à chaudes larmes sur la main que Jésus lui a abandonnée et de temps à autre, elle la baise et lève vers lui son pauvre visage défait.

« Non, dit Jésus. Non, ne dis pas cela. Moi, je pardonne et si c’est moi qui le fais…

- Oh ! Viens, Jésus. Viens sauver son corps et son âme. Viens…Pour trouver d’autres motifs d’accusation, ils disent même que tu as enlevé deux fils à un père qui va mourir et ils le colportent dans Nazareth. Comprends-tu ? Mais ils disent aussi : «  Il fait partout des miracles, mais, dans sa propre maison, il ne sait pas en accomplir ! » Moi, je te défends en disant : « Que peut-il faire, puisque vous l’avez chassé par vos reproches et puisque vous ne croyez pas ! » Alors, ils s’en prennent à moi aussi.

- Tu as raison de dire : « Puisque vous ne croyez pas ». Comment puis-je en faire là où on ne me croit pas ?

Oh ! Tu peux tout ! Je crois pour tous ! Viens. Fais un miracle…pour ta pauvre tante…

- Je ne puis.»

Jésus est profondément attristé de le dire. Debout, serrant contre sa poitrine la tête de Marie en pleurs, il semble avouer son impuissance à la nature sereine, il semble en faire un témoin de sa peine d’en être empêché par un décret éternel.

La femme pleure plus fort.

« Ecoute, Marie. Sois raisonnable. Je te jure que si je pouvais, s’il était bien de le faire, je le ferais. J’arracherais au Père cette grâce pour toi, pour ma Mère, pour Jude et Jacques et aussi, oui, aussi pour Alphée, Joseph et Simon. Mais cela m’est impossible. Actuellement, tu souffres trop et tu ne peux comprendre la justice de mon impuissance. Je t’en parle, mais tu ne la comprendras tout de même pas. Quand vint l’heure du départ de mon père, et tu sais combien il était juste et combien ma Mère l’aimait, je n’ai pas prolongé sa vie. Il n’est pas de règle que la famille où vit un saint soit préservée des inévitables malheurs de la vie. S’il en était ainsi, je devrais rester éternellement sur la terre, et pourtant, je mourrai, bientôt, et Marie, ma sainte Mère, ne pourra m’arracher à la mort. Je ne le puis. Mais voilà ce qui m’est possible et je vais le faire…»

Jésus s’est assis et serre contre son épaule la tête de sa parente.

« Je vais faire ceci : en raison de ta souffrance, je te promets la paix pour ton Alphée, je t’assure que tu n’en seras pas séparée. Je te donne ma parole que notre famille sera réunie au Ciel, rassemblée pour toujours. Tant que je vivrai, et même après, je déverserai toujours dans le cœur de ma chère tante tant de paix, tant de force que je ferai d’elle un apôtre auprès de bien des pauvres femmes qu’il te sera plus facile d’approcher, toi qui es femme. Tu seras pour moi une amie bien aimée en ces temps-ci. La mort, ne pleure pas, la mort d’Alphée te délivre de tes devoirs d’épouse et t’élève aux devoirs plus sublimes d’un mystique sacerdoce féminin si nécessaire aux yeux de bien des païens dont l’âme sera plus touchée par le saint héroïsme des femmes disciples que par celui des hommes. Ton nom, ma chère tante, sera comme une flamme dans le ciel chrétien…Ne pleure pas. Va en paix. Sois forte, résignée, sainte !

Ma Mère…a été veuve avant toi…Elle te réconfortera comme elle sait le faire. Viens ! Je ne veux pas que tu repartes seule sous ce soleil : Pierre t’accompagnera en barque jusqu’au Jourdain et de là à Nazareth avec un âne. Sois bonne.

- Bénis-moi, Jésus. Toi, donne-moi la force.

- Oui, je te bénis et te donne un baiser, ma chère tante.»

Il l’embrasse tendrement et l’étreint encore longuement sur son cœur jusqu’à ce qu’i la voie calmée.

Vision et dictée du 2 février 1945, tome 2, p119, § 95

15. Jeanne, la femme de l’intendant d’Hérode.

C’est le 30 Août 27.

« Les disciples sont en train de dîner dans le grand atelier de Joseph, à l’arrière de la maison de Jésus à Nazareth. L’établi sert de table et tout ce qu’il faut se trouve dessus…

Une discussion s’engage entre les disciples et Jésus…

…Un grand vacarme de sabots ferrés et des cris de gamins se font entendre dans la rue.

« C’est ici ! C’est ici ! Arrête, homme ! »

Et avant que Jésus et ses disciples n’en sachent la raison, la forme sombre d’un cheval tout fumant de sueur se présente devant l’embrasure de la porte extérieure et il en descend un cavalier qui se précipite à l’intérieur comme un bolide et se jette aux pieds de Jésus qu’il baise avec vénération. Tous regardent, ébahis.

« Qui es-tu ? Que veux-tu ?

- Je suis Jonathas »

Un cri de Joseph (un des bergers) lui répond : assis au fond du grand établi, étourdi par son arrivée foudroyante, Joseph n’a pu reconnaître son ami. Le berger se précipite sur l’homme encore à terre.

« Toi, c’est bien toi !

- Oui. J’adore mon Seigneur adoré ! Trente années d’espérance, oh ! quelle longue attente ! Elles fleurissent aujourd’hui comme la fleur de l’agave solitaire, d’un seul coup, en une extase bienheureuse, encore plus heureuse que l’autre si lointaine ! Oh mon Sauveur ! »

Femmes, enfants et quelques hommes, parmi lesquels le bon Alphée, fils de Sarah, tenant encore à la main un morceau de pain et du fromage, s’empressent à l’entrée et jusqu’à l’intérieur de la pièce.

« Lève-toi, Jonathas. J’étais sur le point d’aller te chercher et avec toi, Benjamin et Daniel.

- Je sais…

- Relève-toi pour que je te donne le baiser que j’ai donné à tes compagnons.»

Il le force à se lever et il l’embrasse.

« Je sais, répète le robuste vieillard, bien portant et bien vêtu, je sais. Elle avait raison. Ce n’était pas quelque délire de mourante ! Oh ! Seigneur Dieu ! Comme l’âme voit et entend quand tu l’appelles ! »

Jonathas est très ému. Mais il se ressaisit. Il ne perd pas de temps. Adorant et pourtant actif, il va droit au but :

« Jésus, notre Sauveur et notre Messie, je suis venu te prier de venir avec moi. J’ai parlé avec Esther et elle m’a dit… Mais auparavant Jeanne t’avait parlé et m’a dit…Oh ! Ne riez pas d’un homme heureux, vous qui m’entendez, heureux et angoissé jusqu’à ce que j’aie ton « Je viens ». Tu sais que j’étais en voyage avec la maîtresse mourante. Quel courage ! De Tibériade à Bethsaïde, tout s’est bien passé. Mais ensuite, après avoir quitté la barque, j’ai pris un char et, bien que je l’aie équipé de mon mieux, ce fut une torture. On avançait lentement et de nuit, mais elle souffrait. A Césarée de Philippe, elle faillit mourir en crachant du sang. Nous nous sommes arrêtés…Le troisième matin, il y a sept jours, elle m’a fait appeler. Elle paraissait déjà morte tant elle était pâle et épuisée. Mais quand je l’ai appelée, elle a ouvert ses doux yeux de gazelle mourante et elle m’a souri... D’une main glacée, elle m’a fait signe de me pencher car elle n’avait plus qu’un filet de voix et elle m’a dit : « Jonathas, ramène-moi à la maison. Mais tout de suite. » Si grand était son effort en me donnant cet ordre, elle qui est toujours plus douce qu’une gentille enfant, que ses joues se sont colorées et qu’un éclair a brillé dans ses yeux. Elle a continué : « J’ai rêvé de ma maison de Tibériade. A l’intérieur il y avait quelqu’un dont le visage était comme une étoile. Il était grand, blond, avec des yeux bleus et une voix plus douce que le son de la harpe. Il me disait : « Je suis la Vie. Viens. Reviens. Je t’attends pour te la donner. Je veux partir.» Je lui rétorquais : « Mais, maîtresse ! Tu ne peux pas ! Tu vas mal ! Dès que tu iras mieux, nous aviserons.» Je croyais que c’était délire de mourante. Mais elle a pleuré et puis…ah, c’est la première fois qu’elle l’a dit depuis ces six ans qu’elle est ma maîtresse et, oui, elle s’est même assise et en colère, elle qui ne peut remuer, puis elle m’a dit : « Serviteur, je le veux. Je suis la maîtresse. Obéis ! » Elle s’est laissée retomber, tout en sang. J’ai bien cru qu’elle allait mourir…et j’ai dit : « Faisons-lui plaisir. Mourir pour mourir…Je n’aurai pas le remords de l’avoir contrariée à la fin, après avoir toujours voulu la satisfaire. Quel voyage ! Elle n’acceptait de repos qu’entre la troisième et la sixième heure. J’ai crevé les chevaux pour aller plus vite. Nous sommes arrivés à Tibériade à la neuvième heure, ce matin…et Esther m’a parlé… Alors, j’ai compris que c’était toi qui l’avais appelée. Car c’était l’heure et le jour où tu avais promis un miracle à Esther que tu étais apparu à l’esprit de ma maîtresse. Elle a voulu repartir aussitôt après l’heure de none et m’a envoyé pour la devancer…Oh, viens, mon Sauveur !

- Je viens tout de suite. La foi mérite récompense. Qui me désire me possède. Allons.
- Attends. J’ai jeté une bourse à un jeune, en disant : « Trois, cinq, autant d’ânes que vous voulez, si vous n’avez pas de chevaux, et vite, à la maison de Jésus.» Ils vont arriver. Nous irons plus vite. J’espère la rencontrer près de Cana. Si du moins…

- Quoi, Jonathas ?

- Si, du moins, elle est vivante…
- Vivante, elle l’est. Mais quand bien même elle serait morte, je suis la Vie. Voici ma Mère.»

La Vierge, certainement avertie par quelqu’un, est en effet en train d’accourir, suivie de Marie, femme d’Alphée ?

- Mon Fils, tu pars ?

- Oui, Mère. Je pars avec Jonathas. Il est venu. Je savais que je pourrais te le présenter. C’est pour cela que j’ai attendu un jour de plus.»

Jonathas a d’abord fait une salutation profonde, les bras croisés sur la poitrine et maintenant, il s’agenouille, soulève légèrement le vêtement de Marie et embrasse le bord, en disant :

« Je salue la Mère de mon Seigneur !

Alphée, fils de Sarah, dit aux curieux :

- Eh bien, qu’en dites-vous ? N’est-ce pas honteux de notre part d’être les seuls sans foi ? »

Un bruit de nombreux sabots se fait entendre dans la rue. Ce sont les ânes, aussi nombreux comme pour un escadron. Jonathas choisit les meilleurs et les marchande, en payant sans lésiner ; il prend deux nazaréens avec d’autres ânes, par crainte que quelque animal ne se déferre en route et pour qu’ils puissent ramener toute cette bruyante cavalerie. Pendant ce temps, les deux Marie aident à boucler sacs et besaces. Marie, femme d’Alphée, dit à ses fils :

« Je laisserai vos lits en place…Soyez bons, dignes de Jésus, mes enfants…et moi, je serai heureuse.»

Marie, de son côté, aide son Jésus, lui fait mille recommandations en le chargeant de ses affectueuses salutations pour les bergers du Liban, car Jésus lui annonce qu’il ne reviendra pas avant de les avoir retrouvés.

Ils partent. La nuit descend et la lune, à son premier quartier, se lève. Jésus et Jonathas sont en tête. Tous les autres les suivent. Tant qu’ils sont dans la ville, ils marchent au pas car les gens s’attroupent, mais à peine sortis, ils vont au trot. C’est une troupe qui résonne du bruit des sabots et des grelots.

« Elle est dans le char avec Esther, explique Jonathas. Ah ! Ma maîtresse ! Quelle joie de te faire plaisir ! T’amener Jésus ! Oh, mon Seigneur ! T’avoir ici à côté de moi ! Te posséder ! Tu as bien sur ton visage l’éclat d’une étoile, comme elle t’a vu, tu es blond avec des yeux couleur de ciel et ta voix a bien le son de la harpe…Mais conduiras-tu ta Mère auprès de ma maîtresse, un jour ?

- Ta maîtresse viendra à elle. Elles seront amies.

- Oui, Oh !...Oui, elle peut l’être. Jeanne est épouse et a été mère. Mais elle a une âme pure comme une vierge. Elle peut rester à côté de Marie, la bénie.»

Jésus se retourne en entendant un frais éclat de rire de Jean, que tous les autres imitent.

« C’est moi, Maître, qui les fait rire. Sur la barque, je suis plus à l’aise qu’un chat…mais là-dessus ! J’ai l’impression d’être un tonneau qui roule librement sur le pont d’un navire que fait tanguer le vent de suroît ! » dit Pierre.

Jésus sourit et l’encourage, lui promettant que le trot sera bientôt fini.

« Oh ! Ce n’est rien. Si les garçons rient, il n’y a pas de mal. Avançons, allons faire plaisir à cette brave femme.»

Jésus se retourne encore à un autre éclat de rire. Pierre s’écrie :

« Non, cela, je ne le dis pas. Mais, après tout, pourquoi pas ? Je disais : « Notre grand ministre se rongera les mains, quand il saura qu’il a manqué l’occasion de faire le paon devant une dame. » Eux rient, mais c’est comme ça. Je suis sûr que s’il avait pu l’imaginer, il aurait oublié de s’occuper des vignes de son père.»

Jésus ne réplique pas. Le trajet se fait rapidement sur ces ânes bien nourris. Dans le clair de lune, on a dépassé Cana.

« Si tu permets, je pars en avant. J’arrête le char. Les secousses la font tellement souffrir !

- Vas-y.»

Jonathas pousse son cheval au galop. Après un assez long parcours au clair de lune, voilà que se dessine la forme sombre d’un grand char couvert, arrêté au bord du chemin. Jésus pique son âne qui part au petit galop. Le voilà près du char. Il descend :

« Le Messie ! » annonce Jonathas.

La vieille nourrice se précipite du char sur la route.

« Oh ! Sauve-la ! Elle est en train de mourir.

- Me voici.»

Jésus monte sur le char où on a étendu un tas de coussins ; sur eux, se trouve un corps frêle. Dans un coin, il y a une lanterne, des coupes, des amphores. A côté, une jeune servante pleure en essuyant la sueur froide de la mourante. Jonathas accourt avec une lanterne de char.

Jésus se penche sur la femme qui se laisse aller ; elle est vraiment sur le point de mourir…Une ombre rose violette est à la place de ses lèvres entrouvertes à cause de sa respiration difficile. Jésus s’agenouille à côté d’elle et l’observe. La nourrice lui prend la main et l’appelle. Mais l’âme, déjà sur le seuil de l’éternité, n’a plus aucune conscience. Les disciples et les deux jeunes gens de Nazareth sont arrivés et se pressent contre le char. Jésus met une main sur le front de la mourante qui ouvre un instant ses yeux embrumés et vagues, puis les referme.

« Elle a perdu conscience, gémit la nourrice et elle pleure plus fort. Jésus fait un geste :

- Mère, elle va entendre. Aie confiance. Puis il appelle :

- Jeanne ! Jeanne ! C’est moi ! C’est moi qui t’appelle. Je suis la Vie. Regarde-moi, Jeanne.»

Avec un regard plus vivant, la mourante ouvre ses grands yeux noirs et observe le visage penché sur elle. Elle a un mouvement de joie et sourit. Elle remue doucement ses lèvres pour dire un mot qui, pourtant, n’arrive pas à se faire entendre.

« Oui, c’est moi. Tu es venue et je suis venu te sauver. Peux-tu croire en moi ? »

La mourante fait un signe de la tête. Toute sa vitalité se rassemble dans ses yeux qui disent tout ce que la parole ne peut exprimer autrement ? Jésus, tout en restant à genoux et la main gauche sur le front, se redresse et prend une attitude de miracle :

« Eh bien ! Je le veux. Sois guérie ! Lève-toi.»

Il retire sa main et se met debout. Un fraction de minute après, Jeanne, femme de Kouza, sans aide d’aucune sorte, s’assied, pousse un cri et se jette aux pieds de Jésus, en criant d’une voix forte, heureuse :

« Oh ! T’aimer, ma Vie ! Pour toujours ! Je suis à toi ! Je suis à toi pour toujours ! Nourrice ! Jonathas ! Je suis guérie ! Ah ! Vite, courez le dire à Kouza. Qu’il vienne adorer le Seigneur ! Oh, bénis-moi, encore, encore, encore ! Oh ! Mon Sauveur ! »

Elle pleure et rit tout à la fois en baisant les vêtements et les mains de Jésus.

« Je te bénis, oui. Que veux-tu que je fasse d’autre pour toi ?

- Rien, Seigneur. Seulement que tu m’aimes et me permettes de t’aimer.

- Tu ne voudrais pas un bébé ?

- Oh ! Un bébé !...Mais fais ce que tu veux, Seigneur. Je t’abandonne tout : mon passé, mon présent, mon avenir. Je te dois tout et te remets tout. Toi, donne à ta servante ce que tu sais être le meilleur.

- La vie éternelle, alors. Sois heureuse. Dieu t’aime. Je m’en vais. Je te bénis et je vous bénis.

- Non, Seigneur. Arrête-toi dans ma maison qui, maintenant, est réellement un rosier fleuri. Permets-moi d’y rentrer avec toi…Ah ! Que je suis heureuse !

- Je viens, mais j’ai mes disciples.

- Ce sont mes frères, Seigneur. Jeanne aura, pour eux comme pour toi, nourriture, boisson et tout ce qu’il faut. Fais-moi plaisir !

- Allons. Renvoyez les montures et suivez-nous à pied. Il reste peu de chemin à faire maintenant. Nous avancerons lentement pour que vous puissiez suivre. Adieu, Ismaël et Aser. Saluez encore ma Mère pour moi et aussi mes amis.»

Les deux Nazaréens, stupéfaits, s’en vont avec leur bruyante cavalerie pendant que le char prend le chemin du retour avec sa charge désormais joyeuse. Derrière, en groupe, les disciples commentent le fait.»

Le 12 septembre, une rencontre est organisée dans la maison des Kouza où la Vierge Marie vient faire la connaissance de Jeanne. Elles deviennent grandes amies. Son mari, l’intendant, est présent et tout heureux de cette rencontre.

Vision et dictée du 8 février 1945, tome 2, p 166, § 102

Luc (8, 1-3) est le seul évangéliste à signaler, en une seule phrase globale, la guérison de Jeanne de Kouza, avec d’autres femmes : « Les Douze étaient avec lui et aussi des femmes qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies : Marie, dite de Magdala, dont étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Chouza intendant d’Hérode, Suzanne et beaucoup d’autres qui les aidaient de leurs biens.»

16. L’enfant paralytique pendant les vendanges.

C’est l’époque des vendanges en ce 14 septembre 27.

« La foule, la petite foule qui s’était rassemblée, pousse un cri de joie et acclame le Messie. Mais aussitôt après, elle se tait et s’ouvre pour laisser passer une mère qui porte sur ses bras un garçon d’environ dix ans, paralytique. Au bas de l’escalier, elle le présente comme pour l’offrir à Jésus.

« C’est une de mes servantes, explique le maître de maison. Son fils est tombé l’an dernier du haut de la terrasse et s’est brisé les reins. Toute sa vie, il lui faudra rester couché sur le dos.

Elle a espéré en toi tous ces derniers mois…, ajoute son épouse.

- Dis-lui de venir à moi.»

Mais la pauvre femme est tellement émue qu’on a l’impression que c’est elle la paralysée. Elle tremble de tous ses membres et s’empêtre dans son long vêtement en montant les hautes marches, son fils sur les bras. Compatissante, Marie s’est levée et descend à sa rencontre :

« Viens, ne crains pas. Mon Fils t’aime. Donne-moi ton enfant, tu monteras plus facilement. Viens, ma fille. Je suis mère, moi aussi. »

Et elle lui prend l’enfant, auquel elle sourit doucement, en montant avec la charge pitoyable qu’elle porte sur ses bras. La mère la suit, en larmes. Marie se tient maintenant devant Jésus. Elle s’agenouille et dit :

« Mon Fils ! Pour cette mère ! »

Rien d’autre. Jésus ne demande pas comme d’habitude : Que veux-tu que je fasse pour toi ? Crois-tu que je puisse le faire ? » Non, il dit en souriant :

« Femme, approche.»

La femme va juste à côté de Marie. Jésus lui pose la main sur la tête et dit simplement :

« Réjouis-toi.»

Il n’a pas fini de parler que déjà l’enfant, qui reposait lourdement sur les bras de Marie, les jambes inertes, s’assied brusquement et, avec un cri joyeux : « Maman ! », il court se réfugier sur le sein de sa mère.

Les hosannas semblent vouloir pénétrer dans le ciel que rougit le crépuscule.

Son fils serré sur son cœur, la femme ne sait que dire et demande :

« Que dois-je faire pour te prouver mon bonheur ? »

Jésus lui répond, en lui faisant encore une caresse :

« Etre bonne, aimer Dieu et ton prochain et élever ton fils dans cet amour.»

Mais la femme n’est toujours pas satisfaite. Elle voudrait…elle voudrait… et finit par demander :

« Un baiser de toi et de ta Mère à mon petit.»

Jésus se penche et l’embrasse, puis Marie fait de même. Et pendant que la femme s’éloigne, radieuse, au milieu des acclamations d’un cortège d’amis, Jésus explique à la maîtresse de maison :

« Il n’en fallait pas plus. Il était dans les bras de ma Mère. Même si elle n’avait rien dit, je l’aurais guéri. Elle est heureuse quand elle peut consoler une affliction et moi, je veux lui faire plaisir.»

Jésus et Marie échangent un de ces regards que seul celui qui en a vu peut comprendre, tant leur signification est profonde.»

Vision et dictée du 14 février 1945, tome 2, p 205, § 108.

17. L’enfant renversé par le cheval d’un soldat romain

Cet accident s’est produit le 15 novembre 27, à Jérusalem. Mais, c’est le 6 juillet qu’a eu lieu la première rencontre à Jérusalem entre Jésus et ce soldat romain. C’était le lieu de rendez-vous, à la porte des Poissons, fixé à Judas. En l’attendant, une discussion s’amorce où le soldat se plaint du comportement des habitants de Palestine. Puis, le soldat questionne Jésus :

« Comment t’appelles-tu ?

- Jésus.

- Ah ! C’est toi qui fais des miracles même sur les malades ? Je te croyais seulement magicien…Nous en avons, nous aussi. Un bon magicien, cependant, car il y en a certains…Mais les nôtres ne savent pas guérir les malades. Comment fais-tu ?

Jésus sourit et se tait.

- Tu emploies des formules magiques ? Tu as des onguents de moelle de mort, de serpents séchés et réduits en poudre, des pierres magiques prises dans les antres des Pythons ?

- Rien de tout cela. Je n’ai que ma puissance !

- Alors, tu es un vrai saint ! Nous, nous avons des aruspices et les vestales…et certains d’entre eux font des prodiges…et on dit que ce sont les plus saints. Mais y crois-tu ? Ils sont pires que les autres !

- Et alors pourquoi les vénérez-vous ?

- Parce que…parce que c’est la religion de Rome. Et si un sujet ne respecte pas la religion de son Etat, comment peut-il respecter César et la patrie, et puis, et puis, tant de choses ? »

Jésus regarde fixement le soldat.

«En vérité, tu es avancé sur le chemin de la Justice. Continue, ô soldat, et tu arriveras à connaître ce que ton âme a le sentiment de posséder en toi, sans savoir donner un nom à cette chose.»

La discussion se poursuit sur l’existence de l’âme que le soldat vient de découvrir…Judas est étonné que Jésus ait parlé avec un Romain :

« C’est un cœur honnête et il cherche la vérité.»…

Quelques quatre mois plus tard, « c’est le soir précoce d’une sombre journée de novembre. Jésus est avec les siens en prière à l’intérieur du Temple. Les hommes prient chacun pour leur propre compte. Un brouhaha dans lequel retentit la voix de stentor mais inquiète d’un homme qui jure aussi en latin, se mêle aux vociférations stridentes et aiguës de juifs. Cela ressemble au tumulte d’une rixe et une femme crie sur un ton perçant :

« Ah ! Laissez-le aller. Il dit que lui, il le sauvera. »

Le recueillement de la somptueuse cour est rompu. Beaucoup de têtes se tournent vers l’endroit d’où arrivent les voix. Judas, qui se trouve là avec les disciples, se retourne lui aussi. Sa haute taille lui permet de voir et il dit :

« C’est un soldat romain qui se débat pour entrer ! Il viole, il a déjà violé le Lieu saint ! Quelle horreur ! »

Beaucoup lui font écho.

« Laissez-moi passer, chien de juifs ! Jésus est ici. Je le sais ! C’est lui que je veux ! Je n’ai que faire de vos prières stupides. L’enfant meurt et lui, il le sauvera. Fichez-moi le camp ! Hyènes hypocrites…»

Lorsque Jésus comprend que c’est lui qu’on demande, il se dirige aussitôt vers l’atrium sous lequel a lieu ce remue-ménage. A peine arrivé, il s’écrie :

« Paix et respect à ce lieu et à l’heure de l’offrande.

Oh ! Jésus ! Salut ! Je suis Alexandre. Ecartez-vous, chiens ! »

Ce à quoi Jésus répond paisiblement :

« Oui, écartez-vous. Je conduirai ailleurs le païen qui ignore ce qu’est ce lieu pour nous. »

Le cercle se fend et Jésus rejoint le soldat dont la cuirasse est ensanglantée.

« Tu es blessé ? Viens. On ne peut pas rester ici. » Et il le conduit plus loin en passant par l’autre cour.

« Ce n’est pas moi qui suis blessé, c’est un enfant…Mon cheval, près de l’Antonia, m’a échappé et l’a renversé. Les sabots lui ont ouvert la tête. Procule a dit : « Il n’y a plus rien à faire ! » Moi…ce n’est pas ma faute…mais c’est par moi que c’est arrivé et sa mère est désespérée. Je t’avais vu passer…venir ici…J’ai dit : « Le médecin n’y peut rien, mais lui, si.» J’ai ajouté : « Femme, viens. Jésus le guérira.» Ces idiots m’ont retenu…Peut-être l’enfant est-il mort.

- Où est-il ? demande Jésus.

- Sous le portique, sur le sein de sa mère, répond le soldat déjà vu à la Porte des Poissons.

- Allons-y.»

Jésus hâte le pas, suivi des siens et d’un cortège de gens. Sur les marches, à l’entrée du portique, adossée à une colonne, se tient une femme déchirée par la douleur qui pleure sur son enfant mourant. Ce dernier a le teint terreux, les lèvres violacées à demi-ouvertes par le râle caractéristique de ceux qui ont une blessure au cerveau. Une bande lui enserre la tête, rouge de sang sur la nuque et sur le front.

« Il a la tête ouverte, devant et derrière. On voit le cerveau. C’est tendre, la tête à cet âge et le cheval était fort et venait d’être ferré » explique Alexandre.

Jésus se tient auprès de la femme qui, elle non plus, ne parle pas ; elle est à l’agonie elle aussi, près de son fils mourant. Il lui pose la main sur la tête.

« Ne pleure pas, femme, dit Jésus avec toute la douceur dont il est empreint, une douceur infinie. Aie foi. Donne-moi ton petit.»

La femme le regarde, hébétée. La foule s’en prend aux Romains et plaint le mourant et sa mère. Alexandre se débat entre les sentiments de colère que lui font éprouver ces accusations injustes, de pitié et d’espoir.

Jésus s’assied à côté de la femme quand il se rend compte qu’elle ne peut plus faire un geste. Il se penche, prend dans ses longues mains la petite tête blessée, se penche encore davantage, s’approche du minois de cire, souffle sur la petite bouche qui râle…Un instant se passe. Puis il a un sourire que l’on voit à peine à travers les mèches de cheveux qui pendent sur le front. Il se redresse. L’enfant ouvre les yeux et essaie de s’asseoir. Sa mère craint que ce ne soit son suprême effort et hurle en le tenant sur son cœur.

« Laisse-le aller, femme. Mon enfant, viens vers moi » dit Jésus, toujours assis à côté de la femme, en lui tendant les bras avec un sourire. Rassuré, l’enfant se jette dans ses bras. Il pleure non pas de douleur, mais sous l’effet de la peur que lui rappelle le souvenir de la scène.

« Il n’y a plus de cheval. Il n’y en a plus, dit Jésus pour le rassurer. Tout est fini ? ça te fait encore mal ici ?

- Non. Mais j’ai peur, j’ai peur !

- Tu le vois, femme, il n’y a plus que la peur mais elle est en train de passer. Apportez-moi de l’eau. Le sang et la bande l’impressionnent. Donne-moi l’une de tes pommes, Jean…Prends, mon petit. Mange. C’est bon.»

On apporte de l’eau. C’est même le soldat Alexandre qui l’apporte dans son casque. Jésus s’apprête à détacher la bande. Alexandre et la mère disent :

« Non ! Il revient bien à la vie…mais sa tête est ouverte ! »

Jésus sourit et enlève la bande. Un tour, deux, trois, huit tours. Il retire le linge ensanglanté. Du milieu du front à la nuque, à droite, il y a un seul caillot de sang encore mou dans les cheveux du bambin. Jésus trempe une bande et lave.

« Mais au-dessous il y a la blessure…si tu enlèves le caillot, elle va se remettre à saigner » insiste Alexandre. La mère ferme les yeux pour ne pas voir.

Jésus lave à plusieurs reprises, jusqu’à ce que le caillot se détache…voici les cheveux nettoyés. Ils sont humides mais au-dessous il n’y a plus de blessure. Le front aussi est guéri. Il reste juste une petite marque rouge là où la cicatrice s’est formée.

Les gens crient de stupeur. La femme ose regarder et, quand elle voit, elle ne se retient plus. Elle s’écroule sur Jésus, l’embrasse en même temps que son enfant, et pleure. Jésus supporte cet épanchement et cette pluie de larmes.

« Je te remercie, Jésus, dit Alexandre. Je souffrais d’avoir tué cet innocent.

- Tu as fait preuve de bonté et de confiance. Adieu, Alexandre. Retourne à ton service.»

Alexandre est sur le point de s’en aller lorsqu’arrive tout à coup un vrai cyclone d’officiers du Temple et de prêtres.

« Le Grand-Prêtre t’intime, par notre intermédiaire, de sortir du Temple, toi et le païen profanateur. Et tout de suite ! Vous avez troublé l’offrande de l’encens. Cet homme a pénétré dans un lieu réservé à Israël. Ce n’est pas la première fois qu’à cause de toi, le Temple est en rumeur. Le Grand-Prêtre et avec lui les Anciens de service, t’ordonnent de ne plus remettre les pieds ici, à l’intérieur. Va et reste avec les païens.

Nous ne sommes pas des chiens, nous non plus. C’est lui qui le dit : »Il n’y a qu’un seul Dieu qui a créé les Juifs et les Romains.» Si donc c’est sa Maison et si je suis sa créature, je peux y entrer moi aussi, répond Alexandre, blessé par le mépris avec lequel les prêtres prononcent le mot de « païens ».

- Tais-toi, Alexandre. Je vais parler » intervient Jésus qui, après avoir donné un baiser à l’enfant, l’a rendu à sa mère et s’est levé. Il dit au groupe qui vient le chasser :

« Personne ne peut défendre à un fidèle, un vrai Israëlite dont personne ne peut prouver qu’il est en état de péché, de prier près du Saint.

- Mais d’expliquer la Loi dans le Temple, oui. Tu en as pris le droit sans l’avoir et sans le demander. Qui es-tu ? Qui te connaît ? Comment usurpes-tu un nom et une place qui ne t’appartiennent pas ? »

Jésus leur lance un de ces regards ! Puis il dit :

«  Judas de Kerioth, approche. »

Judas ne paraît pas enthousiasmé par cette invitation. Il avait cherché à s’éclipser dès la venue des prêtres et des officiers du Temple. Mais il lui faut obéir car Pierre et Jude le poussent en avant.

« Judas, réponds, dit Jésus. Et vous regardez-le. Vous le connaissez. Il est du Temple. Le connaissez-vous ? »

Ils sont bien obligés de répondre oui.

« Judas, qu’est-ce que je t’ai fait faire quand j’ai parlé ici la première fois ? Raconte ton étonnement et comment j’y ai répondu. Parle et sois franc.

Il m’a dit : « Appelle l’officier de service pour que je puisse lui demander la permission de faire l’instruction.» Il s’est nommé et a donné des preuves de son identité et de sa tribu…Moi, j’en étais étonné car je jugeais qu’il s’agissait d’une formalité inutile puisqu’il dit être le Messie. Alors il m’a dit : « Ce que je fais est nécessaire et quand l’heure sera venue, rappelle-toi que je n’ai manqué de respect ni au Temple ni à ses officiers. » Oui, c’est bien ce qu’il a dit. Par respect pour la vérité, je dois le dire.»

Judas, au début, parlait sans beaucoup d’assurance, comme si la chose l’ennuyait. Mais ensuite il a pris de l’aplomb au point d’en devenir presque arrogant.

« Je suis surpris que tu le défendes. Tu as trahi la confiance que nous avions en toi, reproche un prêtre à Judas.

- Je n’ai trahi personne. Combien parmi vous appartiennent à Jean-Baptiste ! Sont-ils traitres pour autant ? Moi, j’appartiens au Messie, voilà tout.

- Eh bien, il ne doit pas parler ici. Qu’il vienne comme fidèle. C’est déjà trop pour un ami des païens, des prostituées, des publicains…

- Répondez-moi maintenant, dit Jésus sévère mais calme. Quels sont les Anciens de Service ?

- Doras et Félix, des juifs. Joachim de Capharnaüm et Joseph d’Iturée.

- J’ai compris. Allons. Rapportez aux trois accusateurs, car Joseph n’a pu en faire partie, que le Temple n’est pas tout Israël et qu’Israël n’est pas le monde entier. Que la bave des serpents, pour très venimeuse qu’elle soit, ne submergera pas la Voix de Dieu et que son venin ne paralysera pas mes allées et venues parmi les hommes, tant que l’heure ne sera pas venue ? Et puis…dites-leur bien qu’ensuite les hommes feront justice des bourreaux et exalteront la victime en faisant d’elle leur unique amour. Allez. Quant à nous, partons. »

Jésus revêt son lourd manteau foncé et sort, accompagné de ses disciples et suivi d’Alexandre :

« Je te salue, Maître et je te demande pardon d’avoir été pour toi une cause de réprimande.

Oh ! Ne t’en afflige pas ! Ils cherchaient un prétexte. Ils l’ont trouvé. Si ce n’avait pas été avec toi, c’en aurait été un autre…Vous, à Rome, vous faites des jeux de cirque avec des fauves et des serpents, n’est-ce-pas ? Eh bien, je t’affirme qu’il n’y a pas de fauves plus féroce et plus perfide que l’homme qui veut en tuer un autre.

- Et moi, je t’affirme qu’au service de César, j’ai parcouru toutes les régions romaines. Mais jamais, à l’occasion de milliers de rencontres, je n’ai trouvé quelqu’un de plus divin que toi. Non, nos dieux ne sont pas aussi divins que toi ! Ils sont vindicatifs, cruels, bagarreurs, menteurs. Toi, tu es bon. Tu es vraiment un Homme, mais qui n’est pas seulement homme. Salut, Maître.

Adieu, Alexandre. Avance dans la Lumière.»

Vision et dictée du 22 février 1945, tome 2, p 257, § 115

18. Le lépreux interpellant Jésus.

Le 21 novembre 27, au Gethsémani, juste à côté de Jérusalem.

Le soir de cette journée, au dîner dans une maison, les disciples parlent ensemble des évènements du jour, parmi lesquels la guérison d’un lépreux survenue près des tombeaux sur la route de Bethphagé.

« Il y avait aussi un centurion romain qui regardait, dit Barthélemy, qui ajoute : Il m’a demandé du haut de son cheval : « L’homme que tu suis fait souvent des choses semblables ? » Et, à ma réponse affirmative, il s’est écrié : « Alors, il est plus grand qu’Esculape et il deviendra plus riche que Crésus.» J’ai répondu : « Il sera toujours pauvre aux yeux du monde, car il ne reçoit pas mais il donne et ne veut que des âmes pour les conduire au Dieu vrai.» Le centurion m’a regardé avec surprise puis il a éperonné son cheval et est parti au galop.

« Il y avait aussi une dame romaine dans sa litière. Ce ne pouvait être qu’une femme. Elle avait baissé les rideaux mais jetait des coups d’œil au dehors. Je l’ai bien vue ! » dit Thomas.

Jean intervient :

« Oui, elle était au début du tournant. Elle avait donné l’ordre de s’arrêter quand le lépreux avait crié : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Un rideau avait bougé et j’ai vu qu’elle t’a observé avec une loupe précieuse, puis elle a eu un rire ironique. Mais quand elle a vu que toi, sur ton seul ordre, tu l’avais guéri…Elle m’a appelé pour m’interroger : « C’est donc lui qu’on donne pour le vrai Messie ? » J’ai répondu que oui et elle m’a dit : « Tu es avec lui ? » Puis elle a demandé : « Est-il vraiment bon ? »

- Alors, tu l’as vue. Comment était-elle ? demandent Pierre et Judas.

- Bah !...Une femme…

- Quelle découverte ! fait Pierre en riant et Judas poursuit :

- Mais elle était belle, jeune, riche ?

- Oui. Il me semble qu’elle était jeune et belle aussi. Mais je regardais plutôt vers Jésus…

- Ce n’est pas bien que l’on vous voie parler avec les Romains, dit Philippe. Déjà ils nous reprochent d’être Galiléens et, pour cette raison, moins « purs » que les Judéens. Et cela par naissance. Puis ils nous accusent de séjourner souvent à Tibériade, lieu de rendez-vous des païens, des Romains, des Phéniciens, des Syriens… et de combien de choses encore ne nous accusent-ils pas !

- Tu es bon, Philippe et tu mets un voile sur ce qu’a de dur la vérité que tu cites. Mais, sans voile, la vérité est celle-ci : De combien de choses ne m’accusent-ils pas, moi, dit Jésus qui jusqu’alors s’est tu. »

La discussion continue jusqu’à la visite de Nicodème, membre du Sanhédrin, qui vient apporter les dernières nouvelles et parler de son ami Lazare qui propose à Jésus de se retirer dans une de ses propriétés de la plaine de la Belle Eau et dans une petite maison solitaire inoccupée non loin de Béthanie.

Vision et dictée du 24 février 1945.

19. À la Belle Eau, les quatre premières guérisons.

À partir du 23 novembre 27, pour s’éloigner de Jérusalem et de la pression exercée par les notables, Jésus et tout le groupe des disciples vont partager ensemble pour la première fois, un mois entier de vie commune dans la petite maison offerte par Lazare, à la Belle Eau, à une dizaine de kilomètres de Jéricho, à proximité du Jourdain. Presque tous les jours à la même heure, en début d’après-midi, Jésus prêche à la petite foule qui se fait de plus en plus nombreuse et il termine en faisant quelques miracles aux personnes en difficulté physique et morale.

« A la fin d’un premier discours, Jésus passe en bénissant et en caressant une petite vieille ainsi qu’une enfant au teint mat et toute rieuse.

« Guéris-moi, Maître. J’ai si mal ! dit un malade qui a la gangrène.

- L’âme d’abord. L’âme d’abord. Fais pénitence…

- Donne-moi le baptême comme Jean. Je ne peux aller le trouver. Je suis malade.

- Viens.»

Jésus descend vers le Jourdain, qui coule au-delà de deux prés très grands et d’un bois qui le cache. Il se déchausse, de même que l’homme qui s’est traîné là avec ses béquilles. Ils descendent à la rive et Jésus, faisant une coupe de ses deux mains réunies, répand l’eau sur la tête de l’homme, qui est dans l’eau jusqu’à mi-jambes.

« Maintenant, enlève les bandes » ordonne Jésus pendant qu’il remonte sur le sentier.

L’homme obéit. Sa jambe est guérie. La foule crie de stupeur.

« Moi aussi !

- Moi aussi.

- Moi aussi, le baptême de tes mains ! crie bon nombre de personnes.

Jésus, qui est déjà à mi-chemin, se retourne :

« Demain. Maintenant, partez et soyez bons. Que la paix soit avec vous.»

Tout se termine, Jésus rentre dans la maison.

Jésus propose à ses disciples de donner eux-mêmes le baptême à ceux qui le demandent, mais ils ne s’en sentent pas capables et ils voudraient que Jésus leur enseigne à prier.

… « Et les miracles, poursuit Judas, quand est-ce que tu nous en feras faire ?

- Nous, des miracles, nous ? Miséricorde éternelle ! Nous buvons pourtant de l’eau pure ! Nous, des miracles ? Mais, mon garçon, tu délires ? »

Pierre est scandalisé, épouvanté, hors de lui.

« Il nous l’avait dit, en Judée. N’est-ce pas vrai, peut-être ?

- Si, c’est vrai. Je l’ai dit et vous en ferez. Mais tant que vous serez charnels, vous n’aurez pas de miracles.

- Nous ferons des jeûnes, dit Judas.

- Inutile. Par la chair, j’entends les passions dépravées, la triple faim et, dans le sillage de cette perfide trinité, la cohorte de ses vices…Pareils aux enfants d’une sordide bigamie, l’orgueil de l’esprit engendre, avec la convoitise de la chair et de la domination, tous les maux qui se trouvent dans l’homme et dans le monde.

- Nous, nous avons quitté pour toi tout ce que nous avions, réplique Judas.

- Mais pas vous-mêmes.

- Nous devons mourir, alors ? Pour être avec toi, nous le ferons, moi, du moins.

- Non. Je ne demande pas votre mort matérielle. Je demande que meurent en vous les tendances animales et sataniques et elles ne meurent pas tant que la chair est assouvie, tant que le mensonge, l’orgueil, la colère, l’amour-propre, la gourmandise, l’avarice, la paresse demeurent en vous.

- Nous sommes tellement hommes à côté de toi, qui es tellement saint ! murmure Barthélemy.

Un autre jour, c’est la fin du discours où Jésus conseille de « faire de chaque cœur, un Ciel ».

« La foule, qui dépasse la centaine de personnes, sort après quelques temps de l’enchantement. Il en est qui se surprennent à pleurer, d’autres à sourire de la même espérance joyeuse. Enfin, la foule semble s’éveiller. C’est comme un bourdonnement, un soupir puissant et finalement comme un cri de libération :

« Béni es-tu ! Tu nous ouvres le chemin de la paix ! »

Jésus sourit et répond :

« La paix est en vous si vous suivez dès maintenant le bon chemin.»

Puis, il se dirige vers les malades. Il passe la main sur l’enfant malade, sur l’aveugle et sur la femme au teint jaune. Il se penche sur le paralytique et dit :

« Je le veux. »

L’homme le regarde et s’écrie :

« La chaleur est venue dans mon corps épuisé ! »

Et il se lève comme il se trouve, jusqu’à ce qu’on lui jette dessus la couverture du grabat. La mère soulève l’enfant qui n’a plus de croûtes et l’aveugle se frotte les yeux à son premier contact avec la lumière. Des femmes crient :

« Dina n’est plus jaune comme les renoncules sauvages.»

L’émotion est à son comble. On crie, on bénit, on se bouscule pour voir, on tâche de sortir pour aller l’annoncer au village. Jésus est assailli de tous côtés.

Pierre voit qu’on l’écrase presque et s’écrie :

« Mes amis ! Ils étouffent le Maître ! Venez le dégager ! »

Et en jouant des coudes et même en donnant quelques coups dans les tibias, les Douze réussissent à faire de la place, à libérer Jésus et à l’amener à l’extérieur.

« Demain, c’est moi qui m’en occuperai, dit-il. Toi, tu seras à côté de la porte et les autres au fond. Ils t’ont fait du mal ?

- Non.

- Ils semblaient fous ! Quelles façons !

- Laisse-les faire. Ils étaient heureux…et moi avec eux. Allez baptiser ceux qui le demandent. Je rentre à la maison. Toi, Judas, avec Simon, donnez l’obole aux pauvres. Tout. Nous avons beaucoup plus qu’il ne faut pour les apôtres du Seigneur. Va, Pierre, va. Ne crains pas de trop faire. Je te justifie auprès du Père puisque je te l’ordonne. Adieu, mes amis.»

Epuisé et en sueur, Jésus s’enferme alors dans la maison pendant que les disciples s’acquittent chacun de sa tâche auprès des pèlerins.»

Vision et dictée du 28 février 1945, tome 2, p 297, § 120.

Le jour suivant, une assez longue querelle éclate entre les disciples, spécialement entre Pierre et Judas à tel point que Simon s’interpose. Jésus intervient par la suite et raisonne Judas. Se sentant humilié, il pleure et demande le pardon. Puis Jésus fait son discours du jour auquel assiste un inconnu qui n’est autre que Manahen, le frère de lait d’Hérode, qui connaît bien Jean le Baptiste ainsi que l’intendant Kouza qui a vu sa femme sauvée par Jésus.

« Je sais que tu es saint. Jean, Kouza…, tes œuvres…, tes paroles… La cour royale en résonne comme un coquillage garde le bruit de la mer. Je descendais chez Jean…puis, je l’ai perdu. Mais il m’avait dit : « Quelqu’un de plus grand que moi te recueillera et t’élèvera. » Ce ne pouvait être que toi. Je suis venu quand j’ai su où tu étais.»

Jésus l’invite à passer la nuit dans la maison. Ce jour-là, il n’y a pas de malades présents.

Vision et dictée du premier mars 1945.

Les nouvelles vont vite. Les gens affluent

« Philippe et Barthélemy disent à Jésus, en gesticulant :

« Oh ! Maître, comment allons-nous faire ? C’est un vrai pèlerinage : des malades, des gens qui pleurent, des pauvres sans ressources qui viennent de loin.

- Nous achèterons du pain. Les riches donnent des oboles. Il n’y a qu’à les employer.»

Pierre, partagé entre l’admiration et l’ennui, dit à son tour :

« Moi, je ne sais pas comment nous arriverons désormais à vivre. Il n’y a plus d’heure pour manger, prier, se reposer…et il a toujours plus de monde.

- Tu t’en plains ? C’est signe qu’il y a encore des personnes qui recherchent Dieu.

- Oui, Maître, mais tu en souffres. Tu es même resté hier sans manger et sans aucune couverture cette nuit que ton manteau ? Si ta Mère le savait !

- Elle bénirait Dieu de m’amener tant de fidèles.

- Et elle me réprimanderait, moi à qui elle a fait des recommandations » conclut Pierre.

… Il doit y avoir au moins trois cents personnes. Sous l’appentis, il y a des estropiés, des aveugles, des muets ; il y en a un qui est tout agité par un tremblement ; il y a un tout jeune garçon, manifestement hydrocéphale, qu’un homme tient par la main. Il ne fait que geindre, baver, remuer la tête, l’air hébété.

« C’est peut-être le fils de cette femme, demande Jésus, qui avait déjà remarqué cette femme pleurer sans paraître malade.

- Je l’ignore. Simon s’occupe des pèlerins et il est au courant. »

On appelle Simon le Zélote et on l’interroge. Mais l’homme n’est pas avec la femme. Elle est seule.

« Elle ne fait que pleurer et prier. Elle m’a demandé, il y a peu de temps : «Est-ce que le Maître guérit aussi les cœurs ? » explique Simon.

« Ce sera quelque femme trahie » commente Pierre…

Jésus ne refuse le miracle à personne. Comme il est beau, celui du simplet à qui, par son souffle, il infuse l’intelligence, en tenant sa grosse tête entre ses longues mains. Tout le monde se presse autour d’eux. Même la femme voilée, peut-être parce qu’il y a beaucoup de monde, ose s’approcher un peu et se tient auprès de la femme en pleurs. Jésus dit au simple d’esprit :

« Je veux en toi la lumière de l’intelligence pour qu’elle te conduise à la lumière de Dieu. Ecoute : dis avec moi : « Jésus » Dis-le « Je le veux.»

Le pauvret qui auparavant geignait comme une bête et rien d’autre, bredouille avec peine :

« Jésus », ou plutôt « Jegiu.»

- Encore, ordonne Jésus, en tenant toujours entre ses mains la tête difforme et en le maîtrisant du regard.

- Jés-sus.

- Encore !

- Jésus ! » dit finalement le simplet.

- Son œil est plus inexpressif, sa bouche a un sourire différent. Interroge-le. Le nom de Jésus est miraculeux contre les maladies et les passions.»

L’homme dit à son fils :

« Qui suis-je ? et le garçon :

- Mon père.»

L’homme serre son fils sur son cœur et explique :

« Il est né comme ça. Ma femme est morte en le mettant au monde et lui, il était handicapé mental et ne parlait pas. Maintenant, voyez. J’ai eu la foi, oui. Je viens de Juppé. Que dois-je faire pour toi, Maître ?

- Etre Bon et ton fils avec toi. Rien de plus.

- Et t’aimer. Oh ! Allons tout de suite le dire à la mère de ta mère. C’est elle qui m’a décidé à venir. Qu’elle soit bénie ! »

Les deux hommes repartent, tout heureux. Il ne reste de l’infirmité passée du garçon que sa grosse tête. L’expression et la parole sont normales.

« Mais c’est par ta volonté qu’il est guéri ou par la puissance de ton Nom ? demandent plusieurs.

- Par la volonté du Père, toujours bienveillant pour le Fils. Mais mon nom aussi est salut. Vous le savez. Jésus veut dire Sauveur. Il y a la santé de l’âme et celle du corps. Celui qui invoque le nom de Jésus avec une vraie foi se relève des maladies et du péché car dans toute maladie spirituelle ou physique, il y a la griffe de Satan. Il crée les maladies physiques pour amener à la révolte et au désespoir par la souffrance de la chair et les maladies morales ou spirituelles pour conduire à la damnation.

-Alors, selon toi, dans toutes les afflictions du genre humain, Belzébuth n’est pas étranger ?

- Il n’y est pas étranger. C’est par lui que la maladie et la mort sont entrées dans le monde. C’est par lui également que sont entrés dans le monde le crime et la corruption. Quand vous voyez une personne tourmentée par quelque malheur, pensez que c’est par Satan qu’elle souffre. Quand vous voyez qu’une personne est cause de malheur, pensez aussi qu’elle est un instrument de satan.

- Mais les maladies viennent de Dieu.

- Les maladies sont un désordre dans l’ordre. Dieu, en effet, a créé l’homme en bonne santé et parfait. Le désordre amené par Satan dans l’ordre donné par Dieu a suscité les infirmités de la chair et les conséquences qui en découlent, à savoir la mort ou bien les hérédités funestes. L’homme a hérité d’Adam et d’Eve le péché originel, mais pas seulement cela. Et le péché s’étend toujours plus, embrassant les trois branches de l’homme : la chair toujours plus vicieuse et par là faible et malade, le moral toujours plus orgueilleux et par là plus corrompu, l’âme toujours plus incrédule, c’est-à-dire toujours plus idolâtre. A cause de cela, il faut, comme je l’ai fait avec ce simple d’esprit, enseigner le nom qui met Satan en fuite, le graver dans l’esprit et dans le cœur, le mettre sur le moi comme un sceau de propriété.

- Mais est-ce que tu nous possèdes ? Qui es-tu pour te croire aussi grand ?

- S’il en était ainsi ! Mais non. Si je vous possédais, vous seriez déjà sauvés. Et ce serait mon droit. Car moi, je suis le Sauveur et je devrais posséder ceux que j’ai sauvés. Mais je sauverai ceux qui auront foi en moi.

- Jean Baptiste, d’auprès de qui je viens, m’a dit : « Va auprès de celui qui parle et qui baptise près d’Ephraïm et de Jéricho. Lui, il a le pouvoir de lier et de délier, tandis que moi, je ne puis que dire : « Fais pénitence pour rendre à ton âme l’agilité qui me permettra de suivre le chemin du salut.»

C’est un des miraculés qui parle. Auparavant, il marchait avec des béquilles mais il n’en a désormais plus besoin pour se déplacer.

- Jean Baptiste ne souffre-t-il pas que la foule le quitte ? » demande quelqu’un. Celui qui venait de parler répond :

« Souffrir ? Il dit à tous : « Allez ! Allez ! Moi je suis l’astre qui descend. Lui, il est l’astre qui monte et se fixe dans son éternelle splendeur. Pour ne pas rester dans les ténèbres, allez vers lui avant que mon lumignon ne s’éteigne.»

- Ce n’est pas ce que disent les pharisiens ! Eux, ils sont pleins de rancœur parce que tu attires les foules. Le sais-tu ?

- Je le sais » répond brièvement Jésus.

Il s’ensuit une discussion sur les raisons ou du moins la façon d’agir des pharisiens. Mais Jésus coupe court par un : « ne critiquez pas » qui n’admet pas de réplique.

Puis Jésus commence à faire son discours à la foule…Il termine par le rituel : 

« Que la paix soit avec vous. »

21. Le fils vaurien.

C’est la suite du séjour à la Belle-Eau.

C’est l’heure du repas. La femme voilée s’en va d’un pas rapide. Celle qui pleurait tourne sur place…On frappe à la porte. André sort voir et rentre :

« Maître, une femme, celle qui pleurait, te demande. Elle dit qu’elle doit partir et qu’elle doit te parler.

- Mais si c’est comme ça, comment et quand va manger le Maître ? s’exclame Pierre.

- Silence. Je mangerai après ! Continuez, vous autres. »

Jésus sort. La femme est là, dehors.

« Maître…un mot…tu as dit…Oh ! Viens derrière la maison ! Il m’est pénible de parler de ma souffrance ! »

Jésus la satisfait sans mot dire. C’est seulement quand il arrive derrière la maison qu’il demande :

« Que désires-tu de moi ?

- Maître…je t’ai écouté d’abord quand tu parlais parmi nous… et puis je t’ai écouté quand tu as prêché. On dirait que tu as parlé pour moi. Tu as dit que dans tout maladie physique ou morale, il y a Satan…J’ai un fils qui a le cœur malade. S’il t’avait entendu quand tu parlais des parents ! C’est mon tourment. Il s’est fourvoyé avec de mauvais camarades et il est…il est exactement comme tu dis…un voleur…il est à la maison pour l’instant, mais…il aime les rixes…il veut dominer…Jeune comme il est, il se ruine en débauche et en ripailles. Mon mari veut le chasser. Moi…moi, je suis sa mère…et je souffre à en mourir. Tu vois comme je suis angoissée ? Mon cœur se brise sous tant de douleur. C’est depuis hier que je veux te parler car…j’espère en toi, mon Dieu. Mais je n’osais rien dire. C’est si pénible pour une mère d’avouer : « Mon fils est un vaurien » ! La femme pleure, courbée et douloureuse, devant Jésus.

- Ne pleure plus. Il va guérir de son mal.

- S’il pouvait t’entendre, oui. Mais il ne veut pas t’écouter. Ah ! Il ne guérira jamais !

- Mais as-tu de la foi pour lui ? Le veux-tu pour lui ?

- C’est à moi que tu le demandes ? Je suis venue de Haute-Pérée pour te prier en sa faveur…

- Alors, va ! Quand tu arriveras chez toi, ton fils viendra à ta rencontre, repenti.

- Mais comment ?

- Comment ? Crois-tu que Dieu ne puisse faire ce que je lui demande ? Ton fils est là-bas. Je suis ici. Mais Dieu est partout. Je dis à Dieu : « Père, pitié pour cette mère. » Et dieu fera retentir son appel dans le cœur de ton fils. Va, femme. Un jour, je passerai dans la région de ton village et toi, fière de ton garçon, tu viendras à ma rencontre avec lui. Quand il pleurera sur tes genoux en te demandant pardon et en te racontant la lutte mystérieuse d’où il est sorti avec une âme nouvelle et qu’il te demandera comment cela est arrivé, dis-lui :  « C’est par Jésus que tu es né une seconde fois, au bien, cette fois. » Parle-lui de moi. Si tu es venue vers moi, cela veut dire que tu sais. Fais en sorte que lui, il sache et pense à moi pour trouver en lui la force qui sauve. Adieu. Paix à la mère qui a eu foi, au fils qui revient, au père joyeux, à la famille rassemblée. Va.» La femme s’en va vers le village et tout prend fin.»

Le jour suivant, au même endroit et à l’abri d’une pluie battante, Jésus fait à nouveau un long discours sur le thème de la sexualité et des relations possibles entre hommes et femmes. A la fin, il congédie les gens de l’assistance qui partent vers leur village. La femme voilée des autres jours est toujours présente…

…« D’autres entrent dans la pièce (de la maison où loge le groupe). Jésus s’approche des malades et les guérit »…

Visions et dictées des 3,4,5 mars 1945, tome 2, p 311, § 122.

22. L’enfant aux jambes fracturées.

Toujours à la Belle-Eau.

« Le temps moins mauvais, même s’il reste pluvieux, permet aux gens de venir trouver le Maître. Jésus, à l’écart, écoute deux ou trois personnes qui ont des choses importantes à lui dire et qui regagnent ensuite leurs places, rassérénées.

Il bénit aussi un petit enfant qui souffre de fractures des jambes et qu’aucun médecin ne veut soigner. Ils disent :

« C’est inutile. La fracture s’étend tout en haut jusque vers la colonne vertébrale.»

Sa mère, tout en larmes explique :

« Il courait avec sa petite sœur dans la rue du village. Un Hérodien est arrivé au galop avec son char et l’a écrasé. J’ai cru qu’il était mort. Mais c’est pire, comme tu vois. Je l’allonge sur cette planche car…il n’y a rien d’autre à faire. Et il souffre, il souffre, car l’os perce. Mais ensuite, quand l’os ne percera plus, il souffrira car il ne pourra rester allongé sur le dos.

- Tu as très mal ? demande avec compassion Jésus à l’enfant qui pleure.

- Oui.

- Où ?

- Ici…et là.»

Il touche d’une main hésitante les deux os iliaques.

« Et puis ici et là, - et il touche ses reins et ses épaules-. La planche est dure et je ne peux bouger, moi…Désespéré, il font en larmes.

- Veux-tu venir dans mes bras à moi ? Tu viens ? Je t’emmène là-haut. Tu vas voir tout le monde pendant que je parle.

- Oh oui… ! (Son oui est plein de désir). Le pauvre petit tend des bras suppliants.

- Alors, viens !

- Mais il ne peut pas, Maître, c’est impossible ! Il a trop mal…Je ne peux même pas le bouger pour le laver.

- Je ne lui ferai aucun mal ;

- Le médecin…

- Le médecin, c’est le médecin, mais moi, c’est moi. Pourquoi es-tu venue ?

- Parce que tu es le Messie, répond la femme qui pâlit et rougit, prise entre l’espérance et le désespoir.

- Et alors ? Viens, mon petit.»

Jésus passe un bras sous ses jambes inertes, l’autre bras sous les petites épaules, prend l’enfant et lui demande :

« Est-ce que je te fais mal ? Non ? Alors, dis au revoir à ta maman et allons-y.»

Et il traverse avec son fardeau la foule qui s’ouvre. Il va jusqu’au fond, sur l’espèce d’estrade qu’on lui a faite pour que tout le monde le voie, même de la cour. Il se fait donner un petit banc, s’y assied, installe le petit garçon sur ses genoux et lui demande :

« Ca te plaît ? Maintenant, tiens-toi tranquille et écoute toi aussi.»

Puis, il commence à parler. Il ne fait des gestes que de la main droite car, de la gauche, il soutient l’enfant qui regarde les gens, heureux de voir quelque chose et sourit à sa maman qui se tient là-bas, au fond, le cœur battant d’espoir. Il joue avec le cordon du vêtement de Jésus et aussi avec la barbe soyeuse et blonde du Maître et même avec une mèche de ses longs cheveux.»

Puis Jésus commence à parler sur le thème du travail, du repos en terminant sur la foi…

« Voulez-vous voir la foi d’un enfant, pour apprendre à avoir la foi ? Regardez bien. Vous avez tous eu pitié de ce petit garçon que je tiens sur ma poitrine. Contrairement à ce que déclaraient les médecins et sa maman, il n’a pas pleuré quand je l’ai assis sur mon sein. Vous voyez ? Lui, qui depuis longtemps ne faisait que pleurer nuit et jour sans trouver de repos, il n’a pas pleuré et s’est endormi paisiblement sur mon cœur. A ma question : « Veux-tu venir dans mes bras ? », il a répondu : « Oui » sans réfléchir sur son misérable état, à la douleur que probablement il aurait pu ressentir, aux conséquences d’un déplacement. Sur mon visage, il a vu l’amour, il a dit : « Oui » et il est venu. Il n’a pas ressenti de douleur. Il s’est réjoui d’être ici, tout en haut, et de voir, lui qui était cloué sur une planche ; il a été heureux d’être placé sur la douceur de la chair, plutôt que sur la dureté du bois. Il a souri, il a joué et s’est endormi en tenant encore dans ses petites mains une mèche de mes cheveux. Maintenant je vais l’éveiller par un baiser… » et Jésus dépose un baiser sur les cheveux châtains du bambin, jusqu’à ce qu’il l’éveille en lui souriant.

« Comment t’appelles-tu ?

- Jean.

- Ecoute, Jean. Veux-tu marcher ? Aller voir ta maman et lui dire : « Le Messie te bénit en raison de ta foi ?

- Oui ! Oui ! »

Le petit garçon bat des mains et lui demande :

« Tu vas me faire marcher ? Sur les prés ? Je n’aurai plus cette méchante planche si dure ? Plus de médecins qui font mal ?

- Plus jamais.

- Ah, comme je t’aime ! »

Il jette ses bras au cou de Jésus et l’embrasse et, pour être plus à l’aise pour le faire, il saute à genoux sur les genoux de Jésus et une grêle de baisers innocents tombe sur le front, sur les yeux, les joues de Jésus. Dans sa joie, l’enfant ne s’est pas même aperçu qu’il pouvait remuer, lui qui était jusqu’alors brisé. Mais le cri de sa mère et ceux de la foule le secouent et le font se retourner avec étonnement. Ses yeux innocents dans son visage amaigri se font interrogateurs. Toujours à genoux, le bras droit passé autour du cou de Jésus, il lui demande confidentiellement, en désignant la foule tumultueuse, sa mère qui, au fond, l’appelle en unissant son nom à celui de Jésus :

« Jean ! Jésus ! Jean ! Jésus !

- Pourquoi est-ce que les gens crient et maman aussi ? Qu’est-ce qu’ils font ? Est-ce toi Jésus ?

- C’est moi. La foule crie parce qu’elle est contente que tu puisses marcher. Adieu, mon petit Jean. Jésus lui donne un baiser et le bénit. Va voir ta maman et sois gentil. »

Le petit garçon, descend tranquillement des genoux de Jésus, puis par terre. Il court vers sa maman, saute à son cou et lui dit :

« Jésus te bénit. Pourquoi pleures-tu, alors ? »

Quand les gens redeviennent un peu plus silencieux, Jésus dit d’une voix de tonnerre :

« Faites comme le petit Jean, vous qui tombez dans le péché et vous blessez. Ayez foi en l’amour de Dieu. Que la paix soit avec vous.»

Et pendant que l’assemblée crie des hosannas et que l’heureuse mère pleure, Jésus, protégé par les siens, quitte la pièce.»

Scène écrite lors de la vision du 6 mars 1945.

23. La mort du pharisien Doras.

Toujours à la Belle-Eau, un jour de sabbat du 4 décembre 27, Jésus se lance dans un long sermon sur le cinquième commandement : « Tu ne tueras pas ». Il développe les différents cas de culpabilité et donne même de longues indications pour mener une « enquête de criminalité ». A un moment donné, Jésus s’enflamme avec une certaine véhémence :

…« Profanateurs du miracle, profanateurs de l’homme, tueurs, sacrilèges ! Dehors ! Eloignez-vous de ma présence ! Assez ! Je vous le dis : assez. Et je puis le dire car je suis la Parole divine qui exprime la Pensée divine. Partez ! »

Debout sur la pauvre estrade, Jésus effraie par sa majesté. Le bras tendu, il indique la porte de sortie et ses yeux, comme des feux d’azur, semblent foudroyer les pécheurs présents. La petite fille qui était à ses pieds se met à pleurer et court vers sa maman. Etonnés, les disciples se regardent et cherchent à voir à qui s’adresse l’invective. La foule aussi se retourne, le regard interrogateur. Finalement, le mystère s’explique. Au fond, de l’autre côté de la porte, à moitié caché derrière un groupe de gens du peuple de grande taille, Doras apparaît, plus sec, jaune et ridé que jamais, tout nez et menton. Il est accompagné d’un serviteur qui l’aide à se déplacer car il paraît à moitié accidenté. Qui donc l’avait aperçu, là, au milieu de la cour ? Il ose parler de sa voix éraillée :

« C’est à moi que tu t’adresses ? C’est moi qui suis visé ?

- C’est toi, oui. Sors de ma maison.

- Je sors. Mais nous réglerons cela bientôt, n’en doute pas.

- Bientôt ? Tout de suite. Le Dieu du Sinaï, je te l’ai dit, t’attend.

- Toi aussi, malfaisant, qui as fait arriver sur moi les malheurs et les animaux nuisibles de la terre. Nous nous reverrons. Et ce sera ma joie.

- Oui ! Et tu ne voudras pas me revoir car c’est moi qui te jugerai.

- Ha ! Ha ! Maléd…»

Il se débat, gargouille quelques syllabes et tombe.

« Il est mort ! crie le serviteur. Le maître est mort ! Béni sois-tu, Messie, notre vengeur !

- Non, pas moi, mais Dieu, le Seigneur éternel. Que personne ne se souille. Que le serviteur seul s’occupe de son maître. Et soit bon pour son corps. Soyez bons, vous tous, ses serviteurs. Ne vous réjouissez pas, par haine du mort, pour ne pas mériter une condamnation. Que Dieu et le juste Jonas soient toujours pour vous des amis et moi avec eux. Adieu.

- Mais il est mort par ta volonté ? demande Pierre.

- Non, mais le Père est entré en moi…C’est un mystère que tu ne peux comprendre. Sache seulement qu’il n’est pas permis de s’attaquer à Dieu. Il se venge lui-même.

- Dans ce cas, ne pourrais-tu pas demander au Père de faire mourir ceux qui te haïssent ?

- Tais-toi ! Tu ne sais pas de quel esprit tu es ! Je suis la Miséricorde et non la Vengeance.»

Cet épisode a été écrit le 10 mars 1945. Or le lendemain, une explication est donnée dans le récit de la rencontre de trois disciples de Jean le Baptiste venus donner des nouvelles du cousin de Jésus, poursuivi par Hérode. Ils racontent qu’ils ont eu la visite de Doras :

… « Il y a quelques jours, Doras le pharisien est venu pour se purifier. Mais Jean Baptiste lui a refusé le baptême en disant : « L’eau ne pénètre pas là où se trouve une pareille croûte de péchés. Le seul qui puisse te pardonner, c’est le Messie. » Il a alors répondu : « J’irai le trouver. Je veux guérir et je pense que ce mal vient de son maléfice. » Alors Jean Baptiste l’a chassé comme il aurait chassé Satan. En partant, Doras a rencontré Jean qu’il connaissait depuis le temps où il allait voir Jonas qui était un peu parent avec lui et il lui a dit : «J’y vais, tout le monde y va. Même Manahen y est allé jusqu’aux…courtisanes y vont. La Belle Eau est pleine de gens dans l’illusion. Mais, s’il me guérit et me lève l’anathème des terres, creusées comme par des machines de guerre par des armées de taupes, de vers et de courtilières qui déterrent les graines et rongent les racines des arbres fruitiers et des vignes, car il n’y a pas moyen d’en venir à bout, je deviendrai pour lui un ami. Sinon…malheur à lui ! » Nous lui avons répondu « Et c’est avec ces sentiments que tu y vas ? » Il a demandé : « Et qui a foi en ce possédé ? Du reste, puisqu’il reçoit les prostituées, il peut bien faire alliance avec moi. »…Nous avons voulu te prévenir pour que tu puisses savoir à quoi t’en tenir sur Doras.

- Tout est déjà fait.

- Déjà ? Ah ! C’est vrai ! Lui, il a des chars et des chevaux, quand nous n’avons que nos jambes. Quand est-il venu ?

- Hier.

- Et qu’est-il arrivé ?

- Voilà : Si vous avez l’intention de vous occuper de Doras, vous pouvez vous rendre chez lui à Jérusalem et participer au deuil. On est en train de le préparer pour le tombeau.

- Il est mort ?!

- Oui, ici. Mais ne parlons pas de lui.» dit Jésus… »

Pourtant, au cours d’un prochain discours à la foule présente, Jésus ajoutera un commentaire :

… « On ne se moque pas de Dieu. Trop souvent, cela arrive. Hier, vous avez vu le châtiment qui attend ceux qui se moquent de Dieu…ceux qui ne se repentent pas et n’acceptent pas de changer.

Vous venez à moi pour entendre la parole de Dieu. Vous venez à moi pour obtenir un miracle. Vous venez à moi pour être pardonnés. Et le Père vous donne la parole, le miracle et le pardon. Et moi, je ne regrette pas le Ciel parce que je peux vous donner le miracle et le pardon et vous faire connaître Dieu.

L’homme est tombé hier, foudroyé comme Nadab et Abiu (du temps de Moïse, fils d’Aaron, morts brûlés par un feu profanateur) par le feu de la colère divine. Mais en ce qui vous concerne, abstenez-vous de le juger. Seulement que ce qui est arrivé, ce nouveau miracle, vous fasse réfléchir sur la manière d’agir qui convient pour avoir l’amitié de Dieu. Lui, il voulait l’eau de la pénitence mais sans esprit surnaturel. Il la voulait avec une mentalité humaine : comme une pratique magique qui le guérisse de la maladie et le délivre du malheur. Il n’avait pas d’autre but que son corps et sa récolte. Rien pour sa pauvre âme : elle n’avait pas de valeur pour lui. Ce qui comptait pour lui, c’étaient la vie et l’argent.

Je le déclare : « Le cœur est là où est le trésor et le trésor est là où est le cœur. C’est donc dans le cœur que se trouve le trésor.»

Il n’avait rien d’autre au fond du cœur que la soif de vivre et de posséder beaucoup d’argent. Comment se le procurer ? Tout moyen était bon, même le crime. Dans ce cas, demander le baptême n’était-ce pas se moquer de Dieu et le tenter ? Il aurait suffi d’un repentir sincère de sa longue vie de péché pour lui procurer une sainte mort et même ce qu’il était juste d’obtenir sur terre. Mais il était impénitent. N’ayant jamais aimé personne en dehors de lui-même, il en arriva à ne pas s’aimer lui-même car la haine tue jusqu’à l’amour animal et égoïste qu’on a pour soi…

…Cet homme ne se préoccupait que des malheurs de la terre. Mais il n’y a qu’un malheur qui doit faire réfléchir l’homme : c’est le malheur éternel de perdre Dieu. Cet homme n’oubliait pas de faire des offrandes rituelles mais il ne savait pas offrir à Dieu un sacrifice spirituel, c’est-à-dire s’éloigner du péché, faire pénitence, demander par ses actes le pardon…

…Que la mort de l’homme qui a eu lieu ici vous fasse réfléchir sur les conditions nécessaires pour être vraiment aimés par Dieu. Maintenant, dans son riche palais, les parents et les pleureurs mènent le deuil sur sa dépouille que l’on va bientôt conduire au tombeau. Ah ! Quel vrai deuil, quelle vraie dépouille ! Il n’est plus qu’une dépouille ! Rien d’autre qu’un deuil sans espérance. Car son âme déjà morte sera toujours séparée de ceux qu’il a aimés en raison d’une parenté ou d’affinités d’idées. La mort est une « vraie » séparation…

…Allez, sans haine ou commentaire, sans rien d’autre que l’humilité. Comme moi qui ai parlé de lui sans haine, mais en portant sur lui une juste appréciation. La vie et la mort enseignent à bien vivre et à bien mourir, pour conquérir la Vie qui n’est pas sujette à la mort. Que la paix soit avec vous.»

Il n’y a ni malades, ni miracles et Pierre dit aux trois disciples de Jean-Baptiste (venus donner des nouvelles) :

« J’en suis désolé pour vous.

- Oh ! Il ne faut pas l’être. Nous croyons sans voir. Nous avons eu le miracle de sa naissance pour nous rendre croyants. Et maintenant nous avons sa parole pour confirmer notre foi. Nous demandons à y rester fidèles jusqu’au Ciel, comme Jonas, notre frère.»

Vision et dictée du 12 mars 1945, tome 2, p 352, § 127

La mort subite de Doras a surpris et a surtout inquiété les notables de Jérusalem. Car Doras n’est pas n’importe qui. C’est un gros propriétaire terrien, très riche et surtout, il est un membre très influent du Sanhédrin par sa parenté au Grand Prêtre. Or, il se trouve que l’un des bergers de la Nativité recherché par Jésus, du nom de Jonas, administre une propriété de Doras qui, par sa cruauté extrême la réduit dans un état de quasi servitude. Jésus veut libérer son ami berger en le rachetant, mais, la négociation se déroule très mal face aux exigences de Doras qui finit par laisser partir le moribond, lequel pourra seulement arriver jusqu’à la maison de Jésus à Nazareth. L’entrevue de Jésus et Doras a été terrible et elle s’est terminée par un anathème lancé par Jésus prédisant la fin de bonnes récoltes pour Doras qui mourra sur le coup à la Belle Eau, à la suite de son intervention.

24. Le jeune séducteur débauché.

À la Belle Eau, le 5 décembre 27

« Jésus passe au milieu d’un vrai petit peuple qui l’appelle de tous côtés. L’un montre ses blessures, l’autre énumère ses malheurs, un autre se borne encore à dire : « Aie pitié de moi.» Certains lui présentent leurs petits enfants pour qu’il les bénisse. Cette paisible journée sans vent a amené beaucoup, beaucoup de monde.

Quand Jésus a déjà presque gagné sa place, voilà qu’arrive du sentier qui conduit au fleuve un cri à faire pitié :

« Fils de David, aie pitié du malheureux homme que je suis ! »

Jésus se tourne dans cette direction, tout comme les disciples et la foule. Mais un buisson touffu de buis cache celui qui supplie.

« Qui es-tu ? Avance.

- Impossible. Je suis infecté. Je dois me rendre auprès du prêtre pour être rayé du monde des vivants. J’ai péché et la lèpre est apparue sur mon corps. J’espère en toi !

- Un lépreux ! Un lépreux ! Anathème ! Lapidons-le ! »

Orageuse, la foule s’agite. Jésus fait un geste qui impose le silence et l’immobilité.

« Il n’est pas plus infecté que celui qui est dans le péché. Aux yeux de Dieu, le pécheur impénitent est encore plus souillé que le lépreux repenti. Que celui qui est capable de croire me suive.»

Avec les disciples, des curieux le suivent. D’autres allongent le cou mais restent là où ils sont.

Jésus s’éloigne de la maison et du sentier en direction du buisson. Puis il s’arrête et ordonne :

« Montre-toi ! »

Un jeune homme sort, à peine plus âgé qu’un adolescent, encore beau, au visage légèrement ombragé d’une moustache naissante et d’une barbe légère, un visage encore frais et plein, aux yeux baignés de larmes.

Un grand cri s’élève d’un groupe de femmes toutes voilées qui pleuraient auparavant dans la cour de la maison au passage de Jésus et qui s’étaient mises à pleurer encore plus fort devant les menaces de la foule :

« Mon fils ! »

La femme s’effondre dans les bras d’une autre, parente ou amie. Jésus avance encore vers le malheureux :

« Tu es bien jeune ! D’où vient cette lèpre ? »

Le jeune homme baisse les yeux, il a les joues en feu, balbutie mais n’ose en dire plus. Jésus répète la question. Il dit quelques mots plus nets, mais on ne saisit que ceux-ci :

« …mon père…je suis allé…et nous avons péché…pas moi seulement.

- Voilà ta mère qui espère et qui pleure. Au Ciel, il y a Dieu qui sait. Moi-même, je me trouve ici et je sais aussi. Mais pour avoir pitié, j’ai besoin que tu t’humilies. Parle.

- Parle, mon enfant. Aie pitié des entrailles qui t’ont porté » gémit sa mère, qui s’est traînée jusqu’auprès de Jésus et, maintenant, à genoux, tenant inconsciemment un pan du vêtement de Jésus d’une main, tend l’autre vers son fils et découvre un pauvre visage brûlé par les larmes.

Jésus lui pose la main sur la tête.

« Parle, lui répète-t-il.

- Je suis l’aîné et j’aide mon père dans son commerce. Il m’a envoyé à Jéricho plusieurs fois pour parler avec ses clients et…l’un…l’un avait une belle jeune femme…Elle m’a…m’a plu. J’y allais plus qu’il n’était nécessaire…Je lui ai plu…Nous avons éprouvé du désir l’un pour l’autre et…nous avons péché pendant les absences de son mari…Je ne sais comment cela est arrivé car elle était en bonne santé. Oui. Non seulement j’étais en bonne santé et la désirais…Mais elle l’était, elle aussi et me désirait. Je ne sais pas si…si elle a eu d’autres amants en même temps que moi et s’est contaminée…Je sais que la lèpre s’est développée aussitôt sur elle ; elle est déjà au milieu des tombeaux, condamnée à mourir vivante…Quant à moi…moi…Maman ! Tu l’as vu. Il y a peu de chose, mais on dit que c’est la lèpre…et j’en mourrai. Quand ? Plus de vie…plus de maison…plus de maman !...Oh ! Maman ! Je te vois et ne peux te donner un baiser !...Aujourd’hui, ils viennent déchirer mes vêtements et me chasser de la maison…du village…C’est pire que la mort. Et je n’aurai même pas les larmes de ma maman sur mon cadavre…»

Le jeune homme pleure. Sa mère ressemble à une plante brisée par le vent tant elle est secouée par les sanglots. Les gens discutent et se partagent en sentiments opposés.

Jésus est triste. Il parle :

« Quand tu as péché, tu n’as pas pensé à ta mère ? Tu as été fou au point de ne plus te souvenir que tu avais une mère sur la terre et qu’il y avait un Dieu au Ciel ? Et si la lèpre n’était pas apparue, tu ne te serais jamais souvenu que tu offensais Dieu et ton prochain ? Qu’as-tu fait de ton âme…de ta jeunesse ?

- J’ai été tenté…

- Es-tu un enfant pour ignorer que ce fruit est maudit ? Tu mériterais de mourir sans que j’aie pitié.

- Oh ! Pitié ! Toi seul, tu peux…

- Pas moi : Dieu. Et si tu promets ici de ne plus pécher…

- Je le promets. Je le promets. Sauve-moi Seigneur. Je n’ai plus que quelques heures avant la condamnation. Maman !...Maman !...Aide-moi par tes larmes ! …Oh ! Maman ! »

La femme n’a même plus de voix. Elle s’accroche aux jambes de Jésus et lève son visage aux yeux dilatés par la douleur, le visage tragique de quelqu’un qui se noie et qui sait que c’est l’unique soutien qui le retient et qui peut le sauver.

Jésus la regarde et lui sourit avec pitié.

« Relève-toi, mère. Ton fils est guéri. Mais à cause de toi, pas à cause de lui.»

La femme a encore du mal à y croire. Il lui semble que son enfant ne peut avoir été guéri comme cela, à distance et au milieu de sanglots continuels, elle fait des signes de dénégation.

« Homme, ôte la tunique de ta poitrine. C’était là que tu avais la tache. Que ta mère soit consolée. »

Le jeune homme descend son vêtement, apparaissant nu aux yeux de tous. Il n’a que la peau unie et lisse d’un jeune homme bien robuste.

« Regarde, mère » dit Jésus, en se penchant pour relever la femme. C’est un mouvement qui sert aussi à la retenir quand son amour de mère et la vue du miracle pourraient l’inciter à se jeter sur son fils sans attendre qu’il soit purifié. Se rendant compte de l’impossibilité d’aller où la pousse son amour maternel, elle s’abandonne sur la poitrine de Jésus et lui donne un baiser dans un vrai délire de joie. Elle pleure, rit, embrasse, bénit… et Jésus la caresse avec pitié. Puis il dit au jeune homme :

« Va trouver le prêtre. Et rappelle-toi que Dieu t’a guéri à cause de ta mère et pour que tu sois juste, à l’avenir. Va ! »

Le jeune homme s’en va après avoir béni le Sauveur, suivi à distance par sa mère et celles qui l’accompagnent. La foule lance des hosannas.»

Et Jésus commence un discours sur le thème de l’adultère, la tentation,… non sans quelques paroles dures,… telles que :

« Le mari qui va à d’autres amours est un assassin de son épouse, de ses enfants, de lui-même ».

« J’ai accompli ce miracle pour cette pauvre mère. Mais la luxure me dégoûte à tel point que j’en suis révolté. Vous avez crié par peur et par dégoût de la lèpre. Pour ma part, mon âme a crié par dégoût de la luxure. Toutes les misères m’entourent et pour toutes, je suis le Sauveur. Mais je préfère toucher un mort, un juste à la chair déjà décomposée, mais qui fut honnête et qui est déjà en paix avec son âme, que d’approcher un débauché. Je suis le Sauveur, mais je suis l’Innocent. Que s’en souviennent tous ceux qui viennent ici ou parlent de moi en me prêtant les ferments de leurs propres passions.

Je comprends que vous attendiez autre chose de moi. Mais j’en suis incapable. La ruine d’une jeunesse à peine formée et détruite par la passion m’a troublé davantage que si j’avais touché la mort.

Allons vers les malades. Ne pouvant, à cause de la nausée qui m’étrangle, être la Parole, je serai le Salut de ceux qui espèrent en moi. Que la paix soit avec vous.»

En effet, Jésus est très pâle, comme s’il était souffrant. Il ne retrouve son sourire que lorsqu’il se penche sur des enfants malades et sur des infirmes allongés sur leurs brancards. Alors, il redevient lui-même. En particulier quand, mettant son doigt dans la bouche d’un petit muet d’environ dix ans, il lui fait dire : « Jésus », puis « Maman ».

Vision et dictée du 12 mars 1945, tome 2, p 359, § 128.

25. Le romain possédé.

« Jésus se trouve aujourd’hui avec les neufs apôtres qui sont restés, puisque les trois autres sont partis pour Jérusalem. Thomas, toujours gai, se partage entre ses légumes et les autres charges plus spirituelles. Pendant ce temps, Pierre, Philippe, Barthélemy et Matthieu s’occupent des pèlerins et les autres vont au fleuve pour baptiser. C’est vraiment un baptême de pénitence, avec la brise qui souffle !

Jésus est encore dans son coin de la cuisine pendant que Thomas s’active en silence pour laisser en paix le Maître. A cet instant, André entre et dit :

« Maître, il y a un malade. A mon avis, ce serait bien de le guérir tout de suite parce que…Comme ils ne sont pas juifs, ils disent qu’il est fou, mais nous dirions, nous, qu’il est possédé. Il crie, il braille, il se débat. Viens le voir, toi.

- Tout de suite. Où est-il ?

- Il est encore dans la plaine. Entends-tu ces hurlements ? C’est lui. On dirait une bête, mais c’est lui. Il doit être riche, car celui qui l’accompagne est bien vêtu et le malade a été descendu d’un char très luxueux et par plusieurs serviteurs. Ce doit être un païen car il blasphème les dieux de l’Olympe.

- Allons-y.

- Je viens voir aussi » dit Thomas, plus curieux de voir que préoccupé de ses légumes.

Ils sortent et, au lieu de prendre la direction du fleuve, ils tournent du côté des champs qui séparent cette ferme de la maison du régisseur. Des brebis broutaient dans un pré mais, apeurées, elles se sont maintenant éparpillées de tous les côtés. Des bergers et un chien ont vainement essayé de les rassembler. Au milieu du pré, il y a un homme que l’on tient solidement attaché et qui, malgré cela, bondit comme un forcené. Il pousse des cris effrayants, toujours plus forts à mesure que Jésus s’approche de lui.

Pierre, Philippe, Matthieu et Nathanaël sont tout près, perplexes. Il y a aussi des gens : des hommes, car les femmes ont peur.

« Tu es venu, Maître ? Tu vois cette furie ? dit Pierre.

- Ca va passer.

- Mais…il est païen, le sais-tu ?

- Quelle importance cela peut-il avoir ?

- Eh bien…à cause de son âme !... »

Jésus a un bref sourire et s’avance. Il rejoint le groupe du fou qui s’agite de plus en plus. Un homme se détache du groupe. Son vêtement et son visage rasé prouvent manifestement que c’est un Romain. Il salue :

« Salut, Maître. Ta réputation est arrivée jusqu’à moi. Tu es plus grand qu’Hippocrate pour les guérisons et que la statue d’Esculape pour opérer des miracles sur les malades. Je le sais. C’est pour cela que je viens. Tu vois mon frère ? Il est devenu fou à cause d’un mal mystérieux. Les médecins n’y comprennent rien. Je suis allé avec lui au temple d’Esculape, mais il en est sorti encore plus fou. J’ai un parent à Ptolémaïs. Il m’a envoyé un message par galère. Il disait qu’ici, un homme guérit tout le monde. Et je suis venu. Terrible voyage !

- Il mérite une récompense.

- Mais voilà, nous ne sommes même pas prosélytes. Juste des Romains, fidèles aux dieux. Des païens, dites-vous. De Sybaris et maintenant de Chypre.

- C’est vrai, vous êtes païens.

- Alors…n’y a-t-il rien pour nous ? Ton Olympe chasse le nôtre ou est chassé par lui.

- Mon Dieu, unique et trine (trois) règne, unique et seul.

- Je suis venu pour rien, dit le Romain déçu.

- Pourquoi ?

- Parce que j’appartiens à un autre dieu.

- Il n’y a qu’un Dieu qui crée l’âme.

- L’âme…?

- L’âme, cette essence divine créée par Dieu pour chaque homme. C’est notre compagne pendant notre vie, mais elle survit à l’existence.

- Et où est-elle ?

- Dans les profondeurs du moi. Etant divine, elle a beau se trouver dans le sanctuaire le plus sacré, on peut dire d’elle, et je dis bien « elle » et pas « cela », parce qu’elle n’est pas une chose, mais un être vrai et digne de tout respect, qu’elle n’est pas contenue, mais qu’elle contient.

- Par Jupiter ! Mais tu es philosophe ?

- Je suis la Raison unie à Dieu.

- Je croyais que tu l’étais à cause de ce que tu disais…

- Et qu’est-ce que la philosophie quand elle est vraie et honnête, sinon une élévation de la raison humaine vers la Sagesse et la Puissance infinies, c’est-à-dire vers Dieu ?

- Dieu ! Dieu !...J’ai ce malheureux qui me trouble, mais j’en oublie presque son état pour t’écouter toi, qui es divin.

- Je ne le suis pas de la manière dont tu le dis. Toi, tu qualifies de divin ce qui dépasse l’humain. Moi, j’affirme qu’un tel nom ne doit être donné qu’à celui qui est Dieu.

- Qu’est-ce que Dieu ? Qui l’a jamais vu ?

- On a écrit : « Toi qui nous as formés, salut ! Quand je décris la perfection humaine, les harmonies de notre corps, je célèbre ta gloire. » Il a été dit : « Ta bonté brille en ce que tu as distribué tes dons à tous les vivants, pour que tout homme ait ce qui lui est nécessaire. Et les dons témoignent de ta sagesse, comme l’accomplissement de tes volontés témoigne de ta puissance. » Reconnais-tu ces paroles ?

- Si Minerve vient à mon secours…elles sont de Galien. Mais comment les connais-tu ? Je suis stupéfait !...»

Jésus sourit et répond :

« Viens au vrai Dieu et son esprit divin t’instruira « de la vraie sagesse et de la piété qui consistent à se connaître soi-même et à adorer la Vérité.»

- Mais c’est toujours de Galien (ce n’est pas le Galien, médecin grec) ! Maintenant, j’en suis sûr. En plus d’être médecin et mage, tu es également philosophe. Pourquoi ne viens-tu pas à Rome ?

- Je ne suis ni médecin, ni mage, ni philosophe, comme tu dis, mais le témoignage de Dieu sur la terre. Amenez-moi le malade. »

On le traîne là, tout criant et gesticulant.

« Tu vois ? Tu dis qu’il est fou, qu’aucun médecin ne peut le guérir. C’est vrai. Aucun médecin : car il n’est pas fou. Mais un être des enfers, je parle ainsi pour toi qui es païen, est entré en lui.

Mais il n’a pas l’esprit d’une pythie. Au contraire, il ne dit que des choses fausses.

Nous donnons à cet esprit le nom de « démon », non de pythie. Il y a celui qui parle et celui qui est muet. Celui qui trompe par des raisons teintées de vérités et celui qui n’est que désordre mental. Le premier de ces deux est le plus complet et le plus dangereux. Ton frère a le second. Mais maintenant, il va en sortir.

- Comment ?

- Lui-même te le dira. 

Jésus ordonne :

« Quitte cet homme ! Retourne à ton abîme.

- J’y vais. Contre toi, mon pouvoir est trop faible. Tu me chasses et me muselles. Pourquoi es-tu toujours victorieux…? »

L’esprit a parlé par la bouche de l’homme qui s’affaisse ensuite, comme épuisé.

« Il est guéri. Déliez-le sans crainte.

- Guéri ? En es-tu sûr ? Mais…mais moi, je t’adore ! »

Le romain veut se prosterner, mais Jésus refuse.

« Elève ton âme. C’est au Ciel qu’est Dieu. Adore-le et va à lui. Adieu.

- Non. Pour ça, non. Accepte au moins quelque chose. Permets-moi de te traiter comme les prêtres d’Esculape. Permets-moi de t’entendre parler… Permets-moi de parler de toi dans ma patrie…

- D’accord et viens avec ton frère.»

Le frère regarde autour de lui, stupéfait, et demande :

« Mais où suis-je ? Ce n’est pas Cintium, ici ! Où est la mer ?

- Tu étais…»

Jésus fait un signe pour lui imposer le silence :

« Tu étais pris par une grande fièvre et on t’a conduit sous un autre climat. Maintenant, tu vas mieux. Viens.»

Ils vont tous dans la grande salle, mais tous ne sont pas émus de la même manière : il y a des admirateurs et ceux qui critiquent la guérison du païen.

Jésus gagne sa place ; justement, les Romains se placent au premier rang de l’assemblée.

Jésus commence son discours en citant un passage du livre des Rois, l’histoire d’un roi (païen) de Syrie qui avait un serviteur atteint de la lèpre, guéri sur l’ordre du prophète Elisée originaire du pays que le roi devait combattre. Jésus explique ainsi son geste critiqué par les religieux, même de son groupe :

…« Tout à l’heure, un de mes disciples croyait que je ne pourrais guérir le malade parce qu’il avait une âme païenne. Mais l’âme, qu’est-elle ? Et d’où vient-elle ? L’âme est l’essence spirituelle de l’homme. C’est elle qui investit, accompagne, anime toute la vie de la chair et continue à vivre lorsque la chair n’est plus, car elle est immortelle comme celui qui l’a créée : Dieu. Puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu, il n’y a pas d’âmes de païens ou d’âmes de non-païens créées par différents dieux. Il n’y a qu’une seule force qui crée les âmes : celle du Créateur…

…Que croyez-vous donc ? Que c’est seulement pour Israël que je suis venu ? Je suis celui qui rassemblera sous une seule houlette toutes les nations, celles du Ciel…

…Je vous le dis à vous, hommes d’Israël : sachez avoir la foi qu’ils ont su avoir. J’ai fini. »

Le romain s’approche, accompagné de son frère guéri :

« Mais…je n’ose plus dire : par Jupiter ! Je dis : mais sur mon honneur de citoyen romain, je te jure que j’aurai cette soif ! Maintenant, il me faut partir. Qui désormais me donnera encore à boire ?

- Ton esprit, l’âme que tu sais maintenant posséder jusqu’au jour où l’un de mes envoyés viendra vers toi.

- Pas toi ?

- Moi…Moi, non. Mais j’aurai beau ne pas être présent, je ne serai pas absent. Et il ne se passera guère plus de deux ans seulement pour que je te fasse un don plus grand que la guérison de celui qui t’était cher. Adieu à vous deux. Sachez persévérer dans ce sentiment de foi.

- Salut, Maître. Que le vrai Dieu te sauve. »

Les deux romains s’en vont et appellent leurs serviteurs avec le char. »

Jésus distribue alors l’importante obole laissée qui va largement profiter aux pauvres présents.

Vision et dictée du 13 mars 1945, tome 2, p 365, § 129

Le séjour se termine à la Belle Eau. Il y a eu presque tous les jours plusieurs guérisons miraculeuses, comme celle des derniers jours pour un homme presque aveugle. Mais c’est la fête des Lumières ou de la Purification qui prédispose les ennemis de Jésus à tenter de le capturer. Il faut alors fuir, vers Docco, suite à la promesse faite à une femme qui a sa belle-fille mourante.

26. La belle-fille Jérusa à Docco.

Le 10 décembre 27, petite ville au nord-est de Jérusalem.

« Aux premières lueurs du jour d’un hiver bien avancé, Jésus entre dans la petite ville de Docco et demande à un passant matinal :

« Où habite Marianne, la vieille mère dont la bru est mourante ?

- Marianne, la veuve de Lévi ? La belle-mère de Jérusa, femme de Josias ?

- Oui, c’est bien elle.

- Regarde, homme : au bout de cette rue il y a une place et au coin, il y a une fontaine, d’où partent trois chemins. Prends celui qui a un palmier au milieu et marche encore cent pas. Tu trouveras un fossé, suis-le jusqu’au pont de bois. Passe-le et tu verras une ruelle couverte. Tu la suis. Quand il n’y a plus de route, ni de toit, car elle débouche sur une place, tu es arrivé. La maison de Marianne est dorée par la vétusté. Avec les frais qu’ils ont, ils ne peuvent la remettre en état. Ne te trompe pas. Adieu. Tu viens de loin ?

- Pas trop.

- Mais tu es galiléen ?

- Oui.

- Et ceux-ci ? Tu viens pour la fête ?

- Ce sont des amis. Adieu, homme. Que la paix soit avec toi. »

Jésus laisse en plan le bavard qui n’est plus pressé. Il prend le chemin indiqué, suivi par les apôtres.

Ils arrivent à la petite place : Il s’agit en fait d’un bout de terrain boueux avec un grand chêne au centre qui a poussé là tout seul et qui doit donner une ombre agréable en été. Pour l’heure, il est plutôt triste. La maison de Marianne est la plus misérable : elle est large et basse mais tellement négligée ! La porte est toute rapiécée pour couvrir les fissures du bois vétuste. Une petite fenêtre sans rideau présente sa noire ouverture comme une orbite privée de son œil.

Jésus frappe à la porte. Une fillette d’une dizaine d’années se présente, pâle, maigre, les yeux rougis.

« Tu es la petite fille de Marianne ? Dis à ta grand-mère que Jésus est ici. »

L’enfant pousse un cri et s’enfuit en criant à haute voix. La vieille femme accourt, suivie de six bambins, sans compter la fillette. Le plus grand paraît être son jumeau, les derniers, deux petits garçons chétifs, s’agrippent au vêtement de la vieille et savent à peine marcher.

« Oh ! Tu es venu ! Enfants, vénérez le Messie ! Tu arrives à temps dans ma pauvre maison. Ma belle-fille est mourante…Ne pleurez pas, mes petits, qu’elle ne nous entende pas. Pauvres enfants ! Les fillettes sont épuisées par les veilles car j’ai tout à faire et je ne tiens pas debout, je tombe de sommeil. Il y a des mois que je ne vais plus me coucher. A présent, je dors sur un siège près d’elle et des enfants. Mais elles, elles sont petites et elles en souffrent. Ces garçons vont faire du bois pour alimenter le feu. Ils en vendent aussi pour avoir du pain. Ils n’en peuvent plus, les pauvres petits ! Mais ce qui nous tue, ce n’est pas la fatigue : C’est de la voir mourir…Ne pleurez pas. Nous avons Jésus.

- Oui, ne pleurez pas. Votre maman va guérir, votre père reviendra. Vous n’aurez plus tant de dépenses, ni une telle faim. Ceux-ci, ce sont les deux derniers ?

- Oui, Seigneur, ma belle-fille a accouché trois fois de jumeaux…et son sein est devenu malade.

- Trop pour les uns et rien pour les autres » marmonne Pierre (qui na pas d’enfant) dans sa barbe. Puis il prend un enfant et lui donne une pomme pour le faire taire. L’autre aussi lui en demande une et Pierre le satisfait.

Jésus, accompagné par la vieille femme, traverse l’atrium, puis une cour et monte l’escalier pour entrer dans la pièce où gémit une femme, jeune encore mais squelettique.

« C’est le Messie, Jérusa. Désormais, tu ne vas plus souffrir. Tu vois ? Il est venu pour de bon. Isaac ne ment jamais. Il l’a dit. Crois donc car, s’il est venu, il peut aussi te guérir.

- Oui, bonne mère. Oui, mon Seigneur. Mais si tu ne peux me guérir, du moins fais-moi mourir. J’ai des chiens dans ma poitrine. La bouche de mes enfants, auxquels j’ai donné du doux lait, m’a apporté feu et amertume. Je souffre tant, Seigneur ! Je coûte tant ! Mon mari travaille au loin pour gagner notre pain. Sa vieille mère s’épuise. Et moi je meurs…A qui iront mes enfants quand ce mal m’aura fait mourir et qu’elle succombera à ses efforts épuisants ?

- Pour les oiseaux, il y a Dieu et il en est de même pour les petits de l’homme. Mais tu ne vas pas mourir. C’est ici que tu as si mal ? »

Jésus va poser la main sur le sein enveloppé de bandes.

« Ne me touche pas ! N’augmente pas ma souffrance ! » hurle la malheureuse.

Mais Jésus pose délicatement sa longue main sur la poitrine de la malade.

« Tu as réellement le feu là-dedans, pauvre Jérusa. Ton amour maternel t’a enflammé le sein. Mais tu n’as pas de haine pour ton époux, pour tes enfants, n’est-ce pas ?

- Pourquoi le devrais-je ? Lui, il est bon et m’a toujours aimée. Nous nous sommes aimés d’un amour sage et l’amour s’épanouit en donnant la vie…Et eux !...Je suis dans l’angoisse de les quitter, mais…Seigneur ! Mais le feu disparaît ! Mère ! Mère ! C’est comme si un ange du Ciel soufflait sur ma torture ! Ah ! Quelle paix ! N’enlève pas ta main, ne l’enlève pas, mon Seigneur. Appuie-la au contraire. Ah ! Quelle force ! Quelle joie ! Mes enfants ! Ici, mes enfants ! Je les veux ! Dina ! Osis ! Anne ! Seba ! Melchi ! David ! Jude ! Venez, venez ! Maman ne meurt plus ! Oh !...»

La jeune femme se retourne sur ses oreillers en pleurant de joie pendant qu’accourent les enfants. La vieille, à genoux, ne trouvant rien d’autre à dire, dans sa joie, entonne le cantique d’Azarias dans la fournaise. Elle le récite tout entier, de sa voix tremblante de vieille femme émue.

« Ah ! Seigneur ! Mais que puis-je faire pour toi ? Je n’ai rien pour te faire honneur ! » dit-elle finalement.

Jésus la relève et lui dit :

« Permets-moi seulement de me reposer de ma fatigue. Et surtout, tais-toi. Le monde ne m’aime pas. Je dois m’éloigner pour quelques temps. Je te demande fidélité à Dieu et silence : à toi, à l’épouse, aux petits.

- Oh ! Ne crains rien ! Personne ne vient chez les pauvres gens ! Tu peux rester ici sans craindre qu’on te voie. Les pharisiens, hein ? Mais…et pour manger ? Je n’ai qu’un peu de pain…»

Jésus appelle judas.

« Prends de l’argent et va acheter tout ce qu’il faut. Nous allons manger et nous reposer chez ces braves gens, jusqu’au soir. Va et tais-toi.»

Puis, il s’adresse à la femme qu’il a guérie :

« Enlève tes pansements, lève-toi, aide ta belle-mère et réjouis-toi. Dieu t’a fait grâce pour récompenser tes vertus d’épouse. Nous allons rompre le pain ensemble car aujourd’hui le Seigneur Très-Haut est dans ta maison et il convient de le célébrer en lui faisant fête.»

Jésus sort, rejoignant Judas qui va sortir.

« Fais des courses abondantes, qu’ils en aient encore pour les jours qui viennent. Nous, nous ne manquerons de rien chez Lazare.»

Vision du 19 mars 1945, tome 2, p 403, § 134