SOMMAIRE

LES MIRACLES DE LA TROISIÈME ANNÉE

C’est l’année la plus prolifique en miracles, nombreux et très variés, parfois très surprenants dans des domaines très différents, ceci étant certainement dû aux multiples et longs déplacements, en partie motivés par les derniers adieux à des endroits où Jésus ne reviendra plus.

L’année débute par un grand voyage secret, en empruntant la mer Méditerranée jusqu’à Antioche, de quelques apôtres, où ceux-ci sauront se sortir d’une situation délicate avec l’aide, à distance, de Jésus.

Les apôtres, sauf Judas plutôt jaloux, réaliseront quelques miracles, mais c’est Jésus, au gré de ses visites et rencontres, qui étonnera encore beaucoup de monde aussi bien par des miracles de guérisons que par des miracles sur les éléments naturels, comme le feu et l’eau.

Ce qui surprendra beaucoup l’entourage des miraculés et des disciples, c’est aussi la diversité des bénéficiaires de miracles : Non seulement de pieux juifs sont touchés, mais aussi des païens, des romains, des enfants, des soldats, des esclaves, jusqu’à un chef de caravane venant de Pétra.

C’est plusieurs centaines de miracles individuels qui seront réalisés dont seulement une partie nous est détaillée. Une seconde multiplication des pains touchera encore plusieurs milliers de personnes mais ce n’est pas pour autant que les ennemis de Jésus se laisseront séduire, même face à des lépreux fortement atteints ou à des aveugles de naissance sans yeux.

1. La tempête en mer Méditerranée et le matelot blessé.

Deux personnages de valeur de l’entourage proche de Jésus n’ont pas été mentionnés dans les Evangiles canoniques : Jean d’En-Dor, la soixantaine, ancien prisonnier chypriote évadé de Turquie, qui s’était réfugié à En-Dor, non loin de Nazareth. Très instruit, il se convertit au premier contact avec Jésus pour le suivre partout. Sintica, esclave grecque, recueillie par Jésus alors qu’elle venait de fuir son maître romain. Sa culture et son intelligence sont mises à profit dans sa conversion. Mais ils sont, tous deux, repérés par les autorités religieuses juives et Jésus est obligé de les faire exiler à Antioche en Syrie où ils fonderont une des premières communautés chrétiennes.

Jésus organise secrètement leur fuite et leur installation à Antioche grâce à son ami Lazare et à l’aide de huit apôtres partis ensemble en char, puis en bateau, pendant que Jésus se retire en prière sur un mont près de la mer, jusqu’à leur retour quelques jours plus tard. Mais une tempête en pleine mer survient …

« Les apôtres, accompagnés des deux voyageurs pour Antioche, arrivent sur la côte Méditerranéenne par une ruelle populaire du port de Ptolémaïs. Pierre et André portent un coffre, Jacques et Jean un second, tandis que Jude a chargé sur ses épaules un métier à tisser démonté, Matthieu, Jacques, fils d’Alphée et Simon se sont chargés de tous les sacs…»

Ils louent une barque pour se rendre au grand port de Tyr. Puis, avec une lettre de recommandation de Lazare, ils s’embarquent tous sur un navire du crétois connu, Nicomède, en partance pour Antioche…

« Nous ferons une place pour la femme. Vous, les hommes, vous vous arrangerez au mieux. Allons vite ! Il faut sortir et prendre le large avant que le vent ne soit trop fort et après la sixième heure se sera le cas.»

Et le chef navigateur ordonne, avec des coups de sifflets qui déchirent les oreilles, le chargement des coffres et leur mise en place. Puis les apôtres montent avec les deux disciples. On relève la passerelle, on ferme les hublots, on largue les amarres, on hisse les voiles. Et le navire avance avec un fort roulis au sortir du port. Puis les voiles se tendent en claquant, tellement le vent gonfle, fuyant rapidement vers Antioche…»

… « Et le navire s’élève et s’enfonce comme un fétu à la merci de l’océan, c’est un rien en face de l’autre. Il grince et se lamente depuis la sentine jusqu’aux mât. La mer est réellement maîtresse…Il n’y a plus personne sur le pont. Les hommes de l’équipage, totalement nus, entraînés par le roulis du navire, courent ça et là aux abris et aux manœuvres rendues difficiles sur le pont toujours inondé et glissant.

Il y a plus d’un jour que l’on navigue mais le navire doit avancer bien peu malgré le mouvement qui l’agite et la mer semble se déchaîner de plus en plus. Avec un bruit terrible un morceau du mât se brise et, dans sa chute, il abat un morceau du bordage. On voit, peu après, une porte d’écoutille s’entrouvrir et la tête grisonnante de Pierre se pencher. Il regarde, se rend compte et referme juste à temps pour empêcher un torrent d’eau de descendre, mais ensuite, après une pause de vagues, il rouvre et saute dehors. Il s’agrippe à des appuis, observe cet enfer, siffle et gémit. Nicomède le voit :

« Va-t-en ! crie-t-il. Ferme cette porte. Si le navire s’alourdit, on coule. C’est déjà bien si je ne dois pas jeter une partie de la cargaison à la mer…Jamais vu une pareille tempête ! Va-t-en, te dis-je. Je ne veux pas avoir des terriens dans les jambes. Ce n’est pas une place pour les jardiniers, ici, et…»

Il ne peut continuer parce qu’une autre lame balaie le pont en recouvrant tout ce qui s’y trouve.

« Tu vois ? crie-t-il à Pierre, ruisselant.

- Je vois, mais cela ne me trouble pas. Je ne suis pas seulement capable de garder des jardins. Je suis né sur l’eau, du lac, c’est vrai…Mais même le lac !...Avant d’être…cultivateur, j’ai été pécheur et je sais…»

Pierre est très calme et il sait suivre le roulis à la perfection avec ses jambes écartées et musclées. Le crétois l’observe pendant qu’il se déplace pour l’approcher.

« Tu n’as pas peur ? lui demande-t-il.

- Pas le moins du monde !

- Et les autres ?

- Trois sont pécheurs comme moi, ou plutôt l’étaient…Les autres, sauf le malade, sont forts.

- Même la femme ?...Attention ! Tiens-toi ! »

Une autre avalanche prend possession du pont. Pierre attend qu’elle soit passée, puis il dit :

« Cette douche aurait été la bienvenue cet été…Patience ! Tu me demandais ce que fait la femme ? Elle prie et tu ferais bien d’en faire autant. Mais où sommes-nous maintenant, exactement ? Dans le chenal de Chypre ?

- Si ça pouvait être le cas ! Je m’accosterais à l’île en attendant que les éléments se calment. Nous sommes à peine à la hauteur de Colonia Julia, Béritus, si tu préfères. Et c’est maintenant que vient le pire…Ces montagnes sont celles du Liban.

- Et tu ne pourrais pas entrer dans cette ville ?

- Le port n’est pas bon et il y a des écueils dangereux. Impossible ! Attention !...»

Sur un autre tourbillon, un autre morceau de mât s’en va après avoir blessé un homme, qui n’est pas emporté uniquement parce que la vague le jette contre un obstacle.

« Descends ! Descends ! Tu vois ?

- Je vois, je vois…Mais cet homme ?

- S’il n’est pas mort, il reviendra à lui. Je ne peux le soigner…Tu vois bien ! »

Effectivement, le Crétois doit avoir l’œil sur tout pour la vie de tous.

«  Donne-le-moi, la femme le soignera…

- Tout ce que tu veux, mais va-t-en !...»

Pierre se glisse jusqu’à l’homme immobile, le saisit par un pied et le tire à lui. Il le regarde, siffle…et murmure :

« Il a la tête ouverte comme une grenade mûre. Il faudrait que le Seigneur soit ici…Ah ! S’il était là ! Le Seigneur Jésus ! Mon maître, pourquoi nous as-tu quittés ? »

Sa voix tremble de douleur. Il charge le mourant sur ses épaules en se couvrant de sang et revient à l’écoutille. Le Crétois lui crie :

« Vain effort. Plus rien à faire. Tu vois bien ! »

Mais Pierre, chargé comme il l’est, lui fait un signe comme pour dire : « Nous allons voir » et il se serre contre un mât pour résister à une nouvelle vague, puis il ouvre l’écoutille et crie :

« Jacques, Jean, ici ! »

Et avec leur aide, il descend le blessé…A la lumière fumeuse des lampes suspendues, les disciples se rendent compte que Pierre est couvert de sang :

« Tu es blessé ? demandent-ils.

- Moi, non…C’est le sang de cet homme. Mais…priez pour que…Sintica, regarde un peu ici. Tu m’as dit une fois que tu savais soigner les blessés. Regarde cette tête, alors…»

Sintica cesse de soutenir Jean d’En-Dor, très souffrant pour s’approcher de la table où le malheureux a été étendu et elle regarde :

« Mauvaise blessure ! …Il faudrait beaucoup d’eau pour nettoyer et arrêter le sang.

- Il n’y en a que trop, de l’eau. »

Sintica, avec des linges trempés, lave et applique des compresses sur la nuque…De la tempe à la nuque, l’os est découvert. L’homme rouvre des yeux vagues et râle.

«  Du calme ! Allons ! Tu vas guérir » lui dit maternellement la Grecque pour le réconforter. Bien qu’étourdi, l’homme, étonné, qui connaît cette langue maternelle, cherche la main de Sintica.

« Je vais essayer l’onguent de Marie (la mère de Jésus) dit Sintica.

- Mais c’est pour les douleurs, objecte Matthieu.

- Oh ! C’est Marie qui l’a fait de ses mains ! Et je l’applique en priant…Priez, vous aussi. Il ne peut pas faire de mal. L’huile est toujours un remède…»

Après avoir réchauffé l’onguent à une lampe, elle l’applique sur la blessure de la tête en la bandant bien serré avec un tissu de lin coupé en bandes. Les autres prient.

Sur le pont, c’est toujours le roulis. D’un bord à l’autre, le navire ne cesse de se cabrer et de s’enfoncer. Un matelot se précipite dans la cale :

« On va couler. Je viens prendre l’encens et les offrandes pour le sacrifice…

- Laisse tomber ces histoires, dit Pierre.
- Mais Nicomède veut sacrifier à Vénus ! Nous sommes dans sa mer…

- Qui est frénétique comme elle » murmure Pierre et plus fort !

- Vous autres, venez ! Allons sur le pont. Il y a peut-être quelque chose à faire…»

En sortant sur le pont, ils rencontrent le Crétois qui essaie d’allumer l’encens et veut les renvoyer en disant :

« Mais vous ne voyez pas, qu’à moins d’un miracle, on va faire naufrage ? La première fois depuis que je navigue !

- Tu vas voir, il va dire maintenant que c’est de nous que vient ce sortilège ! » murmure Jude et, en effet, l’homme hurle plus fort :

« Maudits Israélites, qu’avez-vous sur nous ? Chiens d’hébreux, vous m’avez apporté le maléfice ! Allez-vous-en. Que je sacrifie à Vénus naissante…

- Non, pas du tout. C’est nous qui allons sacrifier.

- Déguerpissez ! Vous êtes des païens, vous êtes des démons, vous êtes….

- Ecoutez-moi ça ! Je te jure que si tu nous laisses faire, tu verras le prodige.

- Non ! Fichez-moi le camp ! »

Et il allume l’encens en jetant à la mer, comme il le peut, des liquides et des poudres qu’il a d’abord offerts. Mais, au lieu de se calmer, la mer devient plus furieuse en balayant tout, et pour un peu, Nicomède lui-même…

- C’est une belle réponse que te fait la déesse ! Maintenant, à nous ! Nous aussi, nous en avons une qui est plus pure que celle-ci faite d’écume, et puis…Chante, Jean, comme hier, nous t’appuierons et nous allons bien voir !

- Oui ! Voyons donc ! Mais si cela empire, je vous jette à la mer comme victimes propitiatoires.

- D’accord. Vas-y, Jean. »

Jean entonne alors son cantique, soutenu par tous les autres, même par Pierre qui d’ordinaire ne chante jamais, parce qu’il chante faux. Le Crétois, les bras croisés et un sourire mi-rageur, mi-ironique sur le visage, les regarde. Puis, après le cantique, ils prient les bras ouverts, malgré les vagues qui les giflent. Ils ne se tiennent même plus aux poteaux et pourtant ils sont pleins d’assurance comme s’ils ne faisaient qu’un avec le plancher du pont. Les vagues perdent réellement leur violence, tout doucement…Ce n’est plus la furie d’avant, les vagues n’atteignent plus le pont.

Le visage du Crétois est un poème de stupeur…Pierre le regarde du coin de l’œil sans cesser de prier. Jean sourit en chantant plus fort…

« Et maintenant, qu’en dis-tu ?

- Mais qu’est-ce que vous avez dit ? Quelle est cette formule ?

- Celle du Dieu vrai et de sa sainte Servante… On n’adore que Dieu. Ce n’est pas Vénus. C’est Marie, Marie de Nazareth, Marie Israélite, le Mère de Jésus, le Messie d’Israël.

- Et ces paroles, qu’est-ce que c’était ? Ce n’était pas de l’hébreu…

- Non, c’était notre dialecte, de notre lac, de notre patrie. Mais on ne peut te l’apprendre à toi qui es païen. C’est un discours adressé à Yahvé et seuls les croyants peuvent le connaître…Hisse donc les voiles et borde-les, ici…

- Excusez-moi…Je vous ai d’abord insultés !

- Oh ! Cela ne fait rien ! C’est un effet du…du culte de Vénus…Garçons, allons voir les autres…»

Pierre, riant joyeusement, se dirige vers l’écoutille, suivi par le Crétois.

«  Et l’homme ? Il est mort ?

- Mais non ! Nous allons te le rendre bientôt en bonne santé…C’est une autre plaisanterie de nos… maléfices…

- Ah ! Excusez-moi ! Mais dites-moi, où peut-on les apprendre pour obtenir de l’aide ? Moi, je paierais bien pour cela…Et merci à vous tous. Je ne croyais pas que « mon excellent Déméter » puisse vivre encore, blessé comme il l’était. Vraiment, Déméter, ils t’ont rendu la vie car tu étais mort une première fois en gisant comme une marchandise abandonnée sur le pont, à cause du sang que tu perdais, tu aurais péri en descendant au royaume de Neptune au milieu des Néréides et des Tritons et une seconde fois pour t’avoir guéri grâce à ce merveilleux onguent. Fais-moi voir ta blessure. »

L’homme défait la bande et montre la cicatrice bien refermée, lisse, semblable à une marque rouge de la tempe à la nuque. Même l’os est soudé.

- Au revoir, Nicomède ! C’est une longue affaire et …qui n’est pas permise. Qu’on ne donne pas les choses sacrées aux païens ! Porte-toi bien ! » dit Pierre.

Puis ils débarquent sur l’avant-port d’Antioche, non sans que Sintica adresse à Nicomède une leçon cinglante de patriotisme qui interpelle le Crétois. Après l’arrivée dans la ville d’Antioche et l’installation des deux disciples, l’équipe des huit apôtres rebrousse chemin. Entre eux quelques commentaires ont fusé :

« Je préfère être ici que sur la mer ! s’exclame Pierre.

- Quelle tempête !

- Le Seigneur a prié pour nous. Je l’ai senti tout proche quand nous priions sur le pont. Proche comme s’il avait été parmi nous…assure Jean en souriant ;

- Où peut-il être ? …Il est capable de jeûner…

- Tu peux être certain qu’il le fait pour nous aider, dit Jacques avec assurance. »…

Après quelques jours d’absence, ils retrouvent Jésus au point de rendez-vous prévu, mais un Messie « très maigre, pale et triste, presque souffrant » à tel point qu’ils l’ont cru malade. Et Jésus d’expliquer qu’il s’était retiré dans une grotte 

« à prier…à méditer…à fortifier mon esprit pour vous obtenir la force, à vous, dans votre mission, à Jean et à Sintica dans leurs souffrances …Oui, je vous ai suivis par la pensée : j’ai eu conscience de vos dangers et de vos peines. Je vous ai aidés comme j’ai pu…»

Puis Jésus leur recommandera de tenir secrète cette mission avant de reprendre la route et les prédications en Phénicie.

Pour ce long épisode, plusieurs visions et dictées sont survenues, du 3 au 10 novembre 1945, tome 5, p 146 à 208.

2. L’aveugle et le mendiant boiteux.

En ce 16 janvier 29, Jésus, avec seulement six apôtres, est encore au bord de mer dans la ville portuaire et militaire d’Alexandroscène. Ils sont hébergés dans une grande auberge tenue par trois frères. Jésus obtient d’eux leur accord pour faire une prédication depuis la cour de l’auberge.

… « Jésus va et vient dans la cour, se promenant avec les six apôtres, comme s’il attendait le bon moment pour parler (le marché se tenant à côté). Puis il sort un instant sur la place en passant près des mendiants auxquels il donne une obole. Les gens se distraient pendant quelques minutes pour regarder le groupe des Galiléens et se demandent qui sont ces étrangers. Et il en est qui les informent, ayant interrogés les trois frères qui sont leurs hôtes. On murmure sur les pas de Jésus dont des ricanements et des qualificatifs peu flatteurs pour les Hébreux…»

On entend deux mères qui disent savoir que des miracles ont eu lieu, mais aussi deux hommes barbus et un phénicien « à la langue maudite »…

Un vieillard à moitié aveugle, accompagné d’une fillette chevrote :

« Où est-il ? Où est le Messie ? Alors que la fillette crie :

- Laissez passer le vieux Marc ! Veuillez dire au vieux Marc où est le Messie ! »

Les deux voix, celle du vieillard, faible et tremblante et celle de la fillette, argentine et assurée, se répandent en vain sur la place, jusqu’à ce qu’un autre homme dise :

« Vous voulez voir le Rabbi ? Il est revenu vers la maison de Daniel. Le voilà, arrêté, qui parle avec des mendiants.»

Deux soldats romains discutent :

« Ce doit être celui que persécutent les juifs, les bonnes peaux ! On voit, rien qu’à le regarder, qu’il vaut mieux qu’eux.

- C’est pour cela qu’il leur cause des ennuis !

- Allons le dire au porte-drapeau. C’est l’ordre.
- Un ordre stupide, Caïus ! Rome a peur des agneaux et elle supporte, il faudrait dire, caresse les tigres, dit un certain Scipion.

- Je n’en ai pas l’impression, Scipion ! Ponce massacre facilement, rétorque Caïus.

- Oui…Mais il ne ferme pas sa maison aux hyènes qui le flattent, insiste Scipion.

- Politique, Scipion !

- Lâcheté, Caïus et sottise …

- Mais, en attendant, tu vois là ? Il y a un rassemblement autour de cet homme. Allons le dire aux chefs ».

En effet, près du portail des trois frères, il y a foule autour de Jésus qui, par sa grande taille, est bien en vue. Puis, tout à coup, un cri s’élève et les gens s’agitent. Certains accourent du marché.

« Qu’est-il arrivé ?

- Qu’est-ce qui se passe ?

- L’homme d’Israël a guéri le vieux Marc !

- Le voile de ses yeux a disparu.»

Jésus, entre-temps, est entré dans la cour avec toute une suite de gens. En arrière, se traînant péniblement, il y a l’un des mendiants, un boiteux qui se traîne avec les mains plutôt qu’avec les jambes. Mais si ses jambes sont tordues et sans force, car sans l’aide des béquilles il ne saurait avancer, sa voix est bien robuste. On dirait une sirène qui déchire l’atmosphère ensoleillée du matin :

Saint ! Saint ! Messie ! Rabbi ! Pitié pour moi ! »

Il ne cesse de crier à perdre haleine. Deux ou trois personnes se retournent :

« Garde ton souffle ! Marc est hébreu, pas toi.

- Il accorde des grâces aux vrais Israélites, pas aux fils de chiens !

- Ma mère était juive…

- Et Dieu l’a frappée en te donnant à elle, espèce de monstre, à cause de son péché. Va-t-en, fils de louve ! Retourne à ta place, être pétri de boue…»

L’homme s’adosse au mur, humilié, effrayé par la menace des poings tendus…

Jésus s’arrête, se retourne, regarde et ordonne :

« Homme, vient ici ! »

L’infirme le regarde, regarde ceux qui le menacent…et il n’ose avancer. Jésus fend alors la petite foule et s’approche de lui. Il lui pose la main sur l’épaule et dit :

«  N’aie pas peur. Viens avec moi.»

Et, regardant les gens cruels, il déclare, l’air sévère :

« Dieu appartient à tous ceux qui le cherchent et sont miséricordieux.»

Les gens comprennent l’allusion et ce sont eux maintenant qui restent en arrière ou qui s’arrêtent où ils sont. Jésus se retourne. Il les voit là, tout confus, prêts à s’en aller et il leur dit :

« Non, venez, vous aussi. Cela vous fera du bien à tous, cela redressera et fortifiera votre âme comme je redresse et fortifie cet homme parce qu’il a su avoir foi. Homme, je te le dis, sois guéri de ton infirmité.»

Et il retire la main de l’épaule du boiteux après que celui-ci eut éprouvé une sorte de secousse. L’homme se dresse avec assurance sur ses jambes, jette ses vieilles béquilles et s’écrie :

« Il m’a guéri ! Louange au Dieu de ma mère ! »

Puis il s’agenouille pour baiser le bord du vêtement de Jésus. L’agitation des gens qui veulent voir, ou qui, ayant vu, font des commentaires, est à son comble. Dans le fond du porche qui mène de la place à la cour, les cris de la foule résonnent fortement et se répercutent contre les murs du camp romain. Les troupes doivent craindre qu’une rixe ait eu lieu et le porte-drapeau accourt en se frayant un chemin et en demandant ce qui se passe :

« Un miracle ! Un miracle ! Jonas, le boiteux, a été guéri ! Le voilà, près de l’homme de Galilée.»

Les soldats se regardent les uns les autres…Ils hésitent, puis décident d’aller chercher un chef. Mais les vendeurs pleins de dépit à cause de la diversion qui réduit à rien le marché de ce jour, sont inquiets…Le triaire Aquila arrive… :

« Vive Aquila, chef des troupes ! » crient tous les soldats en donnant des tapes affectueuses au vieux soldat, dont on ne compte plus les cicatrices sur le corps.

« Vive Rome, maîtresse du monde ! Pas moi, pauvre soldat. Qu’y a-t-il donc ?

- Il faut surveiller cet homme grand et blond comme le cuivre le plus clair.

- Bien ! Mais qui est-ce ?

- Ils l’appellent le Messie. Il s’appelle Jésus et il est de Nazareth. C’est lui, tu sais, pour qui on a transmis l’ordre…

- Hum ! Peut-être…Mais il me semble que nous courons après les nuages.

- Ils disent qu’il veut se faire roi et supplanter Rome. Il a été dénoncé à Ponce par le Sanhédrin, les pharisiens, les sadducéens et les Hérodiens. Tu sais que les juifs ont ce ver dans le crâne et, de temps en temps, il en sort un roi…

- Oui, oui…Ecoutons ce qu’il dit, il semble disposer à parler…»

Et Jésus entame son discours, monté sur une caisse contre un mur :

«…Enfants d’un unique Créateur, écoutez ! Le temps de la Grâce est venu pour tous, non seulement pour Israël, mais pour le monde entier…».

Puis il continue en citant les commandements et en donnant une parabole…Vers la fin, il est interrompu par les marchands qui se plaignent qu’il a « saboté leur marché » et une bagarre commence entre partisans de Jésus et détracteurs, obligeant l’armée à intervenir et à prendre la décision de faire sortir de la ville, Jésus et ses disciples, encadré par un escadron de soldats romains plutôt complaisants.

Vision et dictée du 13 novembre 1945, tome 5, p 221, § 329.

3. Le troupeau de brebis malades.

Sur une route peu éloignée de l’endroit de la veille, Jésus demande aux six apôtres qui sont avec lui :

« Allez trouver ces bergers qui sont en train de traire le troupeau et demandez-leur un peu de lait au nom de Dieu. En voyant la réticence des apôtres, il leur dit : 

« N’ayez pas peur, obéissez avec foi. Vous aurez du lait et non des coups de bâton, même si l’homme est Phénicien.»

Les six apôtres s’éloignent tandis que Jésus les attend sur la route. Et il prie pendant ce temps, ce Jésus affligé dont personne ne veut…Les apôtres reviennent avec un petit seau de lait et disent :

« L’homme a demandé que tu ailles là-bas, il doit te parler mais il ne peut laisser les chèvres capricieuses aux petits bergers.

- Dans ce cas, allons manger notre pain là-bas.»

Et ils se dirigent tous vers la pente sur laquelle s’accrochent les chèvres.

« Je te remercie du lait que tu m’as donné. Que veux-tu de moi ?

- Tu es le Nazaréen, n’est-ce-pas ? Celui qui fait des miracles ?

- Je suis celui qui prêche le salut éternel. Je suis le Chemin pour aller au vrai Dieu, la Vérité qui se donne, la Vie qui vous vivifie. Je ne suis pas un sorcier qui fait des prodiges. Eux sont les manifestations de ma bonté et de votre faiblesse, qui a besoin de preuves pour croire. Mais qu’attends-tu de moi ?

- Voilà…Il y a deux jours, tu étais à Alexandroscène ?

- Oui, pourquoi ?

- Moi aussi, j’y étais avec mes chevrettes et, quand j’ai compris qu’il y avait des bagarres, j’ai filé pace qu’on a l’habitude de les provoquer pour voler ce qui se trouve sur les marchés…Ma mère est syrienne et je suis prosélyte comme mon père l’était. Je m’étais mis dans une étable avec mes bêtes en attendant le char de mon fils et, le soir, en sortant de la ville, j’ai rencontré une femme en larmes avec une fillette dans les bras. Elle avait fait huit milles pour venir te trouver. Je lui ai demandé ce qu’elle avait. C’est une prosélyte et elle était venue pour vendre et acheter. Elle avait entendu parler de toi. Et l’espoir lui était venu au cœur. Elle avait couru chez elle et avait pris sa fillette. Mais avec un fardeau, on marche lentement. Quand elle est arrivée au magasin des frères, tu n’y étais plus. Les frères ont dit : « Ils l’ont chassé, mais il nous a dit hier soir qu’il refera les escaliers de Tyr.» Je lui ai dit d’aller là-bas, sauf qu’il y a deux routes et si je le voyais sur la route des frontières, je lui en parle. Parole de prosélyte. Et voilà, c’est fait.

- Et que Dieu t’en récompense. J’irai trouver la femme. Je dois retourner à Aczib.

- Alors, nous pourrons faire route ensemble, si tu ne dédaignes pas un berger.
- Je ne dédaigne personne. Pourquoi vas-tu à Aczib ?

- Parce que j’y ai des agneaux. A moins que….Je n’en aie plus.

- Pourquoi ?

- Parce qu’il y a la maladie…Je ne sais pas si c’est de la sorcellerie ou autre chose. Je sais que mon beau troupeau est tombé malade. C’est pour cela que j’ai amené ici les chèvres qui sont encore saines, pour les séparer des brebis. Mes deux fils vont rester ici. Et je retourne à la ville…pour les voir mourir, mes belles brebis, couvertes de laine…»

L’homme soupire…Il regarde Jésus et s’excuse :

« Te parler de ces choses, à toi qui est Celui qui est, et t’affliger, toi qui est certainement déjà affligé de la façon dont ils te traitent, c’est de la sottise. Mais les brebis, nous les aimons et c’est notre fortune, tu sais…

- Je comprends, mais elles vont guérir. Ne les as-tu pas fait voir à des gens qui s’y connaissent ?

- Ils m’ont tous recommandé la même chose : « Tue-les et vends leurs peaux. Il n’y a rien d’autre à faire », et ils m’ont même menacé si je les fais sortir…Ils ont peur de la maladie pour les leurs. Je dois les garder enfermées…et elles mourront en plus grand nombre. Les habitants d’Aczib sont méchants, tu sais…

- Je le sais.

- Moi, je suis sûr qu’ils me les ont ensorcelées…

- Non. Ne crois pas ces sornettes…

- Eux, ce sont tes disciples ? Pourquoi ne viennent-ils pas ici ? Une fois, près de Méron, j’en ai rencontré un groupe, avec un berger à leur tête. C’était un homme grand, robuste, qui s’appelait Elie…Je crois, malgré cela. Tu ne pourrais pas…mais je demande peut-être quelque chose de sacrilège…

- Parle. Si c’est mauvais, je te le dirai.

- Tu ne pourrais pas, en passant, bénir mon troupeau ? », l’homme est tout angoissé.

- Je vais bénir ton troupeau. Celui-ci…Il lève la main pour bénir les chèvres éparses…et celui des brebis. Crois-tu que ma bénédiction les sauve ?

- Comme tu sauves les hommes de maladies, tu pourras sauver les bêtes de la même façon. On dit que tu es le Fils de Dieu. Les brebis, c’est Dieu qui les a créées. Ce sont donc des créatures du Père. Moi….je ne savais pas s’il était respectueux de te le demander. Mais si c’est possible, fais-le, Seigneur, et je porterai au Temple de grandes offrandes de louange. Ou plutôt, non ! Je te les donnerai pour les pauvres et ce sera mieux.»

Jésus sourit et se tait, pendant que les fils du berger arrivent…»

Le soir ils sont accueillis chez des amis. Le lendemain matin, Jésus presse ses apôtres pour repartir car, au soir, doit commencer le sabbat. Le berger s’inquiète :

« Mais mes brebis ?

- Elles seront guéries dès que je les aurai bénies.

- Mais je suis à l’est de la montagne ! Et toi, pour trouver cette femme, tu vas vers le couchant.

- Laisse faire Dieu et il pourvoira à tout.»

Puis à nouveau, après avoir donné satisfaction à la femme cananéenne qui l’implorait, Jésus dit :

« Allons trouver cette autre femme qui sait croire et attendre avec une foi assurée.

Le berger relance alors Jésus :

- Et mes brebis, Seigneur ! Bientôt je devrai prendre une autre route que la tienne pour aller à ma pâture…»

Et Jésus sourit sans répondre…

Ils arrivent à un carrefour. Le berger, qui se nomme Hanne, navré, dit :

« C’est ici que je devrais te quitter…Tu ne viens donc pas guérir mes brebis ? Moi aussi, j’ai foi et je suis prosélyte…Tu me promets, au moins, de venir après le sabbat ?

- Oh, Hanne ! Tu n’as donc toujours pas compris que tes brebis sont guéries depuis le moment où j’ai levé la main vers Lesemdan ? Va donc, toi aussi, pour voir le miracle et bénir le Seigneur. »

Lorsque la femme de Loth a été changée en sel, elle n’a pas été différente du berger, qui est resté comme il était, un peu incliné, mais la tête relevée vers Jésus pour le regarder, un bras à demi tendu en l’air…On dirait une statue... Mais ensuite il se redresse, en disant :

« Béni sois-tu ! Tu es bon ! Tu es saint ! Mais je t’ai promis beaucoup d’argent et je n’ai ici que quelques drachmes…Viens chez moi après le sabbat…
- Je viendrai, non pour l’argent, mais pour te bénir encore pour ta simple foi. Adieu, Hanne. Que la paix soit avec toi.»

Ils se séparent…Jésus conclut :

« Et cela aussi n’est pas une défaite, mes amis ! Et ici aussi, je n’ai pas été ridiculisé, chassé et maudit !...Allons, du nerf ! Il y a une mère qui nous attend depuis plusieurs jours.»

Visions et dictées du 14 et 15 novembre 1945, tome 5, p 236 à 250, § 330 et 331.

4. La femme cananéenne et la femme à la fille paralysée.

Le lendemain matin de l’expulsion de la ville précédente, après un hébergement dans une famille patriarcale juive, le maître de maison Jonas cherche Jésus :

« Il doit être sorti pour prier. Il sort souvent à l’aube, quand il sait qu’il peut être seul. Il va bientôt arriver. Pourquoi le demandes-tu ?

- Je l’ai demandé aussi aux autres, qui se sont dispersés pour le chercher, car il y a une femme à côté, avec mon épouse. C’est une femme d’un village au-delà de la frontière. Je ne sais vraiment pas dire comment elle a appris que le maître est ici, mais elle le sait et veut lui parler.

- C’est bien. Elle lui parlera. Peut-être est-elle celle qu’il attend, avec une fillette malade. C’est son esprit qui l’aura conduite ici.

- Non, elle est seule, elle n’a pas d’enfant avec elle. Je la connais bien, car nos villages sont voisins…»

Jésus revient et on lui sert du lait et des morceaux de pain. Le repas fini, les apôtres montent chercher leurs sacs de voyage pour le départ.

- Maître…Il y a une femme qui est là…tu ne l’écoutes pas ?

- Je n’ai pas le temps, Jonas. La route est longue et, du reste, je suis venu pour les brebis d’Israël. Adieu, Jonas. Que Dieu te récompense de ta charité. Ma bénédiction est sur toi et sur toute ta parenté. Allons-y.»

…Mais voilà que survient une femme qui n’est pas de la maison, une pauvre femme en larmes, honteuse…Elle marche toute courbée, presque en rampant et, arrivée près du groupe au milieu duquel se trouve Jésus, elle se met à crier :

« Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma petite fille est toute tourmentée par le démon qui lui fait commettre des choses honteuses. Aie pitié parce que je souffre beaucoup et que je suis méprisée par tous à cause de cela. Comme si ma fille était responsable de ce qu’elle fait…Aie pitié, Seigneur, toi qui peut tout. Elève ta voix et ta main et ordonne à l’esprit impur de sortir de Palma. Je n’ai que cette enfant et je suis veuve…Oh ! Ne t’en va pas ! Pitié !...»

En effet, Jésus qui a fini de bénir chaque membre de la famille d’accueil et qui a réprimandé les adultes d’avoir parlé de sa venue, s’éloigne. Il fait preuve d’une dureté inexplicable envers la pauvre femme qui se traîne sur les genoux, les bras tendus en une supplication fébrile, en disant :

« C’est moi, moi qui t’ai vu hier passer le torrent et j’ai entendu qu’on t’appelait « Maître ». Je vous ai suivis parmi les buissons et j’ai entendu vos conversations. J’ai compris qui tu es…Et ce matin, je suis venue alors qu’il faisait encore nuit, pour rester ici sur le seuil comme un petit chien jusqu’au moment où Sarah s’est levée et m’a fait entrer. Oh ! Seigneur, pitié ! Pitié pour une mère et une fillette ! »

Mais Jésus marche rapidement, sourd à tout appel. Les habitants de la maison disent à la femme :

« Résigne-toi ! Il ne veut pas t’écouter. Il l’a dit « c’est pour les fils d’Israël qu’il est venu…»

Mais elle se lève, à la fois désespérée et pleine de foi et elle répond :

« Non. Je vais tellement prier qu’il m’écoutera.»

Et elle se met à suivre le Maître sans cesser de crier ses supplications qui attirent sur le seuil des maisons du village tous ceux qui sont éveillés et qui se mettent à la suivre pour voir comment tout cela va se terminer. Pendant ce temps, les apôtres, étonnés, se regardent les uns les autres et murmurent :

« Pourquoi agit-il ainsi ? Il ne l’a jamais fait ! Jean dit :

- A Alexandroscène, il a pourtant guéri ces deux malheureux.

- C’étaient cependant des prosélytes, répond Jude.

- Et celle qu’il va guérir maintenant ?

- Elle est prosélyte, elle aussi, dit le berger Hanne.

- Ah ! Mais que de fois il a guéri même des païens ! Et la petite Romaine, alors ? dit André d’un ton désolé. Il ne sait pas rester paisible devant la dureté de Jésus envers la femme cananéenne.

« Je vais vous dire ce qu’il y a, s’exclame Jacques, fils de Zébédée. C’est que le Maître est indigné. Sa patience est à bout devant tant d’assauts de la méchanceté humaine. Ne voyez-vous pas comment il est changé ? Il a raison ! Désormais, il ne va se donner qu’à ceux qu’il connaît. Et il fait bien !

- Oui ! Mais en attendant, cette femme nous poursuit de ses cris, avec une foule de gens à sa suite. S’il veut passer inaperçu, il a trouvé moyen d’attirer l’attention même des arbres, bougonne Matthieu.

- Allons lui dire de la renvoyer…Regardez le beau cortège qui nous suit ! Si nous arrivons ainsi sur la route consulaire, nous allons être frais ! Et elle, s’il ne la chasse pas, elle ne va pas nous lâcher ! dit Jude, fâché, qui se retourne et intime à la femme :

- Tais-toi et va-t-en ! »

Mais sans se laisser impressionner par ces menaces et ces injonctions, la femme supplie de plus belle 

« Allons le dire au Maître, pour qu’il la chasse lui-même, puisqu’il ne veut pas l’exaucer. Cela ne peut pas durer ainsi ! dit Matthieu.

- La pauvre, murmure André.

- Moi, je ne comprends pas…Je ne comprends pas… » ne cesse de répéter Jean, bouleversé de la façon d’agir de Jésus. Mais à présent, en accélérant leur marche, ils ont rejoint le Maître qui marche rapidement comme si on le poursuivait.

« Maître ! Renvoie donc cette femme ! C’est un scandale ! Elle crie derrière nous ! Elle nous fait remarquer par tout le monde ! La route se remplit de toujours plus de gens…et beaucoup la suivent. Dis-lui de partir.

- Dites-le-lui vous-mêmes. Moi, je lui ai déjà répondu.

- Elle ne nous écoute pas. Allons ! Dis-le-lui, toi. Et avec sévérité.»

Jésus s’arrête et se retourne. La femme prend cela pour un signe de grâce, elle hâte le pas et hausse le ton déjà aigu de sa voix. Son visage pâlit car son espoir grandit. 

«  Tais-toi, femme, et retourne chez toi ! Je t’ai déjà dit : « C’est pour les brebis d’Israël que je suis venu. Pour guérir les malades et rechercher celles qui sont perdues. Toi, tu n’es pas d’Israël.»

Mais la femme est déjà à ses pieds et les baise en l’adorant et en serrant ses chevilles, comme si elle était une naufragée qui a trouvé un rocher où se réfugier. Elle gémit :

« Seigneur : viens à mon secours ! Tu le peux, Seigneur. Commande au démon, toi qui es saint…Seigneur, tu es le Maître de tout, de la grâce comme du monde. Tout t’est soumis, Seigneur. Je le sais. Je le crois. Prends donc ce qui est dans ton pouvoir et sers-t-en pour ma fille.

- Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants de la maison et de le jeter aux chiens de la rue.

- Moi, je crois en toi. En croyant, de chien de la rue, je suis devenue chien de la maison. Je te l’ai dit : Je suis venu avant l’aube me coucher sur le seuil de la maison où tu étais, et si tu étais sorti de ce côté-là, tu aurais buté contre moi. Mais tu es sorti de l’autre côté et tu ne m’as pas vue. Tu n’as pas vu ce pauvre chien tourmenté, affamé de ta grâce qui attendait pour entrer en rampant là où tu étais, pour te baiser ainsi les pieds, en te demandant de ne pas le chasser…

- Il n’est pas bien de jeter le pain des enfants aux chiens, répète Jésus.

- Pourtant, les chiens entrent dans la pièce où le maître prend son repas avec les enfants et ils mangent ce qui tombe de la table ou les restes que leur donnent les gens de maison, ce qui ne sert plus. Je ne te demande pas de me traiter comme une fille et de me faire asseoir à ta table. Mais donne-moi, au moins, les miettes…»

Jésus sourit. Oh ! Comme son visage se transfigure dans ce sourire de joie… ! Les gens, les apôtres, la femme, le regardent avec admiration…sentant que quelque chose va arriver.

Et Jésus dit :

« Femme ! Ta foi est grande. Et par elle, tu consoles mon âme. Va donc et qu’il te soit fait comme tu le désires. Dès ce moment, le démon est sorti de ta petite. Va en paix. Et comme, de chien perdu, tu as su vouloir être chien domestique, sache à l’avenir être fille, assise à la table du Père. Adieu.

- Oh ! Seigneur ! Seigneur !...Je voudrais courir pour voir ma Palma chérie…Je voudrais rester avec toi, te suivre ! Tu es béni ! Tu es saint !

- Va, va, femme. Va en paix.»

Jésus reprend alors la route tandis que la Cananéenne, aussi leste qu’un enfant, rebrousse chemin en courant, suivie de la foule curieuse de voir le miracle…

« Mais pourquoi, Maître, l’as-tu tant fait te prier pour ensuite l’écouter ? demande Jacques.

- A cause de toi et de vous tous. Cela n’est pas une défaite, Jacques. Ici, je n’ai pas été chassé, ridiculisé, maudit…Que cela relève votre esprit abattu. J’ai déjà eu aujourd’hui ma nourriture très douce. Et j’en bénis Dieu. Et maintenant, allons trouver cette autre femme qui sait croire et attendre avec une foi assurée…»

…La marche continue, avec un petit arrêt pour manger du pain et du fromage et boire à une source. Le soleil est au midi quand ils voient apparaître le carrefour.

« Voici le commencement de l’escalier de Tyr, là au fond » dit Matthieu.

Et il se réjouit à la pensée que la plus grande partie du parcours est faite. Justement, adossée à une borne romaine, se tient une femme. A ses pieds, sur un strapontin, une fillette de sept à huit ans. La femme regarde dans toutes les directions et de temps en temps, elle se penche pour faire une caresse à sa fille, lui protéger la tête du soleil par une toile, recouvrir d’un châle ses pieds et ses mains.

« Voilà la femme ! Mais où aura-t-elle dormi pendant ces jours ? demande André.

- Peut-être dans cette maison, tout près du carrefour. Il n’y en a pas d’autres dans le voisinage, répond Matthieu.

- Ou à la belle étoile, dit Jacques.

- Non. A cause de la fillette, non, répond son frère.

- Oh ! Pour obtenir la grâce… », dit Jean ;

Jésus garde le silence mais il sourit. Tous en rang, trois d’un côté, trois de l’autre, et lui au milieu, radieux, ils prennent toute la route plutôt vide à cette heure. La femme lève les yeux…Ils sont désormais à une cinquantaine de mètres de distance. Elle porte les mains à son cœur en un mouvement involontaire provoqué par l’angoisse et sursaute.

Le sourire de Jésus s’épanouit. Et ce sourire resplendissant, inexprimable, doit être très parlant pour la femme qui, non plus anxieuse mais souriante comme si déjà elle éprouvait son futur bonheur, se penche pour prendre sa petite fille. Elle la soulève de son siège, la porte les bras tendus comme si elle l’offrait à Dieu, s’avance jusqu’au pieds de Jésus, s’agenouille en levant plus qu’elle peut la fillette allongée qui regarde, extasiée, le très beau visage de Jésus.

La femme ne dit pas un mot. Et Jésus ne dit qu’un seul mot, petit, mais puissant.

« Oui. »

Et il pose sa main sur la petite poitrine de l’enfant étendue.

Alors l’enfant, avec un cri d’alouette libérée de sa cage, s’écrie : « Maman ! », et elle s’assied tout d’un coup, glisse à ses pieds et embrasse sa mère qui, épuisée, vacille et va tomber à la renverse…

Jésus la soutient promptement, la fait asseoir et lui transmet sa force… Et il la regarde pendant que des larmes muettes coulent sur le visage à la fois las et bienheureux de la mère.

Puis viennent les mots :

«  Merci, mon Seigneur ! Merci et bénédictions ! Mon espérance a été comblée…J’ai tant attendu…Mais maintenant, je suis heureuse.

La femme se remet à genoux et explique :

« Il y a deux ans, un os s’est détérioré dans sa colonne vertébrale, ce qui l’a paralysée et l’amenait à la mort lentement en la faisant beaucoup souffrir. Nous l’avions montrée à des médecins d’Antioche, de Tyr, de Sidon et même de Césarée, faisant tant de dépenses que nous avons dû vendre la maison de la ville et nous retirer à la campagne…Et cela n’a servi à rien ! Je t’ai vu. Je savais ce que tu avais fait ailleurs. J’ai espéré obtenir ta grâce pour moi aussi…Et je l’ai eue ! Maintenant je retourne à la maison, légère, joyeuse, et je vais faire cette joie à mon époux. A mon Jacques, lui qui m’a mis au cœur l’espérance, en me racontant ce qui était arrivé par ta puissance en Galilée et en Judée. Ah ! Si nous n’avions pas craint de te trouver, nous serions venu avec la fillette. Mais tu es toujours en route.

- C’est en faisant route que je suis venu vers toi…Mais où as-tu séjourné pendant ce temps ?

- Dans cette maison…Mais la nuit, ma fillette seule y restait. Il y a là une brave femme : elle en prenait soin à ma place. Moi, je suis restée tout le temps ici, par crainte de te manquer si tu passais de nuit.»

Jésus pose la main sur sa tête.

- Tu es une bonne mère. Dieu t’aime pour cela. Tu vois qu’il t’a aidée en tout.

- Oh, oui ! Je l’ai bien senti pendant que je venais ici. Malgré le peu d’argent, il ne m’a rien manqué. Ni pain, ni abri, ni force.

- Toujours avec ce fardeau sur les bras ? Ne pouvais-tu pas louer un char ? demande Jacques.

- Non. Elle aurait trop souffert, à en mourir. C’est dans les bras de sa mère que ma Jeanne est venue à la grâce.»

Jésus leur caresse les cheveux à toutes les deux :

- Maintenant, partez et soyez toujours fidèle au Seigneur…»

Jésus reprend sa marche sur la route qui mène à Ptolémaïs.

« Et cela non plus ce n’est pas une défaite, mes amis. Là aussi, je n’ai pas été ni chassé, ni ridiculisé, ni maudit. »

Vision et dictée du 15 novembre 1945, tome 5, p 243, § 331.

L’appellation de Cananéenne désigne cette femme comme appartenant à la population autochtone de cette région de Phénicie (et non pas habitante de Cana). Quelle soit païenne, n’exclut pas qu’elle a entendu parler de Jésus. La femme Cananéenne est connue des évangélistes Matthieu (15, 21-28) et Marc (7, 24-30), en des termes assez proches, mais ils ne proposent pas d’explication à la dureté des paroles de Jésus. Celle-ci serait bien une réponse aux six apôtres qui récriminaient face à l’apostolat infructueux en pays étranger. Jésus oppose à la Cananéenne, les reproches que les apôtres lui faisaient comme pour les trois autres miracles qui eurent lieu ces jours-là.

5. L’hydropique, un jour de Sabbat.

C’est la veille du sabbat, le 26 janvier 29 et tous les apôtres ont rejoint Jésus, bien au sud de Nazareth.

« …Jésus marche à deux ou trois pas en avant de ses disciples. Ils sont tous enveloppés dans leur manteau de laine…Ils hésitent sur le chemin à prendre et trouvent une petite maison de pauvres avec deux ou trois champs autour. Une petite fille est en train de tirer de l’eau à un puits.

« Paix à toi, fillette, dit Jésus, s’arrêtant à la limite de la haie. Où se trouve la maison d’Ismaël, le pharisien ?

- Tu es perdu, Seigneur. Tu dois revenir au carrefour et prendre la direction du couchant du soleil. Mais il faut marcher beaucoup…Tu as mangé ? Entre si tu veux. Nous sommes pauvres, mais toi non plus tu n’es pas riche, tu peux t’en arranger. Viens.

Et d’une voix perçante, elle appelle : « Maman ».

Une femme de quarante ans sort sur le seuil. Son visage est honnête mais un peu triste. Elle tient dans ses bras un enfant d’environ trois ans, à peine vêtu.

« Entre. Le feu est allumé. Je te donnerai du lait et du pain.

- Je ne suis pas seul, j’ai des amis.
- Qu’ils entrent tous et que la bénédiction de Dieu soit sur les pèlerins que j’accueille.»

Ils entrent dans une cuisine basse et sombre qu’égaie un feu pétillant. Ils s’asseyent çà et là sur des coffres bruts.

- Maintenant, je vais préparer.

- Tu es seule ? demande Jésus.

- J’ai un mari et sept enfants ; les deux plus grands sont encore au marché de Naïm. C’est à eux d’y aller parce que mon mari est malade. C’est une grande douleur ! Les fillettes m’aident. Celui-ci est le plus petit mais j’en ai encore un autre à peine plus grand.»

Puis une discussion s’engage entre Jésus et les enfants. Alors la femme interroge Judas en aparté :

« Qui est ton ami ?

- C’est le Rabbi de Galilée. Jésus de Nazareth. Tu l’ignores, femme ?

- La Galilée n’est pas à notre portée et moi, j’ai tant de soucis ! Mais…est-ce que je pourrais lui en parler ?

- Tu le peux », dit avec condescendance Judas.

…La femme s’approche de Jésus. Elle reste un peu hésitante, puis elle pousse un cri étouffé :

- Jésus, aie pitié de mon mari ! »

Jésus se lève, il la domine de sa grande taille mais il la regarde avec tant de bonté qu’elle s’enhardit.

« Que veux-tu que je fasse ?

- Il est très malade, gonflé comme une outre, il ne peut plus se baisser pour travailler. Il ne trouve pas de repos car il étouffe et s’agite…Et nous avons des enfants encore petits…

- Tu veux que je le guérisse ? Mais pourquoi attends-tu cela de moi ?

- Parce que c’est toi… je ne te connaissais pas mais j’ai entendu parler de toi. Je t’ai cherché à trois reprises, même avec mon mari malgré la souffrance pour se déplacer en char…Toi qui est bon, tu vas chez Ismaël ?

- Oui, pourquoi ?

- Parce que…Seigneur, je sais que tu dis de ne pas juger, de pardonner et de s’aimer. J’ai cherché à me renseigner sur toi…Je ne veux pas faire quoi que ce soit qui te déplaise…Mais comment ne pas juger Ismaël ? Moi, je n’ai rien de commun avec lui et je n’ai donc rien à lui pardonner. Les insolences qu’il nous lance à la figure quand il rencontre notre pauvreté sur le chemin, nous les secouons avec la même patience que nous secouons la boue ou la poussière qu’il projette sur nous en passant rapidement en char. Mais l’aimer et ne pas juger, c’est trop difficile…Il est tellement méchant !

- Il est tellement méchant ? Avec qui ?

- Avec tout le monde. Il opprime ses serviteurs, il prête avec usure et il a des exigences cruelles. Il n’aime que lui-même. Il est le plus cruel de la région. Il ne mérite rien, Seigneur.

- Je le sais. Tu dis vrai.

- Et tu vas chez lui ?

- Il m’a invité.

- Méfie-toi, Seigneur. Il ne l’a sûrement pas fait par amour. Il ne peut aimer. Et toi…tu ne peux pas l’aimer.

- Moi, j’aime même les pécheurs, femme. Je suis venu pour sauver ceux qui sont perdus…

- Mais lui, tu ne le sauveras pas. Oh ! Pardon d’avoir jugé ! Toi, tu sais…Tout est bien de ce que tu fais ! Pardonne à ma sotte langue et ne me punis pas.

- Je ne te punis pas, mais ne le fais plus. Aime même les méchants, non pas pour leur méchanceté, mais parce que c’est par l’amour qu’on leur obtient la miséricorde qui les convertit. Tu es bonne et désireuse de l’être encore davantage. Tu aimes la vérité…tu as pitié de l’hôte et du pèlerin et c’est ainsi que tu as élevé tes enfants. Dieu sera ta récompense. Je dois aller chez Ismaël…Je ne puis attendre ton mari qui est sur le chemin du retour. Mais dis-lui de souffrir encore un peu et de venir tout de suite chez Ismaël. Viens, toi aussi. Je le guérirai.

- Oh ! Seigneur !... »

La femme est à genoux aux pieds de Jésus et le regarde, riant et pleurant à la fois. Puis elle dit :

« Mais, c’est le sabbat ce soir !

- Je le sais. J’ai besoin que ce soit le sabbat pour dire quelque chose à ce propos à Ismaël. Tout ce que je fais, je le fais dans un but clair et exempt d’erreur. Sachez-le tous, même vous, mes amis qui avez peur et voudriez que je conforme ma conduite aux convenances humaines pour ne pas subir de dommage…Femme, je pars et je t’attends…»

Jésus embrasse les enfants et sort. Il refuse d’utiliser le char mis à sa disposition :

« Non, femme. Garde frais le cheval pour venir chez Samuel. Montre-moi seulement la route la plus courte.»

Le garçon les accompagne et, à travers champs et près, ils se dirigent vers une ondulation de terrain. Au-delà s’étend une vaste cuvette de quelques hectares bien cultivée, au milieu de laquelle se trouve une belle maison, large et basse, entourée d’un jardin bien entretenu.

Jésus entre dans la somptueuse maison de campagne d’Ismaël. Des serviteurs en grand nombre accourent à la rencontre de l’Hôte attendu. D’autres vont prévenir le maître qui sort au devant de jésus en s’inclinant profondément.

« Sois le bienvenu chez moi, Maître !

- Paix à toi, Ismaël Ben Fabi. Tu as désiré ma présence : je viens. Pourquoi m’as-tu invité ?

- Pour avoir l’honneur de t’accueillir et te présenter mes amis. Je veux qu’ils soient aussi les tiens, comme je veux que tu sois pour moi un ami.

- Je suis l’ami de tout le monde, Ismaël.

- Je le sais. Mais, tu comprends ! Il est bon d’avoir des amitiés en haut lieu. La mienne et celle de mes amis sont de cet ordre. Toi, pardonne-moi de te le dire, tu négliges trop ceux qui peuvent t’appuyer…

- Un ami ! Mais sais-tu le sens que je donne à ce mot ? Pour beaucoup, un ami veut dire une connaissance, pour d’autres un complice, pour d’autres un serviteur. Pour moi cela veut dire : une personne fidèle à la Parole du Père. Qui n’est pas cela ne peut être un ami pour moi, ni moi pour lui. 

- Mais c’est justement parce que je veux être fidèle que je désire ton amitié, Maître. Tu ne le crois pas ?

Le ton est donné…la discussion continue sur le royaume céleste et non terrestre que Jésus souhaite instaurer :

- Mon Royaume !...Ce Royaume n’est pas terrestre.

- Mais le roi d’Israël ?!

- Que vos esprits s’ouvrent pour comprendre le sens des paroles secrètes. Le Royaume du Roi des rois viendra, mais pas de la façon de voir humaine. Non pas pour ce qui périt, mais pour ce qui est éternel. On y arrive ni par un chemin bien pavé et triomphal, ni sur un tapis que le sang des ennemis rend pourpre, mais par le rude chemin du sacrifice et par la douce échelle du pardon et de l’amour. Ce sont les victoires contre nous-mêmes qui nous donneront ce Royaume. Dieu veuille que le plus grand nombre de juifs puissent me comprendre. Mais ce ne sera pas le cas. Vous pensez ce qui n’est pas…

- Tu nous crois incapables de te suivre ?

- Si vous le vouliez, vous le pourriez. Mais vous ne le voulez pas...

Puis cinq autres pharisiens arrivent et lui sont présentés.

Jésus, qui était au fond de la salle du repas, près des apôtres un peu intimidés et laissés de côté, est sollicité pour s’asseoir à la place d’honneur. Le repas commence par de nombreux plats de viandes et de poissons rôtis, des vins, de l’hydromel, qui passent et repassent. Tous essayent de faire parler Jésus, qui est questionné sur la Loi et son interprétation, mais également sur un cas particulier d’un achat d’une propriété occupée par une servante qu’il faut congédier…Jésus abonde ironiquement dans le même sens que le pharisien en poursuivant :

« La responsabilité de la mort de la servante ne reviendrait pas à l’acquéreur, mais au vendeur…De sorte que si la petite vieille meurt de faim, c’est elle qui est coupable, n’est-ce pas ?

- C’est cela, Maître. C’est le sort de ceux…qui ne servent plus. Les malades, les vieillards, les incapables sont condamnés à la misère, à la mendicité. Et la mort est ce qu’il y a de mieux pour eux…C’est ainsi depuis que le monde est monde et il en sera toujours ainsi…dit le pharisien.

- Jésus, aie pitié de moi ! »

On entend un cri de détresse malgré les fenêtres fermées car la salle est bien close et les lampes allumées.

« Qui m’appelle ?

- Quelque importun. Je vais le faire chasser. Ou quelque mendiant. Je lui ferai donner un pain.

- Jésus ! Je suis malade. Sauve-moi !»

…Et Ismaël se lève, mais Jésus l’oblige à s’asseoir en lui mettant la main sur l’épaule et en ordonnant :

«  Reste Ismaël. Je veux voir celui qui me cherche. Faites-le entrer. »

Un homme aux cheveux encore noirs d’une quarantaine d’années entre. Il est enflé comme un tonneau et jaune comme un citron, avec les lèvres violettes entrouvertes et la bouche haletante. Il est accompagné par sa femme. Il avance avec peine. Il voit qu’on le regarde d’un si mauvais œil ! Mais Jésus a quitté sa place et s’est approché du malheureux pour le prendre par la main et l’amener au milieu de la salle…

« Que veux-tu de moi ?

- Maître…je t’ai tant cherché…depuis si longtemps…Je ne veux rien que la santé…pour mes enfants et ma femme…toi, tu peux tout…Vois à quoi je suis réduit…

- Et tu crois que je puis te guérir ?

- Si je le crois !...Chaque pas m’est douloureux et pourtant j’ai fait des milles pour te chercher…Puis je t’ai suivi aussi en char…mais je ne te rattrapais jamais…Je suis étonné de n’être pas encore guéri, depuis que ma main est dans la tienne, car tout en toi est saint.

Le pauvre homme souffle comme un phoque sous l’effort qu’il a fait pour parler. La femme regarde son mari et Jésus et elle pleure. Jésus les observe et sourit. Puis il se retourne et demande :

« Toi, vieux scribe, réponds-moi : est-il permis de guérir un jour de sabbat ?

- Pendant le sabbat, aucun travail n’est permis.

- Même pas de sauver quelqu’un du désespoir ? Ce n’est pas un travail manuel.

- Le sabbat est consacré au Seigneur.

- Quelle œuvre plus digne d’un jour sacré que de faire en sorte qu’un fils de Dieu dise à son Père : « Je t’aime et je te loue parce que tu m’as guéri » ?

- Il doit le faire même s’il est malheureux.

- Chanania, sais-tu qu’en ce moment ton bois le plus beau est en train de brûler et que toute la pente du mont Hermon rougit de l’éclat de ces flammes ? »

Le vieil homme bondit comme si un serpent l’avait mordu.

« Maître, dis-tu la vérité ou est-ce une plaisanterie ?

- Je dis la vérité. Je vois et je sais.

- Ah ! Malheureux que je suis ! Mon plus beau bois ! Des milliers de sicles (unités de poids et de monnaie) en cendres ! Malédiction ! Maudits soient les chiens qui m’y ont mis le feu ! Que leurs viscères brûlent comme mon bois ! Le petit vieux est désespéré.

- Ce n’est qu’un bois et tu te plains ! Pourquoi ne loues-tu pas le Seigneur dans ce malheur ? Cet homme ne perd pas du bois qui repousse, mais la vie et le pain de ses enfants et il devrait louer quand toi, tu ne le fais pas ? Donc, scribe, il ne m’est pas permis de le guérir le jour du sabbat ?

- Maudit soyez-vous, toi, lui et le sabbat ! J’ai bien autre chose à penser, moi…»

Et, bousculant Jésus, il sort furieux et il braille de sa voix chevrotante pour avoir son char.

« Et maintenant ? demande Jésus en tournant son regard vers les autres : A votre tour, dites-moi : est-ce permis ou non ? »

Personne ne répond et on baisse la tête.

« Eh bien ! Moi, je vais parler. Je dis : Homme, qu’il te soit fait selon ce que tu crois. Tu es guéri. Loue l’Eternel. Va en paix.»

Son aspect est imposant et sa voix est un tonnerre comme toujours quand il va opérer un miracle. L’homme reste interdit. Peut-être pensait-il redevenir d’un seul coup agile comme autrefois. Et il lui semble qu’il n’est pas guéri. Il pousse un cri de joie, se jette aux pieds de Jésus et les baise.

« Va ! Va, sois toujours bon. Adieu ! »

L’homme sort, suivi de sa femme qui, jusqu’au dernier moment, se retourne pour saluer Jésus.

« Pourtant, Maître…Dans ma maison…Le jour du sabbat…

- Tu n’approuves pas ! Je le sais. Et c’est pour cela que je suis venu. Mon ami, toi ? Non. Mon ennemi. Tu n’es pas sincère avec moi, ni avec Dieu.

- Tu m’offenses, maintenant ?

- Non, je dis la vérité…Toi, tu avais deux orphelins dans ta propriété. C’étaient les enfants de deux serviteurs fidèles qui sont morts à la tâche, l’un avec la faux en main, l’autre tuée par une fatigue excessive. Pour que tu la gardes, tu avais exigé qu’elle ajoute à son service celui de son mari. Tu disais : « J’ai passé un contrat pour deux travailleurs et, pour te garder, j’exige ton travail et celui du mort. » C’est ce qu’elle a fait et elle est morte avec l’enfant qu’elle portait, car cette femme était mère et elle n’a pas obtenu la pitié que l’on a pour une bête qui engendre. Où sont maintenant ces deux enfants ?

- Je ne sais pas…Ils ont disparu, un jour.

- Ne mens pas maintenant. Avoir été cruel suffit. Il ne faut pas ajouter le mensonge pour rendre tes sabbats odieux à Dieu, même s’ils sont exempts d’œuvres serviles. Où sont ces enfants ?

- Je ne sais pas. Je ne sais plus, sois-en sûr.

- Moi, je sais. Je les ai trouvés un soir de novembre, froid, pluvieux, sombre, affamés et tremblants, près d’une maison, comme deux petits chiens à la recherche d’une bouchée de pain…Tu les as chassés, en leur refusant même le peu de bien qui appartenait à leurs parents. Ils pouvaient mourir de faim et de froid ou vivre en devenant, l’un voleur, l’autre une prostituée, car la faim porte au péché. Mais que t’importait ?...

Pourquoi voulez-vous vous croire parfaits, vous à qui le sort a donné une haute situation ? Pourquoi me haïssez-vous parce que je découvre vos plaies ? Je suis le Médecin de votre âme…Combien il y en a qui valent mieux que vous ! Ismaël, ne me hais pas, car je suis venu pour te guérir, je te soigne…Malheur à ceux qui caressent seulement un espoir de profit puis ferment leur cœur au frère qui ne peut plus servir!...

- Maître…je…je veux te satisfaire. Je reprendrai ces enfants.

- Non.

- Pourquoi ?

- Ismaël !... »

Ismaël baisse la tête. Il veut faire l’humble. Mais c’est une vipère à laquelle on a extrait le venin et elle ne mord plus parce qu’elle sait qu’elle n’en a plus…

Jésus termine par la parabole du banquet et par ces derniers conseils :

« …Que ceux qui cherchent la justice s’approchent de la Source…Ismaël, je te salue. Ne me hais pas. Réfléchis. Et rends-toi compte que j’ai été sévère par amour, non par haine. Paix à cette maison, paix à tous, si vous le méritez.»

Vision et dictée du 11 septembre 1944, tome 5, p 273, § 335.

Seul l’évangéliste Luc (14, 1-6) rapporte ce miracle en quelques phrases, en appuyant sur le reproche des notables de ne pas respecter le jour du sabbat.

6. La femme courbée.

En ce début février de l’an 29,

« Jésus est à l’intérieur de la synagogue de Chorazeïn qui se remplit de monde. Les notables de l’endroit ont insisté pour que Jésus y enseigne en ce jour de sabbat.

«… Nous t’accordons l’usage de notre synagogue pour que tu y enseignes, précisément parce que nous jugeons qu’il est bon de le faire. Accepte donc notre invitation et parle.»

Jésus ouvre les bras pour demander le silence à l’assistance et il commence son discours sur un ton de psalmodie, par un récit lent, chantant et emphatique …Après quelques courtes phrases d’un texte ancien, Jésus baisse les yeux, car il parlait le visage presque tourné vers le plafond et il fixe intensément le chef de la synagogue et les quatre notables qui étaient avec lui. Il leur demande :

« Avez-vous compris ce que cela signifie ?

- Cela se trouve dans le second livre des Rois, quand le saint roi acheta l’aire d’Arauna …Mais nous ne comprenons pas pourquoi tu nous l’as dit. Ici, il n’est pas question de peste et il n’y a pas de sacrifice à offrir. Toi, tu n’es pas roi…Nous voulons dire : tu ne l’es pas encore.

- En vérité votre intelligence est lente à comprendre les symboles et votre foi est incertaine. Si elle était assurée, vous verriez que je suis déjà Roi…Vous autres, habitants de Corazeïn, vous avez accordé au Verbe de parler, non par respect ou par foi, mais parce que vous avez dans le cœur une voix qui vous torture comme le ver qui ronge le bois…Je vais vous parler avec une parabole… »

Et Jésus raconte une parabole mettant en scène un artisan sculpteur qui a des difficultés à mener à bien son œuvre…La comparaison avec lui est saisissante. Il termine :

« Vous êtes impossibles à travailler… Vous n’auriez qu’une chose à faire pour changer : vous abandonner totalement à moi. Vous ne le faites pas et vous ne le ferez jamais. Le Travailleur, désolé, vous abandonne à votre destin. Mais comme il est juste, il ne vous abandonne pas tous de la même manière. Dans sa désolation, il sait choisir encore ceux qui méritent son amour, et il les réconforte et les bénit.

- Femme, viens ici ! » dit-il en faisant signe à une femme qui se tient près du mur, tellement courbée qu’elle ressemble à un point d’interrogation. Les gens regardent dans la direction qu’indique Jésus mais ne voient pas la femme qui, à cause de sa position, ne peut voir Jésus et sa main.

« Va donc, Marthe ! Il t’appelle » lui disent plusieurs.

Et la malheureuse s’approche en boitant avec son bâton, à la hauteur duquel se trouve sa tête.

Elle se trouve maintenant devant Jésus, qui lui dit :

« Femme, reçois un souvenir de mon passage et une récompense pour ta foi humble et silencieuse. Sois délivrée de ton infirmité » s’écrie-t-il en lui posant les mains sur les épaules.

Aussitôt la femme se lève et, droite comme un palmier, lève les bras en s’écriant :

« Hosanna ! Il m’a guérie ! Il a regardé sa fidèle servante et lui a accordé ses bienfaits. Louange soit au Sauveur et Roi d’Israël ! Hosanna au fils de David ! »

- Va en paix et persévère dans la foi.»

Le chef de la synagogue, que doivent encore brûler les paroles dites par Jésus avant la parabole, veut jeter son venin à cause de ce reproche et, pendant que la foule s’ouvre pour laisser passer la miraculée, il s’écrie avec indignation :

« Il y a six jours pour travailler, six jours pour demander et pour donner. Venez donc ces jours-là. Venez guérir ces jours-là, sans violer le sabbat, pécheurs et mécréants que vous êtes, corrompus et corrupteurs de la Loi ! »

Et il cherche à expulser tout le monde de la synagogue, comme pour chasser la profanation du lieu de prière, aidé par les quatre notables. Voyant cela, Jésus, l’air sévère, les bras croisés, s’écrie à son tour en les regardant :

« Hypocrites ! Lequel d’entre-vous, en ce jour de sabbat, n’a pas détaché son bœuf ou son âne de la mangeoire et ne l’a pas mené à boire ? Et qui n’a pas porté des bottes d’herbes aux brebis du troupeau et n’a pas trait le lait des mamelles pleines ? Pourquoi donc, puisque vous avez six jours pour le faire, l’avez-vous fait même aujourd’hui pour quelques deniers de lait ou par crainte que votre bœuf ne meure de soif ? Et moi, je n’aurais pas dû débarrasser cette femme du joug qu’elle a depuis dix huit ans, uniquement parce que c’est le sabbat ? Partez…! »

Les braves gens approuvent et louent, alors que les autres, blêmes de rage, s’en vont, abandonnant le chef de la synagogue, livide lui aussi.
Jésus le laisse également en plan et sort de la synagogue. Il prend la route de la campagne, accompagné des siens.

Vision et dictée du 21 novembre 1945, tome 5, p 293, § 337.

Seul l’évangéliste Luc (13, 10-17) rapporte ce miracle le jour du sabbat ainsi que tout le débat qui s’en est suivi, justifiant le recours à ce miracle le jour où Dieu doit être loué.

Jésus avait précédemment donné, le 2 juillet 1943, une autre dictée à Maria Valtorta sur le thème de ce miracle :

« Dans mon Evangile, il n’y a pas de passage qui ne contienne des références au surnaturel. Aujourd’hui, je te fais réfléchir à l’histoire de la femme courbée depuis plus de dix-huit ans.

Les pseudo-surhommes de maintenant nient que le démon puisse être l’auteur d’infirmités physiques. Ils nient beaucoup de choses, les surhommes. Trop. Ils ne se rendent pas compte que les « possédés » d’aujourd’hui, ce sont eux. Ils nient qu’il y ait des infirmités causées par des forces extranaturelles. Mais ils ne savent pas comprendre et guérir certaines infirmités par des forces naturelles. Ils ne le peuvent pas justement parce que certaines infirmités ont leur racine en dehors de la chair et l’accablent sans en être nées. Elles naissent dans ces zones où s’agitent les règnes de l’esprit.

Il y a deux règnes de l’esprit : l’un, céleste, vient de Dieu ; l’autre, malin, vient de Satan.

Dieu donne parfois à ses prédestinés des infirmités qui sont un passeport pour le Royaume divin. Encore plus souvent, Satan donne des infirmités qui sont une vengeance contre le serviteur de Dieu ou un impôt sur les pauvres qui ont cédé à ses séductions. Pauvres d’une pauvreté horrible parce qu’elle est la vraie richesse : celle de la grâce qui fait de vous les enfants et héritiers de Dieu.

Les remèdes humains sont inutiles en de tels cas. Seul le doigt de Dieu efface le décret de misère et souscrit au décret de délivrance. Celui qui est délivré guérit de la « possession » s’il est possédé. Celui qui est délivré entre au Ciel, si son infirmité est de Dieu.

Mais outre les infirmités de la chair, il y a les infirmités de l’esprit. Elles sont l’œuvre du Malin. Elles vous courbent, vous font vous débattre et écumer de rage ; elles émoussent les sens et la parole, vous portent à des aberrations morales pires que les maladies de la chair, parce qu’elles courbent et émoussent l’âme.

Je peux les guérir, moi seul. L’âme délivrée de l’influence qui la tenait courbée se redresse et glorifie le Seigneur, comme la femme de l’Evangile.

Toi, tu l’éprouves. Ta chair se meurt et tu le sens. Mais comme tu te sens libre et forte puisque ton Maître t’a guérie ! Une maîtrise virile et paisible a envahi ton esprit. Tu as la sensation de chaînes brisées tombées à tes pieds.

Maintenant je te dis : « Suis-moi. Suis-moi avec ton nouvel esprit et ne pèche plus pour que Satan ne puisse pas tendre son piège sur toi. Si tu me suis de près, il ne pourra pas te nuire car celui qui me suit ne pèche pas et, ne péchant pas, il ne s’asservit pas à celui qui veut faire de vous mes ennemis.»

Le lendemain, 3 juillet 1943, Jésus continue sa dictée sur le thème de l’âme possédée…

7. Les prodiges des apôtres, sauf de Judas.

C’est le début du mois de février 29.

« La route qui mène à Séphet (au nord-ouest du lac de Tibériade) s’élève vers un groupe de montagnes assez importantes et couvertes de végétation. Au point de rendez-vous prévu, se fait la jonction des huit apôtres avec les quatre autres. Ils rapportent comment s’est déroulé leur voyage, béni par certains miracles faits à tour de rôle par « tous les apôtres », disent-ils. Mais Judas rectifie :

« Excepté par moi, qui ne suis parvenu à rien.»

Il lui est très pénible d’avouer ce fait qui l’humilie.

« Nous t’avons dit que c’était parce que nous étions en présence d’un grand pécheur, lui répond Jacques qui explique : Tu sais, Maître ? C’était Jacob qui est très malade. C’est pour cela qu’il t’appelle, car il a peur de la mort. Mais il est plus avare que jamais…»

Il raconte que les apôtres lui ont fait ses travaux de semailles pendant que Judas essayait en vain de le guérir...

«…Mais Jacob est resté aussi malade qu’avant. Judas, découragé, prétend que c’est parce qu’il est tombé dans ta disgrâce pour t’avoir déplu et il en est humilié. Mais nous, nous soutenons que c’est parce qu’il se trouvait devant un pécheur obstiné…Qui a raison ?

- Vous sept. Vous avez dit la vérité…Et aux autres endroits ?

- Ah ! Nous avons guéri quelqu’un sur la route de Déberet. C’est Matthieu qui a opéré la guérison. Il s’agissait d’un malade fiévreux qui revenait de chez un médecin qui le donnait pour perdu. Nous sommes restés chez lui et la fièvre n’est pas revenue. Puis, à Tibériade, c’est André qui a guéri un passeur qui s’était cassé l’épaule en tombant sur le pont. Il lui a imposé les mains et son épaule a guéri. Imagine-toi cet homme ! Il a voulu nous amener en barque, sans payer…A Magdala, c’est Barthélemy qui a converti un cœur vicieux et qui a guéri un corps vicieux. Comme il a bien parlé ! Il a montré que le désordre de l’esprit produit le désordre corporel…Quand il l’a vu repenti et convaincu, il lui a imposé les mains et l’homme a été guéri…

Nous avons repris la route où se trouvaient cinq personnes qui demandaient une grâce de toi. Et ils étaient sur le point de repartir, découragés et nous les avons guéris…A Bethsaïde, c’est Jacques qui a fait un miracle pour un pauvre estropié, et Matthieu, en route vers la maison de Jacob, a guéri un enfant. Et aujourd’hui précisément, sur la place de ce petit village près du pont, Philippe et Jean ont guéri, le premier un homme qui avait les yeux malades et le second, un enfant possédé.

- Vous avez tous bien agi, très bien agi. Maintenant nous marchons jusqu’à ce village sur les pentes et nous allons nous arrêter dans quelque maison pour dormir.

- Et toi, mon Maître qu’as-tu fait ? demande Jean.

- A Nazareth, j’ai salué ma famille et mes amis ainsi que les parents des deux disciples. A Corazeïn, j’ai parlé dans la synagogue et j’ai guéri une femme…

- Les habitants de Corazeïn sont-ils meilleurs ? demande Matthieu.

- Non, ils sont de plus en plus mauvais, reconnaît franchement Jésus. Et ils nous ont maltraités, les plus puissants, naturellement, pas le simple peuple.

- C’est vraiment un mauvais endroit. Il ne faut plus y aller, dit Philippe.

- Oui, mais ils sont si peu nombreux que…moi, je ne m’occuperais plus de cet endroit. Tu l’as dit : « Impossible de les travailler », dit Thomas.

- La résine est une chose et une autre sont les cœurs. Il en restera quelque chose comme une semence sous les mottes et des mottes très compactes. Il faudra beaucoup de temps pour que cela perce, mais finalement cela percera. Ainsi de Corazeïn. Un jour naîtra ce que j’ai semé. Il ne faut pas se lasser aux premières défaites. Ecoutez cette parabole. On pourrait l’intituler : « la parabole du bon cultivateur ».

Jésus leur délivre alors cette parabole où il se met en scène face à un figuier stérile destiné à être arraché et détruit, lequel est la représentation de la ville de Corazeïn. Puis Jésus resté seul avec Judas essuie les reproches de l’apôtre :

-… C’est à cause de Toi que je n’ai plus de pouvoir. Car tu me l’as enlevé pour en donner davantage à Jean, à Simon, à Jacques, à tous, excepté à moi. Tu ne m’aimes pas, voilà. Et je finirai par ne pas t’aimer et par maudire l’heure où je t’ai aimé, en me ruinant aux yeux du monde pour un roi qui ne sait pas combattre, qui se laisse dominer même par la plèbe. Ce n’est pas ce qu’attendais de Toi ! 

- Ni Moi non plus de toi. Mais je ne t’ai jamais trompé, Moi. Et je ne t’ai jamais contraint…Pourquoi n’y a-t-il pas de repentir en toi, mais seulement de la haine contre Dieu, comme si c’était Lui qui était coupable de ton péché ? » Judas ne répond pas… »

Vision et dictée du 22 novembre 1945, tome 5, p 298, § 333.

8. Le jeune sourd-muet.

Après un épisode tumultueux et douloureux au tombeau d’Hillel, puisque Jésus et ses apôtres ont été chassés à coups de pierre par un groupe de rabbins furieux de les voir se recueillir à cette tombe

« Jésus reprend la route ce matin-là, dans cette région montagneuse. Jésus a la main bandée et son cousin Jacques, le front bandé. André boîte fortement et Jacques, fils de Zébédée, marche sans son sac qu’a pris son frère Jean. Par deux fois, Jésus a demandé :

« Tu arrives à marcher, André ?

- Oui, Maître. Je marche mal à cause du bandage mais la souffrance n’est pas forte.»

Et la seconde fois, il ajoute :

« Et ta main, Maître ?

- Une main n’est pas une jambe. Elle se repose et souffre peu.

- Hum ! Peu, je ne le crois pas, gonflée et ouverte jusqu’à l’os comme elle l’est…L’huile fait du bien, mais il aurait été préférable de nous être fait donner un peu de cet onguent de ta Mère par…

- Par ma Mère. Tu as raison…»

… A deux reprises, en rencontrant des ruisseaux, aussi bien André que les deux Jacques lavent les bandes qu’ils ont sur leurs contusions. Pas Jésus ; il poursuit tranquillement comme s’il ne sentait pas sa douleur…A la première maison d’un village où ils arrivent vers le crépuscule, ils s’arrêtent pour demander de l’eau et de l’huile afin de soigner la main qui, un fois enlevées les bandes, apparaît très enflée, bleuâtre au dos et avec une blessure toute rouge au milieu. Une femme apporte ce qu’il faut et dit :

«  C’est presque le soir, arrêtez-vous chez moi. C’est une maison de pauvres, mais de gens honnêtes. Je peux vous donner du lait dès que mes fils viendront avec les brebis. Mon mari vous accueillera volontiers…

- Oui, brave femme, nous restons ici pour la nuit.

Et pour le dîner. Oh ! Acceptez ! Cela ne me pèse pas. D’ailleurs, la miséricorde nous a été enseignée par certains qui sont disciples de ce Jésus de Galilée, appelé le Messie, qui fait tant de miracles et qui prêche le Royaume de Dieu. Mais ici, il n’est jamais venu, peut-être parce que nous sommes à la frontière Syro-phénicienne. Mais ses disciples sont venus et c’est déjà beaucoup. Pour la Pâque, nous, les villageois, nous voulons aller tous en Judée pour voir si nous trouvons ce Jésus, car nous avons des malades ; les disciples en ont guéri quelques-uns, mais pas tous. Et parmi eux, il y a un jeune homme, fils d’un frère de la femme de mon beau-frère.

- Qu’a-t-il ? demande Jésus souriant.

- Il est…Il ne parle pas et n’entend pas. Il est né comme ça. Peut-être un démon est-il entré dans le sein de la mère pour la faire désespérer et souffrir. Mais il est bon, comme s’il n’était pas possédé. Les disciples ont dit que, pour lui, il faut Jésus de Nazareth parce qu’il doit y avoir quelque chose qui lui manque et seul, ce Jésus…Ah ! Voici mes enfants et mon époux ! Melchias, j’ai accueilli ces pèlerins au nom du Seigneur et j’étais en train de parler de Lévi…Sarah, va vite traire le lait et toi, Samuel, descend prendre du vin et de l’huile dans la grotte et apporte des pommes du grenier. Dépêche-toi, Sarah, nous allons préparer les lits dans les chambres du haut.

- Ne te fatigue pas, femme. Nous serons bien n’importe où. Pourrais-je voir l’homme dont tu parlais ?

- Oui…Mais…Oh ! Seigneur ! Mais tu es peut-être le Nazaréen ?

- C’est moi. »

La femme s’écroule à genoux en s’écriant :

« Melchias, Sarah, Samuel ! Venez adorer le Messie ! Quelle journée ! Quelle journée ! Et moi, je l’ai dans ma maison ! Et je lui parle comme ça ! Et je lui ai apporté de l’eau pour laver sa blessure…Oh !...»

Elle s’étrangle d’émotion. Mais ensuite elle court à la bassine et la voit vide :

« Pourquoi avez-vous jeté cette eau ? Elle était sainte ! Oh ! Melchias ! Le Messie chez nous…

- Oui. Mais sois bonne, femme, et n’en parle à personne. Va plutôt chercher le pauvre garçon et amène-le moi ici…» dit Jésus en souriant.

Melchias revient promptement avec le jeune sourd-muet et ses parents, ainsi qu’avec la moitié du village au moins…La mère du malheureux adore Jésus et le supplie.

« Oui, ce sera comme tu veux. »

Il prend par la main le sourd-muet, l’éloigne un peu de la foule qui se presse et que les apôtres, par pitié pour la main blessée de Jésus, s’efforcent d’écarter. Jésus attire tout près de lui le handicapé, lui met ses index dans les oreilles et la langue sur les lèvres entrouvertes puis, levant les yeux vers le ciel, il lui souffle sur le visage et crie d’une voix forte :

« Ouvrez-vous ! »

Puis il recule. Le jeune homme le regarde un moment tandis que la foule chuchote. Il est surprenant de voir le changement du visage du sourd-muet, d’abord apathique et triste, puis surpris et souriant. Il porte les mains à ses oreilles, il les presse, les écarte…Il se convainc qu’il entend vraiment et ouvre la bouche en disant :

« Maman ! J’entends ! Oh ! Seigneur, je t’adore ! »

La foule est prise par l’enthousiasme habituel et elle l’est d’autant plus qu’elle se demande :

- Mais comment peut-il déjà savoir parler s’il n’a jamais entendu un mot depuis qu’il est né ? Un miracle dans le miracle ! Il lui a délié la langue et ouvert les oreilles et, en même temps, il lui a appris à parler. Vive Jésus de Nazareth ! Hosanna au Saint, au Messie ! »

Et ils se pressent contre lui, qui lève sa main blessée pour bénir, pendant que quelques-uns, avertis par la femme de la maison, se lavent le visage et les mains avec les gouttes d’eau restées dans la bassine. Jésus les voit et s’écrit :

« En raison de votre foi, soyez tous guéris. Rentrez chez vous. Soyez bons, honnêtes. Croyez à ma parole et gardez pour vous ce que vous savez jusqu’à ce que l’heure vienne de le proclamer sur les places et sur les routes de la terre. Que ma paix soit avec vous.»

Et il entre dans la vaste cuisine où le feu brille et où tremblent les lumières de deux lampes. »

Vision et dictée du 23 novembre 1945, tome 5, p 320, § 341.

L’évangéliste Marc raconte ce miracle (7, 31-37) avec le célèbre ordre donné et traduit : «Ephphata, ouvre-toi ». Il rajoute un commentaire des présents à la scène : « Ils étaient très impressionnés, jusqu’à dire : « Il a bien fait toutes choses, il fait entendre les sourds et parler les muets.»

9. Le bambin transmetteur d’un miracle.

C’est le début février 29, dans l’extrême nord de la Palestine en direction de Césarée de Philippe. Jésus a expliqué à l’assistance qui l’interrogeait la signification du signe de Jonas resté trois jours dans le ventre d’une baleine en corrélation avec sa propre mort. Il termine son enseignement par :

…« La vérité se révèle aux justes comme elle se révèle à ces innocents qui mieux que tout autre savent qui je suis. Avant de vous congédier, permettez-moi d'entendre louer la miséricorde de Dieu par les anges de la terre. Venez, enfants.”

Les enfants, qui étaient restés tranquilles avec peine, accourent vers Lui.

« Dites-moi, enfants sans malice, pour vous quel est mon signe ?

- Que tu es bon.

- Que tu fais guérir maman par ton Nom.

- Que tu aimes bien tout le monde.

- Que tu es beau, pas comme peut l'être un homme.

- Que tu rends bon même celui qui était mauvais comme mon père. »

Chaque petite bouche d'enfant annonce une douce particularité de Jésus et révèle les peines que Jésus a changées en sourires.

Mais le plus gentil de tous est un petit de quatre ans qui grimpe sur les genoux de Jésus et se serre à son cou en disant :

« Ton signe, c'est que tu aimes bien tous les enfants et que les enfants t'aiment bien. Ils t'aiment ainsi… »

Et il ouvre ses petits bras grassouillets, et il rit, pour se serrer de nouveau au cou de Jésus en frottant sa petite joue d'enfant à la joue de Jésus, qui l'embrasse en demandant :

« Mais pourquoi m'aimez-vous bien si vous ne m'avez jamais vu auparavant ?

- Parce que tu sembles l'ange du Seigneur.

- Tu ne l'as jamais vu, mon petit… », dit en souriant Jésus pour l'éprouver.

L'enfant reste un moment interdit, mais ensuite il rit en montrant ses petites dents, et il dit:

« Mais mon âme l'a bien vu ! Maman dit qu'elle est en moi, et elle est ici, et Dieu la voit, et l'âme a vu Dieu et les anges, et elle les voit. Et mon âme te connaît parce que tu es le Seigneur. »

Jésus le baise au front en disant:

« Que par ce baiser la lumière croisse dans ton intelligence », et il le dépose par terre, et l'enfant court en sautant vers son père en tenant sa main appliquée sur le front, à l'endroit où il a reçu le baiser et il crie :

« A maman, à maman ! Qu'elle mette son baiser au même endroit que le Seigneur et que la voix lui revienne et qu'elle ne pleure plus. »

On explique à Jésus que c'est une épouse qui a un mal à la gorge, qui désire le miracle et qui n'a pas été guérie par les disciples qui n'ont pu atteindre ce mal tant il est profond.

« Elle sera guérie par le plus petit disciple, son petit garçon. Va en paix, homme. Et aie la foi comme ton fils », dit Jésus en congédiant le père du petit.

Il embrasse les autres enfants qui sont restés, voulant avoir le même baiser sur le front, et il congédie les habitants. Il reste les disciples et les gens de Cédès et de l'autre localité. Pendant que l'on s'occupe des vivres, Jésus commande le départ pour le lendemain de tous les disciples qui le précéderont à Capharnaüm pour s'unir à d'autres venus d'autres lieux. »

Vision et dictée du 28 novembre 1945, tome 5, p 343, § 344.

10. L’accouchement difficile au château du Tétrarque.

Jésus se trouve à l’extrême nord de ses pérégrinations de Palestine, à Césarée de Philippe où règne le tétrarque demi-frère d’Hérode. La ville se trouve au pied d’un mont sur lequel trône une splendide citadelle.

« La voie que Jésus et les apôtres ont prise a beau monter un peu, elle est néanmoins pratique car c’est une vraie route que peuvent suivre les chevaux et les chars. Tout en haut, au sommet d’une montagne, se dresse un château massif ou une forteresse…

Le vieux Benjamin, poussé par la fierté de tout habitant envers sa cité, fait valoir le château du tétrarque.

« Les Romains eux-mêmes disent qu’il est beau. Et ils s’y connaissent !... » dit le vieillard qui connaît l’intendant. Je vais vous faire voir le plus vaste et le plus beau panorama de Palestine.»

Jésus écoute avec bienveillance. Les autres sourient un peu…Ils arrivent au sommet, la vue est vraiment belle.

« Venez ! Venez dedans, c’est plus beau. Nous allons monter sur la partie la plus haute de la citadelle. Vous allez voir…»

Ils pénètrent dans l’entrée sombre creusée dans la muraille jusqu’à une cour où les attendent l’intendant et sa famille. Les deux amis se saluent et le vieillard explique le but de la visite.

« Le Rabbi d’Israël ? Dommage que Philippe soit absent. Il désirait le voir car sa renommée était parvenue jusqu’à lui. Il aime les vrais rabbis car ce sont les seuls qui aient défendu son droit, et aussi pour faire la nique à Antipas (Hérode) qui ne les aime pas. Venez !

…Depuis un bastion, ils montent à une tour. Mais quelle vue quand Jésus et ceux qui l’accompagnent sortent sur la petite terrasse qui couronne la tour…On voit le mont Liban puissant, le mont Hermon qui brille au soleil avec ses neiges perlées, les monts de l’Iturée, la vallée du Jourdain enserrée dans un berceau…

« Que c’est beau ! Quelle splendeur ! » s’exclame Jésus en admirant. Il semble bénir ou embrasser ces lieux merveilleux avec ses bras qui s’ouvrent et son visage souriant…

Subitement, il se retourne, semblant interroger l’air à cause d’une longue plainte étouffée qui frappe ses oreilles, et ce n’est pas la première fois. Il regarde l’intendant comme pour lui demander ce qui arrive.

« C’est l’une des femmes du château, une épouse. Elle est sur le point d’avoir un enfant. Le premier et le dernier, car son époux est mort aux calendes de Casleu. Je ne sais même pas s’il va vivre, car depuis que cette femme est veuve, elle ne fait que fondre en larmes. Ce n’est plus qu’une ombre. Tu entends ? Elle n’a même plus la force de crier…Certainement…Veuve à dix-sept ans…et ils s’aimaient beaucoup. Sa belle-mère et ma femme lui disent : « Dans ton fils, tu trouveras Tobie. » Mais ce sont des mots…»

Ils descendent de la tour en admirant toujours le panorama. Puis l’intendant tient absolument à offrir des boissons et des fruits aux visiteurs et ils entrent dans une vaste pièce sur le devant du fort.

La lamentation est plus déchirante et plus proche et l’intendant s’excuse aussi parce que cela retient sa femme loin du Maître. Mais un hurlement sonore plus pénible que la lamentation d’avant lui succède et font rester en l’air les mains qui portaient les fruits.

« Je vais voir ce qui est arrivé » dit l’intendant qui sort pendant que la cacophonie des cris et des pleurs parvient encore plus puissante par la porte entrouverte.

L’intendant revient :

« Son enfant est mort à peine né…Quel drame ! Elle essaie de le ranimer avec les forces qui lui restent…Mais il ne respire plus. Il est noir !...» Il ajoute en hochant la tête : 

« Pauvre Dorca !

- Apporte-moi le bébé.

- Mais il est mort, Seigneur !

- Apporte-moi l’enfant, te dis-je, comme il est. Et dis à sa mère d’avoir foi.

L’intendant s’éloigne puis il revient :

- Elle refuse. Elle dit qu’elle ne le donnera à personne. Elle semble folle. Elle dit que nous faisons cela pour le lui prendre.

- Conduis-moi sur le seuil de sa chambre pour qu’elle me voie.

- Mais…
- Laisse-moi faire ! Je me purifierai après, si jamais…»

Ils parcourent rapidement un couloir sombre jusqu’à une porte fermée. Jésus l’ouvre lui-même en restant sur le seuil, en face du lit sur lequel une jeune femme diaphane serre sur son cœur un petit être qui ne donne pas signe de vie.

«  Paix à toi, Dorca. Regarde-moi. Ne pleure pas. Je suis le Sauveur. Donne-moi ton bébé…»

… La femme désespérée, qui, de prime abord, avait férocement serré le nouveau-né sur son cœur, le regarde et son œil qui était tourmenté et fou s’ouvre à une lumière douloureuse mais pleine d’espoir. Elle remet le petit être, enveloppé dans des linges fins, à la femme de l’intendant…et reste là, les mains tendues, la vie, la foi dans ses yeux dilatés, sourde aux prières de sa belle-mère qui voudrait qu’elle s’étende.

Jésus prend le petit paquet de chair à demi refroidie et les linges, il tient le bébé tout droit par les aisselles et appuie sa bouche sur les lèvres entrouvertes en se tenant penché car la petite tête pend en arrière. Il souffle fortement dans la gorge inerte…Il reste un instant les lèvres appuyées sur la petite bouche, puis il s’écarte…et un pépiement d’oiseau tremble dans l’air immobile…un deuxième plus fort…un troisième et enfin, dans un vagissement triomphal, le nouveau-né essaie de remuer sa petite tête en agitant ses menottes, ses pieds, tandis que se colore son petit crâne sans cheveux, sa frimousse minuscule et le cri de la mère lui répond :

« Mon fils ! Mon amour ! La descendance de mon Tobie ! Sur mon cœur ! Sur le cœur de maman…Que je meure heureuse…dit-elle dans un murmure qui s’éteint dans un baiser et une réaction d’abandon bien compréhensible.

- Elle meurt ! crient les femmes.

- Non. Elle entre dans un repos bien mérité. Quand elle va se réveiller, dites-lui d’appeler l’enfant : Jésaï-Tobie. Je le reverrai au Temple le jour de la purification. Adieu. Que la paix soit avec vous.»

Il referme lentement la porte et se tourne vers ses disciples. Ils sont tous là, en groupe ému qui a vu et qui le regarde avec admiration. Ils reviennent ensemble dans la cour et saluent l’intendant abasourdi qui ne cesse de répéter :

« Comme le tétrarque va regretter de n’avoir pas été ici ! »

Sur ce, ils reprennent leur descente pour retourner en ville. Jésus pose la main sur l’épaule du vieux Benjamin en lui disant :

«  Je te remercie pour ce que tu nous as fait voir et pour avoir été la source d’un miracle.»

Vision et dictée du 29 novembre 1945, tome 5, p 351, § 345.

11. L’aveugle amené par ses parents.

Après avoir rencontré Marziam, le fils adoptif de Pierre, qui faisait du bois, Jésus et son groupe d’apôtres arrivent dans la première rue de Bethsaïde, au milieu des jardins parés d’une verdure nouvelle. Pierre, avec d’autres personnes de Bethsaïde, est en train d’amener à Jésus un aveugle, pendant que Marziam est allé aider Porphyrée, le femme de Pierre. En plus des habitants de Bethsaïde et des parents de l’aveugle, il y a beaucoup de disciples venus d’autres villes, parmi lesquels Etienne, Hermas, le prêtre Jean, le scribe Jean et beaucoup d’autres.

« Je te l’ai amené, Seigneur. Il attendait ici depuis plusieurs jours, explique Pierre, pendant que l’aveugle et ses parents ne cessent de psalmodier : « Jésus, Fils de David, aie pitié de nous ! », « Mets ta main sur les yeux de mon fils et il verra », « Aie pitié, je crois en toi ! ».

Jésus prend l’aveugle par la main et recule avec lui de quelques mètres pour aller à l’abri du soleil qui embrase maintenant la rue. Il l’adosse au mur couvert de feuilles d’une maison, la première du village, et se place en face de lui. Il mouille ses deux index avec de la salive et lui frotte les paupières avec ses doigts humides, puis il appuie ses mains sur les yeux avec la base de la main dans le creux des orbites et les doigts dans les cheveux du malheureux. Il prie ainsi, puis il enlève ses mains :

« Que vois-tu ? demande-t-il à l’aveugle.

- Je vois des hommes. Ce sont sûrement des hommes. C’est comme cela que je me représentais les arbres couverts de fleurs, mais ce sont certainement des hommes, parce qu’ils bougent et s’avancent vers moi.»

Jésus pose de nouveau ses mains puis de nouveau les retire :

- Et maintenant ?

- Ah ! Maintenant je vois bien la différence entre les arbres plantés dans la terre et ces hommes qui me regardent…Et je te vois, toi ! Comme tu es beau ! Tes yeux ressemblent au ciel et tes cheveux aux rayons du soleil…et ton regard et ton sourire sont de Dieu. Seigneur, je t’adore ! »

Et il s’agenouille pour baiser le bord de son vêtement.

« Lève-toi et viens vers ta mère qui, pendant tant d’années, a été pour toi lumière et réconfort et donc tu ne connais que l’amour. »

Il le saisit par la main et le conduit à sa mère qui est agenouillée à quelques pas de là, l’adorant comme auparavant elle le suppliait.

« Relève-toi, femme. Voici ton fils. Il voit la lumière du jour et que son cœur veuille suivre la Lumière éternelle. Rentrez chez vous. Soyez heureux et soyez saints par reconnaissance pour Dieu. Mais en traversant les villages, ne dites à personne que c’est moi qui l’ai guéri, pour que la foule ne se précipite pas ici et m’empêche d’aller là où il est juste que j’aille apporter une confirmation de foi, de lumière et de joie aux autres enfants de mon Père. »

Sur ce, par un petit sentier à travers les jardins, il se dirige vivement vers la maison de Pierre. Il y entre en adressant à Porphyrée sa douce salutation. »

Vision et dictée du 1er décembre 1945, tome 5, p 366, § 347.

L’évangéliste Marc rapporte ce même miracle (Mc 8, 22-26) en précisant que Jésus conduisit l’aveugle hors du village, avec interdiction d’y retourner après le miracle.

12. L’adolescent épileptique démoniaque.

C’est le 19 février 29.Vient d’avoir lieu la scène de la Transfiguration sur le mont Thabor où Jésus est apparu au trois apôtres qui l’accompagnait, Pierre, Jean et Jacques, sous une forme céleste dans une clarté phosphorescente mystérieuse. Après cet évènement, ils redescendent de la montagne.

« Ils reprennent leur marche vers la vallée mais, à un certain endroit, Jésus tourne par un sentier rapide…En effet, au moment où le maquis fait place à une prairie qui descend en pente douce pour arriver à la grand route, ils voient la masse des disciples accrue de voyageurs curieux, de scribes s’agiter au pied de la montagne.

« Oh là là, des scribes ! …Et ils discutent déjà ! » dit Pierre en les montrant du doigt.

Et il descend les derniers mètres à contrecoeur. Mais ceux d’en-bas les ont vus et se les montrent, puis ils se mettent à courir vers Jésus en criant :

« Comment donc ? Maître, arrives-tu de ce côté ? Nous allions nous rendre à l’endroit convenu, mais les scribes nous ont retenus par des discussions et un père angoissé par ses supplications.

- De quoi discutiez-vous ?
- D’un possédé. Les scribes se sont moqués de nous parce que nous n’avons pas pu le délivrer. Judas a encore essayé, c’était pour lui un point d’honneur, mais en vain. Alors nous leur avons dit :

« A votre tour d’essayer.» Ils ont répondu : « Nous ne sommes pas des exorcistes.» Par hasard, il est passé des gens qui venaient de Caslot-Thabor, parmi lesquels se trouvaient deux exorcistes. Mais aucun résultat. Voici le père qui vient te prier. Ecoute-le.»

Effectivement, un homme s’avance en suppliant et il s’agenouille devant Jésus qui est resté sur le pré en pente, de sorte qu’il surplombe le chemin d’au moins trois mètres et qu’il est bien visible de tous.

« Maître, lui dit l’homme, je suis allé avec mon fils à Capharnaüm pour te chercher. Je t’amenais mon malheureux fils afin que tu le délivres, toi qui chasses les démons et guéris toutes sortes de maladies. Il est souvent pris par un esprit muet. Dans ce cas, il ne peut que pousser des cris rauques comme une bête qui s’étrangle. L’esprit le jette à terre et lui se roule en grinçant des dents, en écumant comme un cheval qui ronge son mors. De plus, il se blesse ou il risque de mourir noyé ou brûlé, ou bien encore écrasé, car l’esprit l’a envoyé plus d’une fois à l’eau, dans le feu ou en bas des escaliers. Tes disciples ont essayé mais n’ont pas pu. Oh ! Seigneur plein de bonté ! Pitié pour moi et mon enfant ! »

Jésus flamboie de puissance pendant qu’il s’écrie :

« O génération perverse, foule satanique, légion rebelle, peuple d’enfer incrédule et cruel, jusqu’à quand devrai-je rester à ton contact ? Jusqu’à quand devrai-je te supporter ? »

Il est si imposant qu’il se fait un silence absolu et que les railleries des scribes cessent.

Jésus dit au père :

« Lève-toi et amène-moi ton fils.»

L’homme part et revient avec d’autres hommes, au milieu desquels se trouve un garçon de douze à quatorze ans. C’est un bel enfant, mais à l’air un peu hébété comme s’il était abasourdi. Il a une longue blessure rouge sur le front et plus bas, se trouve la trace blanche d’une vieille cicatrice. Dès qu’il voit Jésus qui le fixe de son regard magnétique, il pousse un cri rauque et il est pris de contorsions spasmodiques de tout le corps, il tombe à terre en écumant et en roulant les yeux, de sorte qu’on lui voit seulement le blanc de l’œil, alors qu’il se roule par terre dans la convulsion caractéristique de l’épilepsie.

Jésus s’avance de quelques pas pour être près de lui et il dit :

« Depuis quand cela arrive-t-il ? Parle fort pour que tout le monde entende.»

Tandis que le cercle de la foule se resserre et que les scribes se placent plus haut que Jésus pour dominer la scène, l’homme crie :

« Depuis son enfance, je te l’ai dit : il tombe souvent dans le feu, dans l’eau, en bas des marches et des arbres, parce que l’esprit l’assaille à l’improviste et le projette ainsi pour en venir à bout. Il est tout couvert de cicatrices et de brûlures. C’est une chance qu’il ne soit pas resté aveugle sous les flammes du foyer. Aucun médecin, aucun exorciste n’a pu le guérir et pas davantage tes disciples. Mais toi, si, comme je le crois fermement, tu peux quelque chose, aie pitié de nous et secours-nous.

- Si tu peux le croire, tout m’est possible, car tout est accordé à celui qui croit.

- Oh ! Seigneur, si je crois ! Mais si ma foi n’est pas encore suffisante, augmente toi-même ma foi, pour qu’elle soit complète et obtienne le miracle » dit l’homme en pleurant, agenouillé auprès de son fils plus que jamais en convulsions.
Jésus se redresse, recule de deux pas et pendant que la foule resserre plus que jamais le cercle, il s’écrie d’une voix forte :

« Esprit maudit qui rends l’enfant sourd et muet et le tourmentes, je te l’ordonne : sors de lui et n’y rentre jamais plus ! »

L’enfant, tout en restant couché au sol, fait des sauts effrayants, s’arc-boutant et poussant des cris surhumains. Puis, après un dernier sursaut par lequel il se retourne à plat ventre en se frappant le front et la bouche contre une pierre qui dépasse de l’herbe et qui se rougit de sang, il reste immobile.

« Il est mort ! s’écrient certains.

- Pauvre enfant !

- Pauvre père ! compatissent les meilleurs. Et le scribes, railleurs :

- Il t’a bien servi, le Nazaréen !  ou bien : Maître, comment se fait-il ? Cette fois, Belzébuth te fait piètre figure…»

Et ils rient haineusement. Jésus ne répond à personne, pas même au père qui a retourné son fils et lui essuie le sang du front et des lèvres blessées, en gémissant et en appelant Jésus. Mais le Maître se penche et prend l’enfant par la main. Celui-ci ouvre les yeux en poussant un gros soupir, comme s’il s’éveillait d’un rêve, il s’assied et sourit. Jésus l’attire à lui, le fait mettre debout et le remet au père, tandis que la foule hurle d’enthousiasme et que les scribes s’enfuient, poursuivis par les railleries de tous…

« Et maintenant, allons » dit Jésus à ses disciples.

Après avoir congédié l’assistance, il contourne la montagne en se dirigeant vers la route déjà parcourue le matin. »

Quelques temps après, ils se retrouvent ensemble après le repas du soir à Nazareth…

Les commentaires sur l’épileptique guéri au pied de la montagne sont de rigueur :

« Il a vraiment fallu que ce soit toi ! s’exclame son cousin Simon.

- Mais même en voyant que leurs exorcistes n’y pouvaient rien, tout en reconnaissant qu’ils avaient employé les formules les plus fortes, le miracle ne les a pas persuadés, ces faucons ! dit, en hochant la tête, le passeur Salomon.

- Et même en disant aux scribes leurs propres conclusions, on ne les persuaderait pas.

- Oui ! Mais il me semblait qu’ils parlaient bien, n’est-ce-pas ?

- Très bien. Ils ont exclu tout sortilège du démon dans le pouvoir de Jésus, en disant qu’ils s’étaient sentis envahis par une paix profonde quand le Maître a fait le miracle, alors que, disaient-ils, quand il sort sous l’influence d’un pouvoir mauvais, ils en éprouvent une sorte de souffrance, répond Hermas.

- Pourtant, comme il était fort cet esprit, hein ? Il ne voulait pas partir ! Mais pourquoi ne le tenait-il pas en permanence ? C’était un esprit qui avait été chassé, qui était perdu, ou bien l’enfant est-il assez saint pour le chasser lui-même ?

Jésus répond spontanément :

- J’ai expliqué à plusieurs reprises que toute maladie, étant un tourment et un désordre, peut cacher Satan et que Satan peut se cacher dans une maladie, s’en servir, la créer pour tourmenter et faire blasphémer Dieu. L’enfant était malade, pas un possédé. Une âme pure. C’est pour cela que je l’ai délivrée, avec beaucoup de joie, du démon très rusé qui voulait la dominer au point de la rendre impure.

- Alors pourquoi, si c’était une simple maladie, n’avons-nous pas réussi ? fait remarquer Judas.
- Oui ! On comprend que les exorcistes ne pouvaient rien si ce n’était pas un possédé ! Mais nous…observe Thomas.

Et Judas, qui ne digère pas l’échec d’avoir essayé plusieurs fois en obtenant seulement de le faire tomber dans de l’agitation, sinon dans des convulsions, dit :

- Mais avec nous il devenait pire…Ce qui a fait rire les scribes derrière moi.

- Et cela t’a déplu ? demande Jésus, comme incidemment.

- Bien sûr ! Ce n’est pas agréable d’être bafoué et ce n’est pas utile quand on est de tes disciples. On y perd son autorité.

- Quand on a Dieu avec soi, on ne manque pas d’influence, même si tout le monde vous raille, Judas, fils de Simon.

- D’accord. Mais toi, augmente donc notre puissance, au moins en nous tes apôtres, pour que certains échecs ne se produisent plus.

- Il n’est pas juste que j’augmente votre pouvoir et ce ne serait pas utile. Vous devez agir par vous-mêmes, pour réussir. C’est à cause de votre insuffisance que vous ne réussissez pas et aussi parce que vous avez diminué ce que je vous avais donné par des dispositions qui ne sont pas saintes. Vous avez voulu les ajouter en espérant des triomphes plus spectaculaires.

- C’est pour moi que tu dis cela, Seigneur ? se récrie Judas.
- Tu dois savoir si tu le mérites. Moi, je m’adresse à tous.»

Barthélemy demande :

- Mais alors qu’est-ce qui est nécessaire pour vaincre ces démons ?

- La prière et le jeûne. Il ne faut pas autre chose. Priez et jeûnez. Et non seulement en ce qui concerne la chair. Car il convient que votre orgueil ait jeûné de satisfactions. L’orgueil, quand on le satisfait, rend l’esprit et l’âme apathiques et l’oraison devient tiède, inerte, de même qu’un corps repu est somnolent et lourd.

Et maintenant allons prendre un juste repos…»

Vision et dictée du 3 décembre 1945, tome 5, p 385, § 349.

Ce miracle est rapporté de façon très proche par les trois évangélistes Matthieu (17, 14-21), Marc (9, 14-29) et Luc ( 9, 37-43). Marc fait aussi état de la remarque des disciples sur leur impuissance et la réponse de Jésus : « Ce genre d’esprit, rien ne peut le faire sortir, que la prière. »

13. La pièce de monnaie dans la bouche d’un poisson.

« Les deux barques prises pour retourner à Capharnaüm glissent sur un lac invraisemblablement paisible… Ce ne sont pas celles de Pierre et de Jacques, mais des barques louées à Tibériade. Judas s’en lamente :

« On a pensé aux pauvres. Mais à nous ? Comment allons-nous faire maintenant ? J’espérais que Kouza…Mais rien. Nous sommes dans la situation d’un mendiant qui se met sur les routes pour faire la quête auprès des pèlerins » bougonne-t-il à voix basse à Thomas, mais ce dernier, débonnaire, répond :

« Qu’y-t-il de mal, s’il en est ainsi ? Moi, je ne me fais aucun souci.

- Peut-être bien, mais à l’heure du repas, tu as plus d’appétit que tout le monde !

- Bien sûr ! J’ai faim. En cela aussi je suis vigoureux. Eh bien ! Aujourd’hui, au lieu de demander aux hommes le pain et la pitance, je les demanderai directement à Dieu.

- Aujourd’hui ! Aujourd’hui ! Mais demain, nous serons dans la même situation et après-demain aussi. De plus, nous nous dirigeons vers la Décapole où nous sommes inconnus et les habitants y sont à demi-païens…

- Et si tu continues, d’ici peu tu m’auras fait mourir et tu devras penser à mon enterrement. Ah, que de soucis ! Moi…je n’en ai vraiment aucun. Je suis joyeux, paisible comme un enfant qui vient de naître.»

Jésus, qui paraissait absorbé dans ses pensées, se retourne et dit à haute voix à Judas, mais comme s’il parlait à tout le monde :

« C’est très bien que nous n’ayons pas le moindre sou. La paternité de Dieu n’en brillera que davantage, même dans les exigences les plus humbles.

- Depuis quelques jours, pour toi, tout est bien. C’est bien qu’il n’y ait pas de miracle, c’est bien que l’on ne nous offre rien, c’est bien d’avoir donné tout ce que nous possédions, tout va bien, en somme…Mais moi, je me trouve très mal à l’aise…Tu es un cher Maître, un saint Maître, mais pour ce qui est de la vie matérielle…tu ne vaux rien, dit Judas sans aigreur, comme s’il faisait des observations à un bon frère qui se glorifie même de sa bonté imprévoyante.

Jésus lui répond en souriant :

- C’est ma plus grande qualité d’être un homme qui ne vaut rien pour ce qui est de la vie matérielle…Et je répète qu’il est bon de ne pas avoir le moindre sou.»

Et il a un sourire lumineux. La barque racle le fond, s’arrête et on descend…Pendant que Pierre traverse la place du marché, deux hommes viennent à sa rencontre et l’interpellent :

« Ecoute, Simon, fils de Jonas.

- J’écoute. Que voulez-vous ?

- Est-ce que ton Maître, du simple fait qu’il l’est, paie les deux drachmes dues au Temple ou non ?

- Bien sûr qu’il les paie ! Pourquoi ne le ferait-il pas ?

- Mais…parce qu’il se prétend le Fils de Dieu et…

- Et il l’est » réplique résolument Pierre déjà rouge d’indignation. Et il achève :

« Pourtant, comme il est un fils de la Loi, et le meilleur fils de la Loi, il paie ses drachmes comme tout Israélite…

- Il nous semble que non. On nous a dit qu’il ne le fait pas et nous lui conseillons de le faire.

- Hum ! » Grommelle Pierre dont la patience est presque à bout. ..Mon Maître n’a pas besoin de vos conseils. Allez en paix et dites à ceux qui vous envoient que les drachmes seront payées à la première occasion.

- Payées à la première occasion !...Pourquoi pas tout de suite ? Qui nous assure qu’il le fera, s’il est toujours ça et là, sans but ?

- Pas tout de suite parce que, pour le moment, il n’a pas le moindre sou…Nous sommes tous sans argent parce que nous, nous ne sommes pas des pharisiens ni des scribes qui ne sommes pas riches, qui ne sommes pas des espions, qui ne sommes pas des vipères, nous avons coutume de donner aux pauvres ce que nous avons, au nom de sa doctrine. Et pour l’instant, nous avons tout donné et si le Très-Haut ne s’en occupe pas, nous pourrions mourir de faim ou nous mettre à mendier au coin de la rue. Rapportez aussi cela à ceux qui disent de lui qu’il est un noceur. Adieu ! »

Sur ce, il les laisse en plan et s’en va en bougonnant, rouge de colère. Il entre dans la maison et monte dans la pièce du haut où se trouve Jésus qui écoute un homme le prier de se rendre dans une maison sur la montagne où quelqu’un se meurt.
Jésus congédie l’homme en promettant d’y aller sans tarder, puis il s’adresse à Pierre, assis dans un coin, l’air pensif.

« Qu’en dis-tu Simon ? Selon les règles, de qui les rois de la terre reçoivent-ils les tributs et l’impôt ? De leurs propres enfants ou des étrangers ?

Pierre sursaute :

« Comment sais-tu, Seigneur, ce que je dois te dire ?

Jésus sourit en ayant l’air de penser : « Laisse tomber », puis il reprend : « Réponds à ma question.

- Des étrangers, Seigneur.

- Donc les enfants en sont exempts, comme de fait cela est juste. Car un enfant est du sang et de la maison de son père et il ne doit payer à son père que le tribut de l’amour et de l’obéissance. Donc moi, en tant que Fils du Père, je ne devrais pas payer le tribut au Temple qui est la maison du Père. Tu leur as bien répondu. Mais il y a une différence entre toi et eux : toi, tu crois que je suis le Fils de Dieu et eux, comme ceux qui les ont envoyés, ne le croient pas. Aussi, pour ne pas les scandaliser, je vais payer le tribut, et tout de suite, pendant qu’ils sont encore sur la place pour le recevoir.

- Avec quoi, puisque nous n’avons pas le moindre sou ? » demande Judas qui s’est approché des autres. Tu vois bien qu’il est nécessaire d’avoir quelque chose !

- Nous allons nous le faire prêter par le maître de maison, suggère Philippe.

De la main, Jésus fait signe de se taire :

« Simon, va sur la rive et jette, le plus loin que tu le pourras, un filin muni d’un solide hameçon. Et dès que le poisson va mordre, tire à toi le filin. Ce sera une grosse prise. Prends-le. Rejoins ces deux hommes et paie pour toi et pour moi. Puis apporte le poisson. Nous le ferons rôtir et Thomas nous fera la charité d’un peu de pain. Nous mangerons et nous partirons aussitôt chez l’homme qui se meurt. Jacques et André, préparez les barques. Nous nous en servirons pour aller à Magdala et, ce soir, nous reviendrons à pied …»

Pierre sort, monte sur un petit bateau qui est à l’eau, il jette un filin fin et solide, garni d‘un petit caillou. Les eaux du lac s’ouvrent avec un des éclats argentés quand le poids y plonge, puis tout redevient tranquille pendant que l’eau se calme en cercles concentriques qui s’éloignent.

Mais après un moment, le filin qui était lâche dans les mains de Pierre se tend et vibre… Pierre tire tant et plus, tandis que la corde subit des secousses de plus en plus énergiques. A la fin, il donne une saccade et le filin vole avec sa proie qui voltige en l’air en faisant un arc au-dessus de la tête du pécheur, puis s’abat sur le sable jaunâtre où il se contorsionne sous la souffrance de l’hameçon qui lui fend le palais et de l’asphyxie qui commence.

C’est un magnifique poisson, gros comme un turbot et qui pèse au moins trois kilos. Pierre enlève l’hameçon de ses lèvres charnues, lui enfonce son gros doigt dans la gueule et il en sort une grosse pièce d’argent. Il la lève entre le pouce et l’index pour la montrer au Maître qui se trouve sur le parapet de la terrasse, puis il ramasse le filin, l’enroule, prend le poisson et court vers la place. Les apôtres sont stupéfaits…Jésus sourit :

« Nous aurons ainsi supprimé le scandale…»

Pierre rentre :

« Ils allaient venir ici, avec Eli, le pharisien. J’ai essayé d’être gentil comme une jeune fille et je les ai appelés en disant : « Hé ! Envoyés du fisc ! Prenez ! Cela vaut quatre drachmes, n’est-ce pas ? Deux pour le Maître et deux pour moi. Et nous sommes quittes, n’est-ce pas ? Au revoir et spécialement à toi, cher ami, dans la vallée de Josaphat.» Ils se sont fâchés parce que j’ai dit « fisc ». « Nous appartenons au Temple et non au fisc ». « Vous percevez les taxes comme les gabelous. Pour moi, tout percepteur appartient au fisc » ai-je répondu. Mais Eli m’a dit : « Insolent ! Tu souhaites ma mort ». « Non, mon ami ! Pas du tout. Je te souhaite un heureux voyage vers la vallée de Josaphat ; tu ne vas pas pour la Pâque à Jérusalem ? Nous pourrons donc nous y rencontrer, mon ami. ». « Je ne le souhaite pas et je ne veux pas que tu te permettes de m’appeler ton ami ». « En effet, c’est trop d’honneur » lui ai-je répondu. Et je suis parti »…

Les apôtres ne peuvent s’empêcher de rire au récit de Pierre et devant sa mimique. Jésus, qui tentait de rester impassible, esquisse pourtant un léger sourire, en déclarant :

« Tu es pire que la moutarde.» Et il conclut : « Cuisez le poisson et dépêchons nous. Au crépuscule, je veux être revenu ici.»

Vision et dictée du 5 décembre 1945, tome 5, p 400, § 351. Celles du lendemain, continuent la suite de la visite qui s’est enchaînée à cet épisode.

« C’est juste au moment où le ciel et le lac sont incendiés par les feux du crépuscule, qu’ils reviennent vers Capharnaüm. Ils sont contents. Ils discutent. Jésus parle peu, mais il sourit. Ils disent qu’ils ont été bien payés de leur fatigue parce que tout un petit groupe de petits enfants ont eu leur père guéri au moment où déjà sa mort était proche et où il se refroidissait et aussi parce qu’ils ne sont plus tout à fait sans argent. 

« Je vous avais bien dit que le Père allait pourvoir à tout, déclare Jésus.

- Et c’est un ancien amant de Marie de Magdala ? demande Philippe.

- Il semble que oui…D’après ce que l’on nous a dit…répond Thomas.

- A toi, Seigneur, que t’a dit l’homme ? » demande Jude .

Jésus sourit évasivement…

- Oui, mon frère, satisfais-nous….L’homme t’a-t-il demandé seulement de guérir ou aussi d’être pardonné ? demande Jacques.

Une longue discussion s’instaure entre les apôtres sur la façon d’obtenir un miracle en fonction du pardon demandé…Pierre semble vouloir conclure :

« Mais cet homme qui, d’après le bruit qui court était un grand débauché et un grand pécheur, n’était pas possédé, ou plutôt, sans l’être, il avait un démon comme maître sinon comme possesseur, avec tous ses péchés. Il était moribond, mais en définitive, qu’a-t-il demandé ? Nous sommes en train de faire un voyage dans les nuages, me semble-t-il…Nous en sommes encore à la première question. Jésus le satisfait :

- Cet homme a voulu être seul avec moi pour pouvoir parler en toute liberté. Il n’a pas exposé tout de suite son état de santé…Mais l’état de son âme. Il a dit : « je suis mourant, mais pas encore autant que je l’ai fait croire pour te faire venir le plus vite possible. J’ai besoin de ton pardon pour guérir. Mais cela me suffit. Si tu ne me guéris pas, je me résignerai. Je l’ai mérité. Mais sauve mon âme » et il ma confessé ses nombreuses fautes. Une chaîne de fautes à donner la nausée… 

- Et tu en souris, Maître ? Cela m’étonne ! relève Barthélemy.

- Oui, Barthélemy. J’en souris parce que ces fautes n’existent plus et parce que, avec les fautes, j’ai connu le nom de la rédemptrice. Dans son cas, l’apôtre a été une femme.

- Qui, alors ? demandent les apôtres après avoir cité plusieurs noms.

- Marie, sœur de Lazare, répond Jésus.

- Elle est venue ici ? Pourquoi ne l’a-t-on pas vue ?

- Elle n’est pas venue. Elle a écrit à son ancien complice. J’ai lu les lettres. Toutes lui adressent la même supplication : de l’écouter, de se racheter comme elle-même s’est rachetée, de la suivre dans le bien…Et elle l’a converti, à tel point qu’il s’était retiré dans sa maison de campagne pour vaincre les tentations de la ville…»

14. La seconde multiplication des pains.

C’est le jeudi 22 février 29.

« Ce n’est pas une plaine, ni non plus la montagne, il y a des montagnes assez loin à l’orient.

Il y a une petite vallée et d’autres ondulations plus basses et plates : des plateaux herbeux. Ce sont les premières pentes d’un groupe de collines au terrain plutôt aride et sans arbres. Il fait encore jour, l’occident est rouge à la couleur du soleil. C’est un début de crépuscule…

Jésus se tient debout sur un gros rocher et il parle à une foule très nombreuse répandue sur le plateau. Les disciples l’entourent. Lui, encore plus haut sur son piédestal rudimentaire, domine une foule de gens de tous âges et de toutes conditions. Il a accompli des miracles :

« Ce n’est pas à moi, mais à Celui qui m’a envoyé que vous devez adresser louange et reconnaissance…Que ceux qui sont guéris ainsi que leurs parents aiment le Seigneur d’un amour de fidélité. Ne faites pas un mauvais usage du don de la santé retrouvée. Plus que les maladies du corps, craignez les maladies du cœur…Vous tous qui vous vous réjouissez en ce moment, ne détruisez pas par le péché la bénédiction de Dieu…Soyez saints, soyez parfaits comme votre Père le veut…Que la paix de Dieu soit avec vous. »

Jésus se tait, il croise les bras et observe la foule qui l’entoure. Puis il regarde tout autour. Il lève les yeux vers le ciel serein qui s’assombrit au fur et à mesure que la lumière décroît. Il réfléchit, descend de son rocher et s’adresse aux disciples :

« J’ai pitié de ces gens. Ils me suivent depuis trois jours. Ils n’ont plus de provisions. Nous sommes loin de tout village. Je crains que les plus faibles ne souffrent trop si je les renvoie sans les nourrir.

- Et comment veux-tu faire, Maître ? Tu l’as dit toi-même ; nous sommes loin de tout village. Dans ce lieu désert où trouver du pain ? Et qui nous donnerait assez d’argent pour en acheter pour tout le monde ?

- N’avez-vous rien avec vous ? Pierre répond :

- Nous avons quelques poissons et quelques morceaux de pain : les restes de notre nourriture. Mais cela ne suffira jamais. Si tu les donnes à ceux qui sont les plus proches, cela va faire un grabuge. Tu nous en prives et tu ne fais de bien à personne.

- Apportez-moi ce que vous avez.»

Ils apportent un petit panier avec sept morceaux de pain à l’intérieur. Ce ne sont même pas des pains entiers. Ce doit être de gros morceaux coupés dans de grandes miches. Ensuite les petits poissons ne forment qu’une poignée de pauvres bestioles roussies par la flamme.

« Faites asseoir cette foule par groupe de cinquante et qu’ils restent tranquilles et silencieux s’ils veulent manger.»

Les disciples, les uns montant sur des pierres, les autres circulant parmi les gens, se donnent du mal pour établir l’ordre réclamé par Jésus. A force d’insister, ils y parviennent. Quelques enfants pleurnichent parce qu’ils ont faim et sommeil, d’autres parce que, pour les faire obéir, leur mère ou quelque autre parent leur a administré une gifle.

Jésus prend les pains, pas tous mais deux, un dans chaque main ; il les offre, les pose et les bénit. Il prend les petits poissons. Il y en a si peu qu’ils tiennent tous dans le creux de ses longues mains. Eux aussi, il les offre, les pose et les bénit.

« Et maintenant prenez, faites le tour de la foule et donnez abondamment à chacun.»

Les disciples obéissent. Jésus debout, blanche silhouette qui domine tout ce peuple assis en larges groupes qui couvrent tout le plateau, observe et sourit.

Les disciples vont et viennent toujours plus loin. Ils donnent tant et plus. Et le panier est toujours plein de nourriture. Les gens mangent, tandis que le soir descend et s’établit un grand silence et une grande paix.

Jésus dit :

« Voici un autre commentaire qui ennuiera les docteurs tatillons : l’application que je fais de cette vision évangélique. Je ne fais pas méditer sur ma puissance et ma bonté, ni sur la foi et l’obéissance des disciples. Rien de cela. Je veux montrer l’analogie de cet épisode avec l’action de l’Esprit saint.

…Je donne ma parole. Je donne tout ce que vous pouvez comprendre et par conséquent, assimiler pour en faire une nourriture de l’âme. Mais vous vous êtes rendus tellement lents à comprendre par la fatigue et la faim que vous ne pouvez assimiler toute la nourriture qui se trouve dans ma parole. Il vous en faudrait beaucoup, énormément. Mais vous ne savez pas en recevoir beaucoup. Vous êtes si pauvres en forces spirituelles ! Cela vous pèse sans vous donner du sang et des forces. Et voici qu’alors l’Esprit Saint opère le miracle pour vous. Le miracle spirituel de la multiplication de la Parole. Il multiplie cette parole en vous en éclairant tous les sens les plus secrets, de façon que, sans vous alourdir d’un poids qui vous écraserait sans vous fortifier, vous vous en nourrissez et ne tombez plus d’inanition tout au long du désert de la vie.

Sept pains et quelques poissons !

J’ai prêché pendant trois ans et, comme le dit mon bien-aimé Jean : « Si on devait écrire toutes les paroles que j’ai prononcées et tous les miracles que j’ai accomplis pour vous offrir une nourriture abondante, capable de vous amener sans faiblesse jusqu’au Royaume, la terre ne suffirait pas pour en contenir les volumes ». Mais si cela avait été fait, vous ne pourriez pas lire une masse d’écrits. Vous ne lisez, même pas comme vous le devriez, le peu qui a été écrit sur moi, l’unique sujet que vous devriez connaître, comme vous connaissez les mots les plus nécessaires dès l’âge le plus tendre.

Alors l’Amour vient et multiplie. Lui aussi, qui ne fait qu’un avec le Père et moi, a « pitié de vous qui mourez de faim » et, par un miracle qui se répète depuis des siècles, il double, décuple, centuple les significations, les lumières, le suc de chacune de mes paroles. Voilà donc un trésor sans fond de nourriture céleste. Il vous est offert par la Charité. Puisez-y sans crainte. Plus votre amour y puisera, plus celui-ci, qui est le fruit de l’Amour, déversera ses flots.

Dieu ne connaît pas de limites à ses richesses et ses possibilités. Vous, vous êtes relatifs. Pas lui. Il est infini dans toutes ses œuvres, même en celles de pouvoir vous donner à chaque heure, en toute circonstance, les lumières dont vous avez besoin à cet instant précis. Et comme au jour de la Pentecôte, l’esprit répandu sur les apôtres rendit leur parole compréhensible aux Parthes, aux Mèdes, aux Scythes, aux Cappadociens, aux habitants du Pont et de la Phrygie, et semblable à leurs langues natales aux Egyptiens et aux Romains, aux Grecs et aux Libyens, il vous offrira réconfort si vous pleurez, conseil si vous demandez conseil, participation de joie si vous êtes joyeux, par la même Parole.

Oh ! Réellement si l’Esprit vous éclaire : « Va en paix et aspire à ne pas pêcher », cette parole est une récompense pour celui qui n’a pas péché, encouragement pour celui qui, encore faible, ne veut pas pécher, pardon pour le coupable qui se repend, reproche tempéré de miséricorde pour celui qui n’a qu’une velléité de repentir. Encore n’est-ce là qu’une seule phrase et des plus simples. Mais combien qui, comme des boutons de fleurs, après une averse et un soleil d’avril, s’ouvrent serrés sur la branche où d’abord il n’y en avait qu’un seul de fleuri, puis la couvrent tout entière pour la joie de ceux qui les admirent. »

Vision et dictée du 28 mai 1944, tome 5, p 420, § 353.

Les évangélistes Matthieu (15, 32-39) et Marc ( 8, 1-10) rapportent également, en des termes très proches, mais sans le commentaire, cette seconde multiplication des pains, différente de la première car elle porterait, selon leurs écrits, sur quatre mille personnes rassemblées, au lieu des cinq mille lors du précédent miracle.

15. La fausse lépreuse, Rose de Jéricho.

Tout début mars 29, le groupe apostolique qui descend vers Jérusalem, mais sur la rive orientale du Jourdain, s’est arrêté pour dormir dans des grottes de la région.

« Maintenant, réveillons nos compagnons. Il ne pleut plus, les manteaux sont secs, les corps reposés. Mangez et partons. »

C’est Jésus qui parle, il hausse la voix lentement, mais le « partons » est un ordre précis. Tous se lèvent et regrettent d’avoir dormi tout du long, pendant que Jésus veillait. Ils se préparent, mangent, prennent leurs manteaux, éteignent le feu et sortent sur le sentier humide pour commencer à descendre jusqu’au chemin muletier qui suit la côte, suffisamment en pente pour ne pas être une mer de boue. La lumière est encore faible car il n’y a pas de soleil et le temps est couvert. Mais elle suffit pour voir.

André et les deux fils d’Alphée marchent tout en avant. A un certain moment, ils se penchent, regardent et reviennent en courant.

« Il y a une femme ! Elle semble morte ! Elle barre le sentier.

- Ah ! Quel ennui ! On commence mal. Comment va-t-on faire ? Maintenant, il va aussi falloir se purifier ! »

Ce sont les premiers murmures de la journée.

« Allons voir si elle est morte, dit Thomas à Judas.

- Pas question ! répond ce dernier.

- Moi, je viens avec toi, Thomas » dit Simon le Zélote en s’avançant.

Ils approchent d’elle, se penchent et Thomas revient en arrière en courant et criant.

« Elle est assassinée, peut-être, suppose Jacques.

- Ou bien morte de froid » répond Philippe.
Mais Thomas les rejoint et crie :

« Elle a le vêtement décousu des lépreux…»

On croirait qu’il a vu le diable, tant il est effrayé.

« Elle est morte ? demandent-ils.

- Qui peut savoir ! Moi, je me suis enfui.»

Simon se lève et s’empresse de venir vers Jésus. Il dit :

« Maître, c’est une sœur lépreuse. Je ne sais pas si elle est morte. On ne dirait pas. Il me semble que son cœur bat encore.

- Tu l’as touchée ! s’écrient plusieurs en s’éloignant.

- Oui. Je n’ai pas peur de la lèpre depuis que j’appartiens à Jésus. Et j’ai pitié, car je sais ce que c’est que d’être lépreux. Peut-être la malheureuse a-t-elle été frappée, car elle saigne de la tête. Peut-être était-elle descendue chercher de la nourriture. C’est terrible, savez-vous, de mourir de faim et d’être obligé de défier les hommes pour avoir un pain.

- Elle est très abîmée ?

- Non. Je ne sais pas comment elle est parmi les lépreux. Elle n’a pas de squames, ni de plaies, ni de gangrène. Elle l’est peut-être depuis peu. Viens, Maître, je t’en prie. Comme pour moi, aie pitié de la sœur lépreuse !

- Allons. Donnez-moi du pain, du fromage et le peu de vin qu’il nous reste.

- Tu ne vas pas la faire boire là où nous buvons ! s’écrie Judas, terrorisé.

- N’aie pas peur, elle boira dans ma main. Viens, Simon.»

Ils s’approchent…Mais la curiosité attire les autres aussi. Sans plus se soucier de ce que les feuillages mouillés font pleuvoir de l’eau des branches qui remuent, ni de la mousse trempée, ils montent sur la côte pour regarder sans s’approcher de la femme. Ils voient Jésus se pencher, la prendre sous les bras, la transporter et la faire asseoir contre un rocher. Sa tête pend comme si elle était morte.

« Simon, relève-lui la tête, que je puisse faire couler dans sa gorge un peu de vin.»

Il obéit sans crainte et Jésus, tenant la petite outre en l’air, fait tomber des gouttes de vin entre les lèvres blêmes et entrouvertes. Il dit :

« Elle est glacée, la malheureuse ! Et elle est toute trempée.

- Si elle n’était pas lépreuse, nous pourrions l’amener là où nous allons, dit André, compatissant.

- Il ne manquerait plus que cela ! lance Judas, furieux.

- Mais si elle n’est pas lépreuse ! Elle n’a pas de traces de lèpre.

- Elle en a le vêtement. Cela suffit.»

Pendant ce temps, le vin agit. La femme pousse un soupir fatigué. Jésus, voyant qu’elle avale, lui fait couler une grosse gorgée dans la bouche. La femme ouvre des yeux embués et épouvantés. Elle voit des hommes. Elle essaye de se lever et de fuir en s’écriant :

« Je suis infectée ! Je suis infectée ! »

Mais les forces lui manquent. Elle se couvre le visage des mains. Elle gémit :

« Ne me lapidez pas ! Je suis descendue parce que j’avais faim…Cela fait trois jours que personne ne m’a rien jeté…

- Voici du pain et du fromage. Mange. N’aie pas peur. Bois un peu de vin dans ma main, dit Jésus en se versant dans le creux des mains un peu de vin et en le lui donnant.

- Mais tu n’as pas peur ? demande la malheureuse stupéfaite.

- Je n’ai pas peur » répond Jésus.

Et il sourit en se levant mais il reste près de la femme qui mange avidement le pain et le fromage. On dirait un fauve affamé. L’impatience de se nourrir l’a fait haleter. Puis, une fois apaisé le désir animal de son estomac, elle regarde autour d’elle…Elle compte à haute voix :

- Un…deux…trois…treize…Mais alors ?...Oh ! Qui est le Nazaréen ? Toi, n’est-ce pas ? Toi seul peut avoir pitié d’une lépreuse, comme tu l’as montré !... »

La femme se met à genoux difficilement à cause de sa faiblesse.

« C’est moi, oui. Que veux-tu ? Guérir ?

- Oui…Mais, auparavant je dois te dire une chose…J’avais entendu parler de toi. Quelques passants m’en avaient parlé, il y a tellement longtemps…Tellement ? Non. C’était l’automne. Mais pour un lépreux…chaque jour vaut une année…J’aurai voulu te voir, mais comment aurais-je pu venir en Judée, en Galilée ? On me traite de « lépreuse ». Mais j’ai seulement une plaie à la poitrine et elle m’a été transmise par mon mari qui m’a prise vierge et saine, mais lui n’était pas sain. Mais c’est un grand…et il a tout pouvoir. Même celui de dire que je l’avais trahi en venant à lui, malade et de me répudier pour cette raison, afin de prendre une autre femme dont il était amoureux. II m’a dénoncé comme lépreuse et, comme je voulais me disculper, on m’a jeté des pierres. Etait-ce juste, Seigneur ? Hier soir, un homme est passé par Betjaboc, en annonçant que tu venais et qu’il allait à ta rencontre pour te chasser. Moi, j’étais là…J’étais descendue jusqu’aux maisons parce que j’avais faim. J’aurais fouillé dans le fumier pour me rassasier… Moi qui avais été une « dame », j’aurais cherché à prendre aux poules un peu de pâtée aigrie…»

Elle pleure…Puis, elle reprend :

« Le désir de te trouver, pour toi, pour te dire : «  Fuis ! » et aussi pour moi, pour te dire : « Pitié ! » m’a fait oublier que, contrairement à notre loi, les chiens, les porcs, les poulets vivent près des maisons d’Israël, mais que le lépreux ne peut descendre demander un pain, pas même une femme qui n’a de lépreuse que le nom. Et je me suis avancée pour demander où tu étais. Ils ne m’ont pas vu tout de suite dans l’ombre et ils m’ont dit : « Il monte par la berge du fleuve.» Mais ensuite ils m’ont vue et, au lieu de pain, ils m’ont jeté des pierres. J’ai couru pendant la nuit pour venir à ta rencontre, pour fuir les chiens. J’avais faim, j’avais froid, j’avais peur. Je suis tombée là où tu m’as trouvée. Ici, j’ai cru mourir. Au contraire, je t’ai rencontré, toi, Seigneur. Je ne suis pas lépreuse, mais cette plaie au sein qui m’empêche de revenir parmi les vivants. Je ne demande pas à redevenir Rose de Jéricho comme au temps de mon père, mais au moins à vivre parmi les hommes et à te suivre. Ceux qui m’ont parlé en octobre m’ont dit que tu avais des femmes disciples et que tu étais avec elles…Mais, d’abord, sauve-toi. Ne meurs pas, toi qui es bon !

- Je ne mourrai pas tant que l’heure ne sera pas venue. Va jusqu’à ce rocher, là-bas. Il y a une grotte sûre. Repose-toi et ensuite va trouver un prêtre.

- Pourquoi, Seigneur ? »

La femme tremble d’anxiété. Jésus sourit :

« Redeviens la Rose de Jéricho qui fleurit dans le désert et qui vit toujours, même si elle paraît morte. Ta foi t’a guérie. »

La femme entrouvre son vêtement sur la poitrine, regarde et s’écrie :

« Plus rien ! O Seigneur, mon Dieu ! » et elle tombe front contre terre.

« Donnez-lui du pain et de la nourriture. Et toi, Matthieu, donne lui une paire de sandales. Moi, je vais lui passer un manteau pour qu’elle puisse aller trouver le prêtre quand elle se sera restaurée. Remets-lui aussi l’obole, Judas, pour les dépenses de la purification ? Nous l’attendrons à Gethsémani pour la confier à Elise. Elle m’a demandé une fille.

- Non, Seigneur, je ne me repose pas. J’y vais tout de suite, tout de suite.
- Descends au fleuve, alors, lave-toi, mets le manteau.

- Seigneur, dit Simon, c’est moi qui vais le donner à ma sœur lépreuse. Permets-le moi et je la conduirais à Elise. Je guéris une seconde fois, en me revoyant en elle, heureux.

- Qu’il en soit comme tu veux. Procure-lui ce qu’il lui faut. Femme, écoute bien : tu iras te purifier, après quoi tu iras à Béthanie, tu demanderas Lazare et tu lui diras de te prendre chez lui jusqu’à mon arrivée. Va en paix.

- Seigneur ! Quand pourrai-je te baiser les pieds ?

- Bientôt. Va. Mais sache que seul le péché me répugne. Et pardonne à ton époux, parce que c’est par son intermédiaire que tu m’as trouvé.
- C’est vrai. Je lui pardonne. Je pars…Ah ! Seigneur ! Ne t’arrête pas ici où l’on te hait. Pense que j’ai marché, épuisée, pendant toute une nuit pour venir te prévenir et, si au lieu de te trouver, j’en avais trouvé d’autres, je pouvais être lapidée comme un serpent.

- Je m’en souviendrai. Va, femme. Brûle le vêtement. Accompagne-la, Simon. Nous nous suivrons. Nous vous rejoindrons au pont.»

Ils se séparent. Judas intervient :

« Tout de même, il nous faut maintenant nous purifier. Nous sommes tous impurs.

- Elle n’était pas lépreuse, Judas. C’est moi qui te le dis.

- Eh bien ! Moi, je me purifierai. Je ne veux pas d’impureté sur moi.

- Quel lys candide ! s’exclame Pierre. Si le Seigneur ne s’estime pas impur, veux-tu l’être, toi ?

- Et pour une femme dont le Seigneur affirme qu’elle n’était pas lépreuse ? Mais qu’avait-elle, Maître ? Tu as vu sa plaie ?

- Oui. C’est le fruit de la luxure d’un homme. Mais elle n’était pas lépreuse et si l’homme avait été honnête, il ne l’aurait pas chassée, car il était plus malade qu’elle. Mais tout sert aux luxurieux pour rassasier leur faim. Toi, Judas, si tu veux, tu peux y aller. Nous nous retrouverons à Gethsémani. Et purifie-toi ! Mais la première des purifications, c’est la sincérité. Tu es hypocrite. Souviens-t-en. Mais tu peux y aller.

- Non, je reste ! Puisque tu le dis, je le crois. Je ne suis donc pas un impur et je reste avec toi. Tu veux dire que je suis luxurieux et que je profitais de l’occasion pour…Je te prouve que c’est toi qui es mon amour.»

Ils descendent rapidement.»

Vision et dictée du 14 décembre 1945, tome 5, p 492, § 360.

La rose de Jéricho est une plante qui a la propriété de pouvoir se dessécher jusqu’à une cinquantaine d’années puis de reverdir en deux heures, appelée aussi « rose de la résurrection », en grec anastatica, qui a donné ce nom évocateur de anastasica, attribué par le père, riche marchand de Jéricho, à sa fille, laquelle sera encore présente comme disciple lors de l’ascension de Jésus.

16. Le Jourdain en crue.

« Jésus, par un temps de chien, marche sur un chemin de terre extrêmement boueux. La route est un vrai ruisseau de boue qui gicle à chaque pas, une vase jaunâtre, glissante comme du savon mou…rendant la marche pénible. Il a plu des cordes les jours précédents et le ciel annonce encore de la pluie…de temps à autre, un nuage crève et de grosses gouttes, chaudes comme si elles venaient d’une douche tiède, tombent et font des bulles dans la boue qui gicle encore plus sur les vêtements et les jambes. »

Les disciples n’arrêtent pas de se plaindre de marcher dans de telles conditions et arrivent même à se disputer assez longuement et méchamment alors que Jésus semble indifférent mais comprend tous les échanges virulents entre eux. Jean est venu à côté de Jésus pour le distraire de ce qui se passe…

…« Et Jésus lui passe un bras autour de l’épaule, l’attire à lui et ils marchent ainsi enlacés. Tout le monde se tait pendant un moment, on n’entend que le bruit des pas sur la terre. Puis un bruit se fait entendre. Celui d’un bouillonnement monotone, interrompu de temps en temps par de légers éclatements.

« Tu entends ? dit Jésus. Le fleuve est proche.

- Mais nous n’arriverons au gué que dans la nuit qui va bientôt tomber.

- Nous dormirons dans quelque cabane. Et demain nous passerons. J’aurai voulu arriver plus tôt car le niveau monte d’heure en heure. Tu entends ? Les roseaux des rives se brisent sous le poids des eaux en crue.
- Ils t’ont tant retenu dans ce village de la Décapole ! Nous disions bien à ces malades : « Une autre fois ! » mais…

- Mais celui qui est malade veut guérir, Jean. Et celui qui a pitié guérit aussitôt, Jean. Peu importe. Nous passerons quand même. Je veux parcourir l’autre rive avant de revenir à Jérusalem pour la Pentecôte.»

Ils se taisent de nouveau. La nuit descend avec la rapidité des jours de pluie et la marche devient encore plus difficile.

« Passons de l’autre côté du chemin. Nous sommes maintenant tout près du gué. Nous allons chercher une cabane.»…

Ils se dirigent vers le fleuve dont la rumeur devient plus proche et plus forte…L’eau a tout envahi et les premiers roseaux, courbés, brisés ou submergés ne sont plus visibles. L’eau est déjà au pied des premiers arbres…

« Ici, il est plus guéable, dit Pierre.

- Pas ici. Mais regarde là-bas, on passe encore » dit André.

En effet, deux quadrupèdes franchissent le fleuve avec précaution. L’eau arrive au ventre des animaux.

« S’ils passent, les barques passeront aussi.

- Mais il vaut mieux traverser tout de suite, même de nuit. Les nuages se sont dissipés et la lune luit. Ne ratons pas le moment. Cherchons s’il y a une barque…»

Et Pierre lance par trois fois un cri prolongé et plaintif : « Oh…hé ! ». Pas de réponse.

« Allons plus bas jusqu’au gué. Melchias doit y être avec ses fils. C’est la bonne saison pour lui. Il nous fera traverser.»

Ils marchent le plus rapidement possible sur le sentier étroit qui longe le fleuve, qui le frôle presque.

« Mais n’est-ce pas une femme ? dit Jésus en regardant les deux personnes qui viennent de passer le fleuve avec leurs chevaux et sont arrêtés sur le sentier.

- Une femme ? »

Pierre et les autres voient mal et ne distinguent pas si cette forme sombre, qui est descendue du cheval et attend, est un homme ou une femme.

« Oui, c’est une femme. C’est…c’est Marie de Magdala ! Regardez, maintenant qu’elle est dans le clair de lune.

- C’est bon pour toi qui y vois clair. Tu as de bons yeux !

- C’est Marie. Que peut-elle vouloir ? et Jésus crie :

- Marie !

- Rabbouni ! C’est toi ? Dieu soit loué, je t’ai trouvé ! »

Marie court comme une gazelle vers Jésus…Elle a laissé tomber un premier manteau très lourd et avance maintenant avec son voile et un manteau plus léger enroulé autour du corps sur son vêtement sombre. Quand elle atteint Jésus, elle tombe à ses pieds sans s’occuper de la boue. Elle est haletante mais heureuse. Elle répète : 

« Gloire à Dieu qui m’a permis de te trouver !

- Pourquoi, Marie ? Qu’arrive-t-il ? Tu n’étais pas à Béthanie ?

- J’étais à Béthanie avec ta Mère et les femmes, comme tu l’avais dit…Mais je suis venu à ta rencontre…Lazare ne le pouvait pas car il souffre beaucoup…Alors je suis venue avec le serviteur…

- Toi, en voyage seule avec un garçon et à cette saison !

- Oh, Rabbouni ! Tu ne veux pas me dire que tu penses que j’ai peur ? Je n’ai pas eu peur de faire tant de mal…Je n’ai pas peur maintenant de faire le bien ?

- Alors pourquoi es-tu venue ?

- Pour te dire de ne pas traverser…De l’autre côté, ils t’attendent pour te faire du mal…Je l’ai appris…Je l’ai appris par un Hérodien qui autrefois…m’aimait…Qu’il l’ait dit par amour, encore, ou par haine, je ne sais…Je sais qu’il y a trois jours, il m’a vue à travers la grille et m’a dit : « Stupide Marie, tu es en train d’attendre ton Maître ? Tu fais bien car ce sera la dernière fois. A son passage en Judée, on va le prendre. Regarde-le bien puis échappe-toi, car il n’est pas prudent d’être près de lui, maintenant…» Alors…Tu peux penser avec quel cœur…Je me suis informée…Tu sais…J’ai connu beaucoup d’hommes…et tout en me traitant de folle ou de…possédée, ils me parlent encore…J’ai su que c’était vrai. Alors j’ai pris deux chevaux et je suis venue, sans rien dire à ta Mère…pour ne pas l’affliger. Eloigne-toi…Eloigne-toi tout de suite, Maître. S’ils savent que tu es ici, sur cette rive du Jourdain, ils vont y venir. Hérode te cherche aussi…Tu es trop près de Machéronte, désormais. Va-t-en, va-t-en par pitié, par pitié, Maître !...

- Ne pleure pas, Marie…

- J’ai peur, Maître !

- Non ! Peur, toi qui es assez courageuse pour passer le fleuve en pleine nuit ?

- Mais cela, c’est un fleuve et ces gens sont tes ennemis et ils te haïssent…C’est de leur haine pour toi que j’ai peur…Car je t’aime, Maître.

- Ne crains rien. Ils ne me prendront pas encore. Ce n’est pas mon heure. Même s’ils mettaient des troupes de soldats le long de tous les chemins, ils ne me prendraient pas. Ce n’est pas mon heure. Mais je ferais ce que tu veux. Je reviendrai en arrière…»

Judas marmonne confusément quelque chose et Jésus répond :

« Oui, judas, c’est exactement ce que tu dis. Mais exactement pour la première partie de ta phrase. Je lui donne raison, oui, mais non pas parce que c’est une femme, comme tu l’insinues, mais parce que c’est elle qui a le plus avancé sur le chemin de l’amour. Marie, retourne chez toi tant que tu le peux. Moi, je repartirai en arrière et je passerai…Là où je le pourrai et j’irai en Galilée. Viens, avec ma Mère et les autres femmes à Cana, chez Suzanne. Là, je vous dirai ce qu’il faudra faire. Va en paix, femme bénie. Dieu est avec toi.»

Jésus lui pose la main sur la tête, la bénissant ainsi. Marie prend les mains du Christ et les baise, puis elle se relève et s’en retourne. Jésus la regarde partir, il la regarde ramasser son gros manteau et se le remettre, puis rejoindre le cheval et y monter pour traverser le gué.

« Et maintenant partons, dit-il. Je voulais vous permettre de vous reposer, mais c’est impossible. Je prends soin de votre sécurité, quoi qu’en pense Judas. Et croyez bien que si vous tombiez aux mains de mes ennemis, ce serait pire pour votre santé que l’eau et la boue…»

Tous baissent la tête en comprenant le reproche caché qui leur est adressé pour répondre à leurs précédentes conversations. Ils ne cessent de marcher toute la nuit, entre éclaircies et courtes averses. En bordure d’un village, des barques sont tirées au sec jusque derrière les habitations pour les garder de la crue. Pierre lance son cri… Un homme robuste mais âgé sort d’une masure :

« Que veux-tu ?

- Des barques pour traverser.

- Impossible ! Le fleuve est trop haut…Le courant…

- Ah ! Mon ami ! A qui le dis-tu ? Je suis pêcheur de Galilée.

- La mer, c’est une chose…mais ici, c’est le fleuve…Je ne veux pas perdre ma barque. Et puis…je n’en ai qu’une et, toi et tes compagnons, vous êtes nombreux.

- Menteur ! Tu veux me dire que tu n’as qu’une barque ?

- Que mes yeux se dessèchent si je mens…

- Prends garde qu’ils ne se dessèchent pas réellement. Voici le Rabbi de Galilée qui donne des yeux aux aveugles et qui…peut te satisfaire en desséchant les tiens…

- Miséricorde ! Le Rabbi ! Pardonne-moi, Rabbouni !

- Oui. Mais ne mens jamais. Dieu aime les personnes sincères. Pourquoi prétendre que tu ne possèdes qu’une barque quand tout le village peut te démentir ? C’est trop humiliant pour un homme de mentir et d’être démasqué ! Me donnes-tu tes barques ?

- Toutes, Maître.
- Combien en faut-il, Pierre ?

- En temps normal, deux suffiraient. Mais avec la crue, la manœuvre est plus difficile et il en faudrait trois.

- Prends-les, pêcheur. Mais comment ferai-je pour les récupérer ?

- Monte dans l’une d’elles ? N’as-tu pas des fils ?

- J’ai un fils, deux gendres ainsi que des petits-fils.

- Deux par barque suffiront pour le retour.

- Allons-y. »

L’homme appelle les autres et, avec l’aide de Pierre, André, Jacques et Jean, ils mettent les embarcations à l’eau. Le courant est fort et tend aussitôt à les entraîner. Les cordes qui les retiennent aux arbres les plus proches sont tendues comme celles d’un arc et grincent sous l’effort. Pierre regarde. Il regarde les barques, regarde le fleuve, regarde encore, il hoche la tête et se passe les mains dans ses cheveux grisonnants, puis il lance à Jésus un coup d’œil interrogateur.

« Tu as peur, Pierre ?

- Hé !...Presque, presque…

- Ne crains rien. Aie foi. Et toi aussi, homme. Celui qui porte Dieu et ses envoyés ne doit rien craindre. Allons-y. Je monte dans la première barque.»

Le propriétaire fait un geste résigné. Il doit penser que sa dernière heure et celle de sa famille est venue. Il doit à tout le moins supposer qu’il va perdre son gagne-pain ou s’en aller à la dérive. Jésus est déjà dans la barque, debout à la proue. Les autres montent avec lui et dans les deux autres barques. Reste seul à terre un petit vieux qui surveille les amarres.

- Nous y sommes ?

- Nous y sommes.

- Les rames sont prêtes ?

- Prêtes.

- Largue, toi, de la rive.»

Le petit vieux détache les amarres de la cheville qui les tenaient près du tronc. Les barques, au fur et à mesure qu’on les libère, font une embardée vers le sud, dans le sens du courant.

Mais Jésus a son visage de miracle. Ce qu’il dit au fleuve, on l’ignore. Le courant s’arrête presque. Il n’a que le mouvement lent du Jourdain quand il n’est pas en crue. Les embarcations forcent le courant sans effort et même avec une rapidité qui doit étonner le passeur. Les voilà de l’autre côté. Ils accostent facilement et le courant n’essaie pas d’entraîner les barques quand les rames sont immobiles.

« Maître, je vois que tu es réellement puissant, dit le patron. Bénis ton serviteur et souviens-toi de moi, qui suis pécheur.

- Pourquoi puissant ?

- Eh ! Cela te semble peu de chose ? Tu as suspendu le courant du Jourdain en crue !

- Josué a déjà fait ce miracle et en plus grand, puisque les eaux du fleuve disparurent pour laisser passer l’arche…

- Et toi, homme, tu as fait traverser la véritable Arche de Dieu, dit Judas, avec sa suffisance coutumière.

- Dieu très haut ! Oui, je le crois ! Tu es le vrai Messie ! Le fils du Dieu très-haut. Ah ! Je vais le raconter dans les villes et les villages riverains. Je dirai ce que tu as fait, ce que je t’ai vu faire ! Reviens, Maître ! Mon pauvre village compte des malades en grand nombre. Viens les guérir !

- Je viendrai. Toi, en attendant, prêche en mon nom ta foi et la sainteté pour qu’ils soient agréables à Dieu. A plus tard, homme. Va en paix et ne crains pas. Je reviendrai.

- Je ne crains pas. Si je craignais, je te demanderai d’avoir pitié pour ma vie. Mais je crois en toi et en ta bonté et je m’en vais sans rien te demander. Adieu ! »

Il rembarque en mettant le premier la proue dans le fleuve et repart, tranquille, rapidement. Il touche la rive.

Jésus, qui est resté arrêté jusqu’à ce qu’il les ait vus tous à terre, fait un geste de bénédiction. Puis il gagne la route.

Le fleuve reprend sa course furieuse…Et tout s’achève ainsi.

Vision et dictée du 17 septembre 1944, tome 5, p 499, § 361.

17. Le groupe de prosélytes de la Diaspora au Temple.

Après avoir quitté Rama, Jérusalem est en vue le 7 mars 29, quelques jours avant la Pâque.

« Jésus marche, comme l’année précédente, en chantant les psaumes prescrits. Beaucoup de gens, sur cette route fréquentée, se retournent pour voir passer le groupe des apôtres. Certains saluent respectueusement, d’autres se bornent à jeter un coup d’œil en souriant avec des airs ironiques, dédaigneux, malveillants ou hautains…

Ils s’apprêtent à entrer par la porte de Damas parce qu’ils vont directement au Temple, mais une fastueuse caravane provoque un embouteillage…Les douze s’étaient aussi arrêtés pour écouter des personnes qui avaient fait halte.

« Nous arrivons, Maître. Nous écoutions ces gens parmi lesquels il y a des prosélytes venus de loin qui nous demandaient où ils pourraient t’approcher, dit Pierre en accourant.

- Pour quel motif le désiraient-ils ?

- Ils souhaitent entendre ta parole et être guéris de certaines infirmités. Tu vois ce char couvert, après le leur ? Ce sont des prosélytes de la Diaspora, venus par mer ou par un long voyage, poussés à prendre la route, non seulement par respect de la Loi, mais plus encore par la foi en toi. Il y en a d’Ephèse, de Pergé et d’Iconium. A côté d’eux, qui sont de riches marchands pour la plupart, il s’en trouve un, pauvre celui-là, de Philadelphie, qu’ils ont accueilli par pitié sur leur char, en pensant se rendre le Seigneur propice…

- Marziam, va leur dire de me suivre au Temple. S’ils savent croire, ils y obtiendront à la fois la santé de l’âme par la parole et celle du corps.»…

… Arrivés à la porte de Damas, ils rencontrent Manahen (l’intendant d’Hérode).

« Seigneur, j’ai pensé qu’il valait mieux me faire voir pour enlever tout doute sur la situation. Je t’assure qu’il n’y a, en dehors de l’animosité des pharisiens et des scribes, aucun risque pour toi. Tu peux t’y rendre en toute sécurité.

- Je le savais, Manahen. Mais je te suis reconnaissant. Accompagne-moi au Temple, si cela ne t’ennuie pas…

- M’ennuyer ? Mais pour toi je défierais le monde entier ! Rien ne me fatiguerait.»…

… Ils pénètrent dans l’enceinte du Temple, dans le grouillement peu sacré des premières cours où se trouvent marchands et changeurs qui font frémir Jésus…

… Ils font les prières rituelles, puis reviennent à la Cour des Gentils, sous les portiques de laquelle se pressent les gens.

Les prosélytes rencontrés en route ont suivi Jésus. Ils ont traîné leurs malades avec eux et maintenant, ils les étendent à l’ombre sous les portiques, près du Maître. Leurs femmes, qui les attendent ici, s’approchent lentement. Toutes sont voilées. Mais l’une d’elle, peut-être souffrante, est déjà assise. D’autres gens se pressent autour de Jésus, dont des groupes de rabbins et scribes stupéfaits et désorientés par la venue publique de Jésus qui commence à prêcher…, un assez long discours avec une longue parabole bien à propos. Il termine par :

« Ce n’est pas d’appartenir à Israël qui donne droit au Ciel, ni d’être pharisien, scribe ou docteur qui assure ce sort. C’est d’avoir une volonté bonne et de venir généreusement à la Doctrine de l’amour, se renouveler en elle, pour devenir par elle enfant de Dieu en esprit et en vérité.

Vous tous qui écoutez, sachez que beaucoup qui se croient sûrs en Israël seront supplantés par ceux qui sont à leurs yeux des publicains, des prostituées, des Gentils, des païens et des galériens. Le Royaume des Cieux appartient aux personnes qui savent se renouveler en accueillant la Vérité et l’Amour. »

Jésus se retourne et s’avance vers le groupe des malades prosélytes.

« Pouvez-vous croire en ce que j’ai dit ? demande-t-il à haute voix.

- Oui, Seigneur ! répondent-ils en chœur.

- Voulez-vous accueillir la Vérité et l’Amour ?

- Oui, Seigneur.

- Si je ne vous donnais que cela, seriez-vous satisfaits ?

- Seigneur, tu sais ce dont nous avons le plus besoin. Accorde-nous surtout la paix et la vie éternelle.

- Levez-vous et allez louer le Seigneur ! Vous êtes guéris au saint nom de Dieu. »

Et, rapidement, il se dirige vers la première porte qu’il trouve, en se mêlant à la foule qui remplit Jérusalem, avant même que la multitude exaltée et stupéfaite qui était dans la cour, puisse le rechercher en criant des hosannas…

Les apôtres, désorientés, le perdent de vue…

Vision et dictée du premier janvier 1946, tome 6, p 11, § 364.

18. Le frère de lait de Jésus guéri d’une cécité.

Le groupe apostolique au complet avec quelques disciples se trouve à Jérusalem pour la Pâque. L’enfant adoptif de Pierre, Margziam court à la recherche de Pierre, mais il revient au galop :

« Maître…Mère… Il y a des personnes… de celles qui étaient dans le Temple… Les prosélytes… Il y a une femme… Une femme qui veut te voir, ô Mère… Elle dit qu'elle t'a connue à Bethléem… Elle s'appelle Noémi.

- J'en ai tant connues, alors! Mais allons… »

Ils arrivent à la petite place où se trouve la maison. Un groupe de personnes attendent et dès qu'elles voient Jésus, elles se prosternent. Mais tout de suite une femme se lève et va se jeter aux pieds de Marie, en la nommant par son nom.

« Qui es-tu ? Moi, je ne me souviens pas de toi. Lève-toi.

La femme se lève et va parler quand arrivent, hors d'haleine, les apôtres.

- Mais Seigneur! Mais pourquoi ? Nous avons couru comme des fous à travers Jérusalem. Nous croyions que tu étais allé chez Jeanne ou chez Annalia… Pourquoi ne t'es-tu pas arrêté ? Questions et informations se croisent confusément.

- Maintenant nous sommes ensemble. Inutile d'expliquer le pourquoi. Laissez cette femme parler en paix.

Tous se groupent pour écouter.

- Tu ne te souviens pas de moi, ô Marie de Bethléem. Mais moi, depuis trente et un ans, je me rappelle ton nom et ton visage comme celui de la pitié. J'étais venue, moi aussi de loin, de Pergé, pour l'Édit. Et j'étais enceinte. Mais j'espérais revenir à temps. Mon mari tomba malade en route, et à Bethléem il languit jusqu'à mourir. J'avais enfanté depuis vingt jours au moment de sa mort. Mes cris percèrent le ciel et tarirent mon lait ou le rendirent mauvais. Je me couvris de pustules et mon fils s'en couvrit aussi… Et on nous jeta dans une caverne pour y mourir… Eh bien… Toi, toi seule tu es venue avec précaution, pendant presque toute une lune, pour m'apporter de la nourriture et soigner mes plaies, pleurant avec moi, donnant du lait à mon enfant qui est vivant grâce à toi, à toi seule… Tu as risqué d'être tuée à coups de pierres parce qu'ils m'appelaient "la lépreuse"… Oh! Ma douce étoile! Je n'ai pas oublié cela. Je suis partie après ma guérison. J'ai appris le massacre à Éphèse. Je t'ai tant cherchée! Tant! Tant! Je ne pouvais croire que tu avais été tuée avec ton Fils dans cette nuit affreuse. Mais je ne t'ai jamais trouvée.

L'été dernier, quelqu'un d'Éphèse a entendu ton Fils, il a su qui il était, il l'a suivi quelque temps, il a été avec d'autres à sa suite aux Tabernacles… Et à son retour, il a parlé. Moi, je suis venue pour te voir, ô Sainte, avant de mourir. Pour te bénir autant de fois que tu as donné de gouttes de lait à mon Jean, en l'enlevant à ton Fils béni… » La femme pleure en une attitude respectueuse, un peu penchée, serrant de ses mains les bras de Marie…

- Le lait, on ne le refuse jamais, ma sœur. Et…

- Oh! Non. Je ne suis pas ta sœur ! Toi, Mère du Sauveur; moi, pauvre femme, perdue, loin de sa maison, veuve avec un fils sur mon sein, sur mon sein desséché comme un torrent en été… Sans toi, je serais morte. Tu m'as tout donné, et j'ai pu retourner chez mes frères, marchands à Éphèse, grâce à toi.

- Nous étions deux mères, deux pauvres mères, avec deux bébés, dans le monde. Toi, tu avais la douleur du veuvage, moi celle de devoir être transpercée en mon Fils, comme disait au Temple le vieux Siméon. Je n'ai fait que mon devoir de sœur en te donnant ce que tu n'avais plus. Et ton fils, il est vivant ?

- Il est là. Et ton Fils saint me l'a guéri ce matin. Qu'il en soit béni ! et la femme se prosterne devant le Sauveur en criant :

- Viens, Jean, remercier le Seigneur.”

Quittant ses compagnons, un homme de l'âge de Jésus, s'avance robuste, au visage loyal à défaut de beauté. De beau, il a l'expression de ses yeux profonds.

- La paix à toi, frère de Bethléem. De quoi t'ai-je guéri ?

- De la cécité, Seigneur. Un œil perdu, et l'autre presque. J'étais chef de la synagogue, mais je ne pouvais plus lire les rouleaux sacrés.

- Maintenant tu les liras avec une plus grande foi.

- Non, Seigneur. Maintenant c'est Toi que je lirai. Je veux rester comme disciple, et sans faire valoir les droits pour les gouttes de lait que j'ai sucées au sein qui t'a nourri. Ce ne sont rien les jours d'une lune pour créer un lien, mais c'est tout que la pitié de ta Mère alors, et que la tienne ce matin.

Jésus se tourne vers la femme:

- Et toi, qu'en penses-tu ?

- Que mon fils t'appartient deux fois. Accepte-le, Seigneur, et le rêve de la pauvre Noémi sera réalisé.

- C'est bien. Tu seras du Christ. Vous, recevez ce compagnon au nom du Seigneur », dit-il en s'adressant aux apôtres.

Les prosélytes s'exaltent par l'émotion. Les hommes voudraient rester tout de suite. Tous. Mais Jésus dit avec fermeté:

« Non. Vous, restez ce que vous êtes. Retournez à vos maisons en conservant la foi et en attendant l'heure de l'appel. Et que le Seigneur soit toujours avec vous. Allez.

- Pourrons-nous encore te trouver ici ? demandent-ils.

- Non. Comme un oiseau qui vole de branche en branche, j'irai sans m'arrêter. Vous ne me trouverez pas ici. Je n'ai pas d'itinéraire ni de demeure fixe. Mais, s'il est juste, nous nous verrons et vous m'entendrez. Allez. Que la femme reste avec le nouveau disciple. »

Vision et dictée du 3 janvier 1946, tome 6, § 365, p 27.

Jean d’Ephèse fera partie des soixante-douze disciples de Jésus.

19. Le banquet des pauvres dans un palais de Kouza.

Profitant de sa présence à Jérusalem pour les fêtes, Jésus a demandé à Jeanne, la femme de Kouza, l’intendant d’Hérode, d’organiser un banquet dans son palais pour les pauvres de la ville.

« La paix soit à cette maison et à tous ceux qui sont présents » ainsi salue Jésus en entrant dans le vaste vestibule très fastueux, tout illuminé bien qu'il fasse encore jour… Jésus bénit les serviteurs courbés jusqu'à terre, les hôtes étonnés d'être rassemblés là, tout près du Rabbi, dans un palais princier…Les hôtes ! La pensée de Jésus se dessine clairement. Le festin d'amour qu'il a voulu dans la maison de la bonne disciple est la mise en action d'une page de l'Évangile. Il y a des mendiants, des estropiés, des aveugles, des orphelins, des vieillards, des jeunes veuves avec leurs petits attachés à leurs vêtements ou suçant le lait peu abondant de la mère mal nourrie. La richesse de Jeanne a déjà pourvu à remplacer les vêtements déchirés par des vêtements modestes, mais propres et neufs. Les chevelures peignées dans un souci prévoyant de propreté, les vêtements propres des malheureux que les serviteurs alignent et aident à gagner leurs places, leur donnent certainement un aspect moins misérable que celui qu'ils avaient quand Jeanne les envoya chercher dans les ruelles, aux carrefours, sur les chemins qui conduisent à Jérusalem, là où leur misère honteuse se cachait ou bien s'exposait pour avoir l'aumône. Mais à côté de cela, restent bien visibles les privations sur les visages, les infirmités des membres, et les malheurs, les solitudes dans les regards…

Jésus passe et bénit. Chaque malheureux reçoit sa bénédiction, et si la main droite se lève pour bénir, la gauche s'abaisse pour caresser les têtes tremblantes et chenues des vieillards ou les têtes innocentes des petits. Il parcourt ainsi le vestibule, en allant et venant pour bénir tout le monde, même ceux qui entrent alors que Lui bénit déjà et, encore en lambeaux, se cachent craintifs et timides dans un coin jusqu'à ce que les serviteurs les amènent gentiment ailleurs pour être, comme ceux qui les ont précédés, lavés et habillés de vêtements propres.

Une jeune veuve passe avec sa nichée d'enfants… Quelle misère ! Le plus jeune est tout à fait nu, serré dans le voile déchiré de sa mère… les plus grands avec juste ce qu'il faut pour sauvegarder la décence. Seul l'aîné, un garçon efflanqué, a ce qu’on peut appeler un habit mais en revanche il n'a pas de chaussures. Jésus l’observe, appelle la femme et s’enquiert de sa situation… et il la congédie :

« Va, femme, nous nous reverrons »…

Jeanne, pendant ce temps, est accourue et elle est restée à genoux en attendant que le Maître la voie. Lui se retourne, en fait, et il la voit.

« Paix à toi, Jeanne! Tu m'as parfaitement obéi.

- T'obéir, c'est ma joie. Mais je n'ai pas été la seule à te procurer "la cour" comme tu le voulais. Kouza m'a aidée de toute manière et aussi Marthe et Marie. Et Élise avec elles. Les uns en envoyant leurs serviteurs prendre ce qu'il fallait et pour aider les miens à rassembler les hôtes, d'autres en aidant les serviteurs et les servantes des bains, à laver les "bien-aimés" comme tu les appelles. Maintenant, avec ta permission, je vais donner à tout le monde un peu de nourriture pour qu'ils n'aient pas trop faim en attendant le repas…Les malheureux ont une sensibilité si vive, ils souffrent si facilement, je dirais même!… Ils ne sont qu'une plaie et il suffit d'un regard pour les faire souffrir.

- Oui, Jeanne. Ton âme est sensible à la pitié, et tu comprends. Que Dieu te récompense pour ta pitié. Y a-t-il beaucoup de femmes disciples ?

- Oh ! Toutes celles qui étaient à Jérusalem !… »

Jésus la quitte, revient dans le vestibule, fait un signe aux hommes qui étaient avec Lui et se dirige vers le jardin pour monter sur la vaste terrasse. Une joyeuse activité remplit la maison de la cave au toit. C'est un va et vient incessant, avec des vivres et du mobilier, avec des paquets de vêtements, des sièges. On accompagne les hôtes, en répondant aux questions toujours joyeusement et affectueusement…

« Mangez, mangez, en toute liberté et bénissez le Seigneur » dit Jésus en passant pour aller vers les pièces des jardiniers où commence l'escalier extérieur qui mène à la vaste terrasse.

« Oh! Mon Rabbouni ! crie Marie-Madeleine qui sort en courant d'une pièce, les bras chargés de langes et de chemisettes pour les petits. J’ai dix enfants à vêtir ! Je les ai lavés et maintenant je les habille. Après cela, je te les amènerai, frais comme des fleurs. Je m'enfuis, Maître, car… tu les entends? On dirait dix agneaux qui bêlent…” et elle s'en va en courant et en riant splendide et sereine dans son vêtement simple et seigneurial de lin blanc.

« Voilà Jésus! Voilà Jésus ! » crient deux enfants qui ont le visage appuyé contre la balustrade ornée d'arabesques qui borde la terrasse des deux côtés qui donnent sur le jardin, et de laquelle descendent des branches de rosiers et de jasmins en fleurs, car la terrasse est un vaste jardin suspendu sur lequel, en cette heure ensoleillée, s'étend un voile multicolore. Toutes les personnes occupées aux préparatifs sur la terrasse se retournent au cri de Marie et de Mathias et, laissant ce qu'elles faisaient, elles vont à la rencontre de Jésus aux genoux duquel sont déjà accrochés les deux enfants.

Jésus salue les nombreuses femmes qui se pressent.

Les apôtres et les disciples sont descendus en même temps que les femmes pour aider les serviteurs à transporter les estropiés, les aveugles, les boiteux, les bossus, les vieillards, par le long escalier. Ceux-ci prennent place avec leurs douloureuses histoires imprimées sur leurs visages, voilà que, gentils comme des paniers de fleurs, on apporte des paniers transformés en berceaux et jusqu'à de petits coffres dans lesquels, étendus sur des coussins, dorment repus de jeunes bébés pris à leurs mères mendiantes…

Apôtres, disciples hommes et femmes, dames, sont serviteurs des pauvres. Jésus donne l'exemple en retroussant les larges manches de son vêtement rouge et en s'occupant de ses enfants, aidé par Miryam de Jaïre et par Jean…

Les bouches de tous travaillent remarquablement, mais les yeux sont tous tournés vers le Seigneur. Le soir arrive et on enlève le voile pendant que les serviteurs apportent les lampes encore superflues…

Jésus circule parmi les tables. Il n'en laisse aucune sans encouragement et sans aide. Il frôle ainsi plusieurs fois les femmes romaines qui sont venues et qui partagent humblement le pain et portent le vin aux lèvres des aveugles, des paralytiques, des manchots, tandis que Marie de Magdala se prodigue à une tablée de pauvres vieux, la plus triste de toutes, pleine de tousseurs, de gens qui tremblent, de mâchoires édentées qui mâchonnent et de bouches qui bavent ; et il aide Mathieu qui secoue un enfant qui a avalé de travers un morceau de fouace qu'il suçait et mordait avec ses nouvelles dents; il complimente Kouza qui, arrivé au début du repas, découpe les viandes et s'en tire comme un serviteur expérimenté.

Le repas prend fin. Sur les visages empourprés, dans les regards plus joyeux, on voit clairement la satisfaction des pauvres gens.

Jésus se penche sur un vieil homme secoué par un tremblement, et il lui dit :

« A quoi penses-tu, père, toi qui souris ?

- Je pense que vraiment ce n'est pas un rêve. Il y a encore un instant, je croyais dormir et rêver. Mais maintenant je sens que c'est vrai. Mais qui te rend si bon, Toi, qui rend si bons tes disciples ? Vive Jésus ! » crie-t-il pour finir.

Et toutes les voix de ces pauvres, et il y en a des centaines, crient: « Vive Jésus ! »

Jésus se rend de nouveau au milieu et il ouvre les bras pour faire signe de se taire et de rester en place. Il commence à parler en restant assis avec un petit enfant sur ses genoux.

« Vive, oui, vive Jésus, non parce que c'est Moi qui suis Jésus. Mais parce que Jésus veut dire l'amour de Dieu fait chair, et descendu parmi les hommes pour être connu et pour faire connaître l'amour qui sera le signe de la nouvelle ère. Vive Jésus, parce que Jésus veut dire "Sauveur". Et c'est Moi qui vous sauve. Je vous sauve tous, riches et pauvres, enfants et vieillards, israélites et païens, tous, pourvu que vous vouliez me donner la volonté d'être sauvés. Jésus est pour tous. Il n'est pas pour tel ou tel… Jésus appartient à tous…

… Son discours terminé, il dit :

« Jeanne, donne à chacun une obole pour que leur vie soit moins triste pendant quelques jours… Que dois-je faire d'autre, enfants de la douleur ? Que voulez-vous que je puisse vous donner ? Je lis dans les cœurs. Aux malades qui savent croire, paix et santé ! »

Une pause d'un instant et puis un cri… et ils sont nombreux, très nombreux, ceux qui se lèvent guéris. Les juifs, venus pour surprendre Jésus, s'en vont abasourdis et négligés dans le délire général, à cause des miracles et de la pureté de Jésus.

Jésus sourit en embrassant les enfants, puis il congédie les hôtes en retenant les veuves et il parle à Jeanne en leur faveur. Jeanne en prend note et les invite pour le lendemain. Puis, elles aussi, s'en vont. Les vieillards partent les derniers…

Il reste les apôtres, les disciples et les romaines. Jésus dit :

« Ainsi doit être l'union dans l'avenir. Il n'y a pas de paroles. Ce sont les actes qui parlent aux esprits et aux âmes par leur évidence. La paix soit avec vous. » 

Il se dirige vers l'escalier intérieur et il disparaît suivi de Jeanne et puis des autres. »

Vision et dictée du 26 janvier 1946, tome 6, § 370, p 69.

C’est au cours de ce banquet que la princesse Salomé vint faire une irruption provocante face à Jésus avant d’être chassée.

20. Le luxurieux ingrat.

C’est le jour de la Pâque, après la prière au Temple dans les rues de Jérusalem où fourmille la foule des jours de fêtes.

« Avec une partie des apôtres, Jésus marche lentement pour attendre le retour des autres dans une ruelle plutôt déserte. Une femme sort d’une porte et vient se prosterner en pleurant aux pieds de Jésus.

« Qu’as-tu ?

- Maître !...Tu es déjà purifié ?

- Oui. Pourquoi me poses-tu cette question ?

- Parce que je voulais te dire…Mais tu ne peux pas t’en approcher. Ce n’est qu’une pourriture…Le médecin le dit infecté. Après la Pâque, j’appellerai le prêtre…et…Hinnon (vallée associée à l’enfer) l’accueillera. Ne dis pas que je suis coupable. Moi, je ne savais pas…Il a travaillé plusieurs mois à Joppé et il est revenu dans cet état, en disant qu’il s’était blessé. J’ai employé les baumes et les lavages avec les aromates…Mais cela n’a servi à rien. J’ai consulté un herboriste. Il m’a donné des poudres pour le sang…J’ai éloigné les enfants…J’ai mis son lit à part…car…je commençais à comprendre. Le mal a empiré. J’ai appelé le médecin. Il m’a dit : « Femme, tu connais ton devoir et moi le mien. C’est une plaie due à la débauche. Sépare-le de toi. Moi, je le séparerai du peuple, et le prêtre d’Israël. Il aurait dû y penser avant quand il offensait Dieu, toi, et lui-même. Maintenant, qu’il expie.» J’ai obtenu son silence jusqu’après la fête des Azymes. Mais si tu avais pitié du pécheur, de moi qui l’aime encore, et des cinq enfants innocents…

- Que veux-tu que je fasse ? Ne penses-tu pas qu’il a péché et qu’il est juste qu’il expie ?

- Si, Seigneur ! Mais tu es la Miséricorde vivante ! »

Toute la foi dont une femme est capable se manifeste dans sa voix, dans son regard, dans son attitude de suppliante agenouillée, les bras tendus vers le Sauveur.

« Et lui, qu’a-t-il dans le cœur ?

- Le découragement…Que veux-tu qu’il ait d’autre, Seigneur ?

- Il suffirait d’un sentiment de repentir surnaturel, de justice, pour obtenir la pitié…

- De justice ?

- Oui. Qu’il reconnaisse : « J’ai péché. Ma faute mérite cela et bien davantage, mais je demande de la pitié à ceux que j’ai offensés.»

- Moi, je la lui ai déjà donnée. Toi, Dieu, donne-la lui. Je ne peux pas te dire d’entrer. Tu vois que je ne te touche pas non plus…Mais, si tu veux, je vais l’appeler et, du haut de la terrasse, je le ferai parler.

- Oui.»

La femme, la tête dans l’entrée de la maison, appelle à haute voix :

- Jacob ! Jacob ! Monte sur le toit. Montre-toi. N’aie pas peur.»

Au bout d’un moment, l’homme apparaît au parapet de la terrasse : un visage jaunâtre, bouffi, la gorge et les mains bandées…une ruine d’homme corrompu…Il regarde avec les yeux vitreux d’un malade qui souffre de maux ignobles. Il demande :

« Qui me veut ?

- Jacob, le Sauveur est là ! »

La femme ne dit rien de plus, mais elle semble vouloir hypnotiser le malade, lui transmettre sa pensée…L’homme, soit qu’il sente le souhait de sa femme, soit qu’il ait un mouvement spontané, tend les bras en disant :

« Oh ! Délivre-moi ! Je crois en toi ! Il est horrible de mourir de cette façon !

- Il est horrible de manquer à son devoir. Tu ne pensais pas à elle ? Pas à tes enfants ?

- Pitié, Seigneur…Pour eux, pour moi…Pardon ! Pardon ! »

Et il s’abat en pleurant sur le muret, les mains bandées dépassant avec tout le bras qui reste à découvert à cause des manches remontées, souillé déjà par les pustules toutes proches, enflé, repoussant…L’homme, dans cette position, a l’air d’une marionnette macabre, une dépouille jetée là, déjà sur le point de se décomposer. Il fait peine à voir et donne la nausée.

La femme pleure, toujours agenouillée dans la poussière. Jésus semble attendre encore un mot…Il arrive enfin, au milieu des sanglots :

« Je gémis près de toi, mon cœur est contrit ! Promets au moins qu’eux ne souffriront pas de la faim…et puis…je m’en irai, résigné, à l’expiation. Et toi, sauve mon âme, Sauveur béni ! Elle au moins ! Elle au moins !

- Oui. Je te guéris. A cause des innocents. Pour te donner la possibilité de te montrer juste. Tu comprends ? Rappelle-toi que le Sauveur t’a guéri. Dieu, selon la façon dont tu répondras à cette grâce, te pardonnera tes fautes. Adieu ! Paix à toi, femme.»

Et il part presque en courant à la rencontre de ceux qui arrivent de Gethsémani, sans même se laisser arrêter par les cris de l’homme qui se sent et se voit guéri, ni par ceux de sa femme…

« Prenons cette ruelle pour ne pas passer de nouveau par-là », dit Jésus après s’être réuni aux autres.

Ils prennent un boyau misérable, si étroit que l’on a du mal à y passer à deux de front…, sombre à cause des toits qui se touchent presque…

« Pourquoi as-tu parlé ainsi à cet homme ? Tu ne le fais jamais…demande Pierre, curieux.

- Parce que cet homme sera un de mes ennemis et cette faute à venir aggravera celles qu’il a déjà commises.

- Et tu l’as guéri ! s’écrient-ils tous, stupéfaits.

- Oui. A cause des enfants innocents.

- Hum ! Il se rendra de nouveau malade…

- Non. Après l’épouvante et la souffrance qu’il a connues, il fera attention à la vie du corps. Il ne se rendra plus malade.

- Mais il péchera contre toi, dis-tu ? Moi, je l’aurais fait mourir.

- Tu es un pécheur, Simon, fils de Jonas.

- Et toi, tu es trop bon, Jésus de Nazareth » réplique Pierre

Ils disparaissent dans une rue centrale.»

Vision et dictée du 2 février 1946, tome 6, p 111, § 374, complétées par une remarque personnelle de l’écrivain :

« Je reconnais bien Jacob, l’homme guéri, celui qui, pendant la Passion, frappa Jésus à la tête avec un caillou. Mieux que lui, je reconnais sa femme, désolée maintenant comme alors, et la maison qui a une porte dont il est facile de se souvenir, car on y accède par trois marches.» (En effet, dans le récit de l’arrestation de Jésus, Jacob lui lance une pierre à la tête. Sa femme lui crie : « Lâche ! Si tu es vivant, c’est grâce à lui, homme répugnant…Souviens-t’en ! », mais Jacob la renverse, la frappe et son crâne va heurter un mur »).

21. Le malheur d’une famille réparé le jour de la Pâque.

En ce soir de fête de la Pâque, tous les invités se trouvent dans un des palais de Lazare. Le rite pascal est accompli et on discute entre amis.

… « Mais voilà qu’au portail on frappe des coups vigoureux qui retentissent fortement. Toute l’assemblée est en état d’alerte.

« Qui est-ce ?

- Qui circule un soir de Pâque ?

- Des troupes ? Des pharisiens ? Des soldats d’Hérode ? » 

Mais alors que l’agitation s’étend, apparaît Lévi, le gardien du palais :

« Pardonne-moi, Rabbi, dit-il. Il y a un homme qui te cherche. Il est dans l’entrée. Il paraît affligé. Il est âgé et me semble être du peuple. Il te veut, toi, et vite.

- Oh là, là ! Ce n’est pas un soir de miracles. Qu’il revienne demain…dit Pierre.
- Non. Toute soirée est une heure de miracles et de miséricorde, rétorque Jésus.

Il se lève et descend de son siège pour aller dans l’atrium.

- Tu y vas seul ? Je viens moi aussi, dit Pierre.

- Non ? Toi, reste ici.»

Il sort à côté de Lévi. Au fond, près du lourd portail, se tient un vieillard très agité. Jésus l’aborde.

« Arrête-toi Maître. J’ai peut-être touché un mort et je ne veux pas te contaminer. Je suis Abraham, le parent de Samuel, l’époux d’Annalia. Nous consommions la cène et Samuel buvait, buvait…comme il n’est pas permis de le faire. Mais le jeune homme me semblait fou depuis quelque temps. C’est le remord, Seigneur ! A moitié ivre, il disait en buvant encore : « Ainsi, je ne me rappelle plus lui avoir dit que je le hais. Car, sachez-le, j’ai maudit le Rabbi. » Et il me semblait être Caïn parce qu’il répétait : « Mon iniquité est trop grande. Je ne mérite pas de pardon ! Il faut que je boive ! Boire pour ne pas me rappeler ! Car il est dit que celui qui maudit son Dieu portera son péché et est passible de mort.» Il délirait déjà de la sorte, quand le frère de la mère d’Annalia est entré dans la maison pour demander raison de la répudiation. Samuel, à moitié ivre, a réagi par de mauvaises paroles et l’homme l’a menacé de l’amener devant le magistrat pour le tort qu’il fait à l’honneur de la famille. Samuel a commencé par le gifler. Ils en sont venus aux mains…Ma sœur et moi sommes âgés, mon serviteur et ma servante également. Que pouvions-nous faire, nous quatre et les deux filles, les sœurs de Samuel ? Nous pouvions crier, essayer de les séparer, mais rien de plus…Alors Samuel prit la hache à l’aide de laquelle nous avions préparé le bois pour l’agneau et il en asséna un coup sur la tête de l’autre…Il ne lui a pas fendu la tête, car il a frappé avec le revers, pas avec la lame. Mais l’autre chancela en gargouillant et tomba…Nous n’avons plus crié…pour…pour ne pas attirer des gens…Nous nous sommes barricadés dans la maison…Nous étions atterrés…Nous espérions que l’homme reviendrait à lui en lui jetant de l’eau sur la tête. Mais il gargouille tant et plus. Il va sûrement mourir. Par moments, il semble déjà mort. Je me suis enfui pour t’appeler à un de ces moments. Demain…peut-être avant, sa parenté va chercher l’homme. Et chez nous, puisqu’ils savent certainement qu’il est venu. Et ils vont le trouver mort…Alors Samuel, selon la Loi, sera tué…Seigneur ! Seigneur ! Le déshonneur est déjà sur nous…Mais cela, non ! Pitié pour ma sœur, Seigneur ! Lui, il t’a maudit…Mais sa mère t’aime…Que devons-nous faire ?

- Attends-moi ici, je viens.»

Jésus revient vers la salle et hèle de la porte :

- Judas de Kérioth, viens avec moi.

- Où, Seigneur ? dit Judas en obéissant aussitôt.

- Tu vas le savoir. Vous tous, restez dans la paix et l’amour. Nous serons bientôt de retour.»

Ils sortent de la salle, du vestibule, de la maison. Les rues désertes et sombres sont vite parcourues. Ils arrivent à la maison du malheur.

« La maison de Samuel ? Pourquoi…

- Silence, Judas. Je t’ai emmené parce que j’ai confiance en ton bon sens.»

Le vieillard s’est fait connaître. Ils entrent. Ils montent à la pièce du cénacle où on a traîné l’homme frappé.

« Un mort ?! Mais, Maître ! Nous allons nous contaminer !

- Il n’est pas mort. Tu vois qu’il respire et tu l’entends râler. Je vais maintenant le guérir…

- Mais il a reçu un coup à la tête ! Il y a eu un crime, ici ! Qui l’a frappé…Et le jour de l’agneau ! Judas est terrifié.

- C’est lui », dit Jésus en désignant Samuel, qui s’est jeté dans un coin, pelotonné sur lui-même, plus mourant que le mourant lui-même, râlant de terreur comme l’autre râle dans l’agonie, un pan de son manteau sur la tête, pour ne pas voir ni être vu. Tous le regardent avec épouvante, à l’exception de sa mère…

« Tu vois à quoi conduit un premier péché ? A cela, Judas ! Il a commencé par être parjure à sa femme, puis à Dieu ; ensuite, il est devenu calomniateur, menteur, blasphémateur, après quoi, il s’est adonné au vin et maintenant, il est homicide. C’est ainsi que l’on devient la possession de Satan, Judas. Gardes-en toujours le souvenir…»

Le bras tendu, Jésus montre Samuel. Il a l’air terrible. Mais ensuite, il regarde la mère qui, appuyée à la fenêtre, secouée par des tremblements, a du mal à rester debout. Elle paraît sur le point de mourir. Jésus dit avec tristesse :

« C’est comme cela, Judas, que les mères sont tuées sans autre arme que celle du crime de leur fils…les pauvres mères !...C’est d’elle que j’ai pitié. J’ai pitié des mères, moi ! Moi, le Fils qui ne verra pas de pitié pour sa Mère…»

Jésus pleure…Judas l’observe avec stupéfaction…

Jésus se penche alors sur le mourant et lui pose une main sur la tête. Il prie. L’homme ouvre les yeux, il paraît un peu ivre, étonné…Mais il revient vite à lui. Il s’assied en appuyant ses poings au sol, regarde Jésus et demande :

« Qui es-tu ?

- Jésus de Nazareth.

- Le Saint ! Pourquoi es-tu auprès de moi ? Où suis-je ? Où sont ma sœur et sa fille ? Qu’est-il arrivé ?

Il cherche à se rappeler.

- Homme, tu me dis saint : tu crois donc que je le suis ?

- Oui, Seigneur. Tu es le Messie du Seigneur.

- Ma parole est donc sacrée pour toi ?

- Oui, Seigneur.

- Alors… Jésus se dresse sur ses pieds, il est imposant : Alors, moi, comme Maître et comme Messie, je t’ordonne de pardonner. Tu es venu ici et tu as été insulté…

- Ah ! Samuel ! Oui ! …La hache ! Je vais de dénoncer…dit-il en se levant.

- Non. Pardonne au nom de Dieu. C’est pour cela que je t’ai guéri. La mère d’Annalia te tient à cœur, parce qu’elle a souffert. Celle de Samuel souffrirait plus encore. Pardonne.»

L’homme tergiverse quelque peu. Il regarde celui qui l’a frappé, avec une rancœur manifeste. Il regarde la mère angoissée. Il regarde Jésus qui le domine…Il n’arrive pas à se décider. Jésus lui ouvre les bras et l’attire sur sa poitrine en disant :

« Par amour pour moi ! »

L’homme s’effondre en larmes…Etre ainsi dans les bras du Messie, sentir son haleine dans ses cheveux et un baiser là où il avait reçu le coup !...Il sanglote tant et plus…

« Oui, n’est-ce-pas ? dit Jésus. Tu pardonnes par amour pour moi. Ah ! Bienheureux les miséricordieux ! Pleure, pleure sur mon cœur. Que toute rancœur sorte avec tes larmes ! Tout nouveau ! Tout pur ! Voilà, comme ça ! Doux, oh doux comme doit l’être un fils de Dieu…»

L’homme lève la tête et dit à travers ses sanglots :

« Oui, oui. Ton amour est si doux ! Elle a raison, Annalia ! Je la comprends maintenant…Femme, ne pleure plus ! Le passé est passé. Personne ne saura rien par ma bouche. Profite de ton fils retrouvé, s’il peut te donner de la joie. Adieu, femme. Je rentre chez moi.»

Et il s’apprête à sortir. Jésus lui dit :

« Je viens avec toi, homme. Adieu, mère, adieu, Abraham, adieu, mes filles.»

Pas un mot pour Samuel qui, se son côté, ne trouve rien à dire. Sa mère lui enlève de la tête le manteau et, par réaction de ce qui s’est passé, elle se jette sur son fils :

« Remercie ton Sauveur, âme dure ! Remercie-le, indigne que tu es !...

- Laisse-le, femme ! Sa parole serait sans valeur. Le vin le rend stupide et son âme est fermée. Prie pour lui…Adieu.»

Il descend l’escalier et rejoint sur la route Judas et l’autre homme. Il se dégage du vieil Abraham qui veut lui baiser les mains et se met à marcher rapidement. 

« Tu habites loin ? demande-t-il à l’homme.

- Au pied du mont Moriah.

- Dans ce cas, il nous faut nous séparer.

- Seigneur, tu m’as laissé à mes enfants, à mon épouse, à la vie. Que dois-je faire pour toi ?

- Etre bon, pardonner et te taire. Jamais, pour aucune raison, tu ne dois dire un mot sur ce qui est arrivé. Le promets-tu ?

- Je le jure sur le Temple sacré ! Bien que je souffre de ne pouvoir raconter que tu m’as sauvé…

- Sois juste et moi, je sauverai ton âme. Et cela, tu pourras le dire. Adieu, Homme, que la paix soit avec toi. » L’homme s’agenouille, salue. Ils se séparent.

« Quelle histoire ! Quelle histoire ! répète Judas maintenant qu’ils sont seuls.

- Oui. Horrible. Judas, toi non plus tu ne parleras pas.

- Non, Seigneur, mais pourquoi as-tu voulu que je vienne avec toi ?

- N’es-tu pas content de ma confiance ?
- Si, vraiment ! Mais…

- Je voulais te faire réfléchir en te montrant où peuvent conduire les mensonges, le désir d’argent, l’ivrognerie et les pratiques mortes d’une religion dépourvue de sentiments et de progression spirituelle. Qu’était le repas symbolique pour Samuel ? Rien ! Une ripaille. Un sacrilège. Et c’est pendant ce repas qu’il est devenu homicide. Beaucoup, à l’avenir, seront comme lui. Avec le goût de l’Agneau sur la langue, non pas de l’agneau né d’une brebis, mais de l’Agneau divin, ils s’en iront vers le crime. Pourquoi cela ? Comment cela ? Tu ne te le demandes pas ? Mais moi, je te le dis quand même : parce qu’ils auront préparé cette heure par beaucoup de précédents, au commencement, par entêtement ensuite. Souviens-toi de cela, Judas.

- Oui, Maître. Et qu’allons-nous dire aux autres ?

- Que quelqu’un était dans un état très grave ? C’est la vérité.»

Et ils tournent rapidement par une route »…

Vision et dictée du 3 février 1946, tome 6, p 119, § 375.

22. Le piège déjoué des pharisiens et les quatre vrais miraculés.

« Jésus se trouve à Béthanie, somptueusement fleurie, dans le jardin de Lazare, en ce beau mois de Nissan…Mais il est rejoint par les foules venues de Jérusalem qui ne veulent pas partir sans l’avoir entendu…Il y en a de toutes les castes et de toutes les conditions, sans oublier des pharisiens de Judée, des membres du Sanhédrin et des femmes voilées, sûrement les romaines qui fréquentent Jésus…

Jésus est à sa place, au milieu des apôtres. Lazare est couché sur sa litière presque à ses pieds… Pour présenter le sujet de son discours, Jésus attire l’attention de l’assistance sur le grand nombre d’oiseaux qui nichent dans le feuillage du jardin et du verger :

« Observez-les : il y en a de toutes les espèces…»

Une comparaison est faite avec la diversité des humains sur terre et Jésus termine par :

…« Beaucoup viendront de l’orient et de l’occident et siègeront avec Abraham et Jacob dans le Royaume des Cieux. Mais les fils de ce royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures.»

- Les fils de Dieu dans les ténèbres ? Tu blasphèmes ! crie l’un des membres du sanhédrin.

- Pas les fils de Dieu, répond Jésus.

- C’est toi-même qui l’as dit ! Tu viens de déclarer : « Les fils de ce royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures.»

- Et je le répète : les fils de ce royaume-ci : du royaume où la chair, le sang, l’avarice, la fraude, la débauche, le crime sont maîtres. Mais ce n’est pas « mon » royaume. Le mien, c’est le Royaume de la lumière. Le vôtre est celui des ténèbres…Le mensonge dirige actuellement le monde des ténèbres et remplit ses enfants au point qu’il n’entre pas en eux le moindre rayon de la lumière divine. Ah ! Que de nouveaux fils viennent prendre la place des fils renégats ! Qu’ils viennent ! Et quelle que soit leur provenance, Dieu les illuminera et ils régneront dans les siècles des siècles !

- Tu as parlé pour nous insulter ! crient les juifs ennemis.

- J’ai parlé pour dire la vérité.

- Ton pouvoir réside dans ta langue dont tu te sers, tel un nouveau serpent, pour séduire les foules et les dévoyer.
- Mon pouvoir réside dans la puissance qui me vient de mon union avec mon Père.
- Blasphémateur ! crient les prêtres.

- Sauveur ! Toi qui gis à mes pieds, de quoi souffres-tu ?

- Tout enfant, j’ai eu la colonne vertébrale brisée et, depuis trente ans, je suis sur le dos.

- Lève-toi et marche ! Et toi, femme, de quoi souffres-tu ?

- Mes jambes pendent, inertes, depuis que celui qui me porte avec mon mari a vu le jour.

Elle montre un adolescent d’au moins seize ans.

- Toi aussi, lève-toi et loue le Seigneur. Quant à cet enfant, pourquoi ne marche-t-il pas tout seul ?

- Parce qu’il est né idiot, sourd, aveugle, muet. C’est un tas de chair qui respire, répondent ceux qui accompagnent le malheureux.

- Au nom de Dieu, reçois l’intelligence, la parole, la vue et l’ouie. Je le veux ! »

Après avoir accompli le troisième miracle, il se tourne vers ceux qui lui sont hostiles :

«  Qu’en dites-vous ?

- Miracles douteux. Pourquoi ne guéris-tu pas ton ami (Lazare) et défenseur, alors, si tu peux tout ?

- Parce que ce n’est pas la volonté de Dieu.

- Ha ! Ha ! Bien ! Dieu ! Voilà une excuse commode ! Si nous t’amenions un malade, ou plutôt deux, les guériras-tu ?

- Oui, s’ils le méritent.

- Dans ce cas, attends-nous » Ils s’en vont vivement en ricanant.

- Maître, attention ! Ils te tendent quelque piège ! préviennent plusieurs.

Jésus fait un geste comme pour dire : « Laissez-les faire ! », et il se penche pour caresser des enfants qui ont quitté leurs parents pour s’approcher de lui. Quelques mères les imitent pour lui amener des enfants.

« Bénis nos enfants, toi qui es béni, pour qu’ils soient des amis de la Lumière ! » demandent les mères.

Jésus leur impose les mains. Cela produit un remous important dans la foule…Jésus reprend les apôtres qui essaient de mettre de l’ordre…

« Non ! Ne faites pas cela ! N’empêchez jamais les enfants de venir à moi, ni les parents de me les amener. C’est justement à ces innocents qu’appartient le Royaume… Ce sont leurs anges qui me les conduisent.»

Jésus se trouve maintenant au centre d’une couronne d’enfants qui le regardent d’un air extasié…Les femmes voilées ont profité de la confusion pour contourner la foule pour venir à l’arrière de Jésus. Les pharisiens et les scribes reviennent avec deux hommes qui paraissent très souffrants. L’un des deux, surtout, gémit sur son brancard, entièrement recouvert de son manteau. L’autre est en apparence moins atteint, mais il est très malade car il est décharné et haletant.

« Voici nos amis, guéris-les ! Ils sont vraiment mal en point, celui-ci surtout ! » disent-ils en montrant l’homme qui gémit.»

Jésus baisse les yeux sur les malades, puis il les relève sur les juifs. Il darde sur ses ennemis un regard terrible. Bien droit, derrière la haie des enfants qui ne lui arrivent qu’au-dessous de la ceinture, il semble se lever d’un buisson de pureté pour être le Vengeur, comme si c’était de cette pureté qu’il tirait sa force. Il ouvre les bras et s’écrie :

« Menteurs ! Cet homme n’est pas malade ! C‘est moi qui vous l’assure. Découvrez-le ! Sinon il sera réellement mort dans un instant à cause de l’escroquerie que vous avez essayé de faire contre Dieu.»

L’homme bondit hors du brancard :

« Non, non ! Ne me frappe pas ! Et vous, maudits, reprenez votre argent ! »

Et, jetant une bourse aux pieds des pharisiens, il s’enfuit à toutes jambes…

La foule murmure, rit, siffle, applaudit…

L’autre malade intervient :

« Et moi, Seigneur ? J’ai été tiré de force de mon lit et, depuis ce matin, je subis cette violence…Mais je ne savais pas que j’étais aux mains de tes ennemis…
- Toi, mon pauvre fils, sois guéri et béni ! »

Et il lui impose les mains en fendant la haie vivante des enfants.
L’homme soulève un instant la couverture étendue sur son corps, il se regarde…Puis il se dresse debout, Ainsi, il apparaît nu des cuisses jusqu’aux pieds. Et il crie, à en perdre la voix :

« Mon pied ! Mon pied ! Mais qui es-tu pour rendre les membres perdus ? »

Puis il tombe aux pieds de Jésus, se relève, saute en équilibre sur le lit et s’écrie :

« Le mal me rongeait les os. Le médecin m’avait arraché les orteils, brûlé la chair, il m’avait entaillé jusqu’à l’os du genou. Regardez ! Regardez les marques. Et je serai mort tout de même. Et maintenant…Tout est guéri ! Mon pied ! Mon pied est reconstitué !...Je ne souffre plus ! Je me sens plein de force, de bien-être…Ma poitrine est dégagée !...Mon cœur va bien !...Oh, Maman ! Maman ! Je viens t’apporter la joie ! »

Il s’apprêtait à partir en courant quand la reconnaissance l’arrête. Il revient vers Jésus et baise tant et plus ses pieds bénis jusqu’au moment où Jésus lui dit en caressant ses cheveux :

« Va ! Va trouver ta mère et sois bon.»

Puis il regarde ses ennemis anéantis et dit d’une voix de tonnerre :

« Et maintenant ? Que devrais-je vous faire ? Que devrais-je faire, ô foules, après ce jugement de Dieu ? »

La foule hurle :

« Qu’on lapide ceux qui offensent Dieu ! A mort ! ça suffit, les pièges tendus au Saint ! Soyez maudits ! »

Ils se saisissent de mottes de terre, de branches, de petits cailloux, tout près de commencer la lapidation.

Jésus les arrête :

« Voilà la parole de la foule, voilà sa réponse. La mienne est différente. Moi, je dis : allez-vous-en ! Je ne vais pas me souiller en vous frappant. Que le Très-haut se charge de vous. C’est lui, ma défense contre les impies.»

Les coupables, au lieu de se taire malgré la peur qu’ils ont de la plèbe, continuent à offenser le Maître et, écumant de colère, ils crient :

« Nous sommes juifs et puissants ! Nous t’ordonnons de t’en aller. Nous t’interdisons d’enseigner. Nous te chassons. Hors d’ici ! Nous en avons assez de toi ! Le pouvoir est entre nos mains et nous nous en servons et nous le ferons encore plus, espèce de maudit, d’usurpateur, de… »

Une romaine voilée, qui n’est autre que Claudia, (la femme de Ponce Pilate) intervient pour calmer ces contestataires qui se retirent.

« Désormais, il vont nous haïr…

- C’est un honneur pour nous d’être haïs.

- Que Dieu fortifie ceux qui vacillent et bénisse les forts. Je vous bénis au nom du Seigneur.»

Puis Jésus fait ses adieux à Lazare et à ses sœurs, à Maximin, aux femmes disciples et il se met en marche »…

Vision et dictée du 6 février 1946, tome 6, p 146, § 378.

22. Les miracles de Jésus et des apôtres près du village de Salomon.

Jésus donne ses instructions pour la journée du 5 avril 29, notamment à Ananias, le vieil homme devenu disciple :

« Viens. Tu resteras avec moi, avec Barthélemy et mon frère Jude. Quant à vous, marchez deux par deux, comme on l’a dit. Soyez de retour avant sexte. Allez et que la paix soit avec vous.»

Ils se séparent, les uns partant vers le fleuve, les autres vers les campagnes. Jésus les laisse partir puis, le dernier, il se met en route, traverse lentement le village…

… Arrivé à la dernière maison, Jésus se dirige vers un carrefour, où passent des caravanes, reliant les villes de Décapole et de Pérée.

« Allons-y et prêchons »…

… Un homme arrête son âne et ceux de sa famille ; il en descend et va vers Jésus.

« Que Dieu soit avec toi, Rabbi ! Je suis Arbel. Je t’ai entendu cet automne. Voici mon épouse et sa sœur veuve et encore ma mère…et voici tous nos enfants. Ta bénédiction, Maître ! J’ai appris que tu as parlé au gué. Mais je suis arrivé le soir…Tu n’auras pas une parole pour nous ?

- La Parole ne se refuse jamais. Mais attends quelques minutes parce que d’autres vont arriver…»

En effet, les habitants du village rejoignent tout doucement la bifurcation. D’autres reviennent sur leur pas, d’autres encore, intrigués, s’arrêtent et descendent de leurs montures ou même restent en selle. Il se forme un petit auditoire qui ne cesse d’augmenter. Jude revient aussi avec le vieillard en compagnie de deux malades et de personnes en bonne santé.

Jésus commence à parler.

Il se sert d’une très belle parabole, conçue à partir de la vision du carrefour de route où il se trouve :

…« Les carrefours que l’homme rencontre sur les chemins de sa vie sont bien nombreux et les carrefours surnaturels encore plus que les matériels ? Chaque jour, la conscience se trouve en face de bifurcations ou de carrefours entre le bien et le mal. Et il lui faut choisir avec soin pour ne pas se tromper…».

Jésus termine cette longue parabole en disant :

« La parabole est finie. Tout homme est à un perpétuel carrefour. Bienheureux ceux qui se montrent fermes et généreux dans la volonté de suivre les chemins du bien. Que Dieu soit avec eux et que Dieu touche et convertisse ceux qui ne le sont pas et les amène à l’être. Allez en paix. 

- Et les malades ?

- Qu’a donc cette femme ?

- Des fièvres malignes qui lui tordent les os. Elle est allée jusqu’aux eaux miraculeuses de la Grande Mer mais sans nul soulagement.»

Jésus se penche sur la malade et lui demande :

- Qui crois-tu que je suis ?

- Celui que je cherchais : le Messie de Dieu. Aie pitié de moi qui t’ai tant cherché !

- Que ta foi te donne la santé des membres comme celle du cœur. Et toi, homme ? »

L’homme ne répond pas. La femme qui l’accompagne parle pour lui :

« Un cancer lui ronge la langue. Il ne peut parler et il meurt de faim. En effet, l’homme est un vrai squelette.

- As-tu la foi qui peut guérir ? De la tête, l’homme fait signe que oui.

- Ouvre la bouche »  ordonne Jésus. Il approche son visage de l’horrible bouche rongée par le cancer, souffle dedans et dit :

« Je veux ! » Un moment d’attente puis deux cris :

Mes os redevenus sains ! Marie, je suis guérie ! Regardez ! Regardez ma bouche ! Hosanna ! Hosanna ! »

Il veut se lever mais il vacille à cause de sa faiblesse.

« Donnez-lui à manger, ordonne Jésus, qui fait mine de se retirer.

- Ne t’en va pas ! D’autres malades vont arriver ! D’autres reviendront sur leurs pas…Pour eux, pour eux aussi ! crie la foule.

- Chaque matin, de l’aurore à sexte, je viendrai ici. Que quelques hommes de bonne volonté s’occupent de rassembler les pèlerins.

- Moi, moi, Seigneur ! disent plusieurs.

- Que Dieu vous bénisse pour cela.»

Et Jésus retourne vers le village alors que les petits groupes des disciples arrivent.

« Mais où sont Pierre et Judas ? demande Jésus.
- Ils sont allés à la ville voisine avec beaucoup d’argent. Ils font des achats…

- Oui. Judas a accompli un miracle et il est en fête, précise en souriant Simon le Zélote.

- André aussi et il a une brebis en souvenir. Il a guéri la jambe cassée d’un berger qui l’a récompensé de cette manière. Nous la donnerons au père. Le lait fait du bien aux vieillards…» dit Jean en caressant Ananias, radieux.

Ils rentrent et préparent un peu de nourriture, pendant que les deux manquants arrivent chargés comme des ânes avec des provisions qu’ils se mettent à décharger.

« Douze lits et douze nattes…Quelques nappes…ici, les graines…là, les colombes et puis l’argent. Et demain, beaucoup de monde. Ouf ! Quelle chaleur ! Mais maintenant tout va bien. Qu’est-ce que tu as fait, Maître ?... »

Et pendant que Jésus fait son récit, ils s’asseyent à table, heureux. »

Vision et dictée du 16 février 1946, tome 6, p 199, § 385.

24. Le fils lépreux Elisée d’Engaddi près de la Mer Morte.

En ce début d’avril 29, le groupe a longé la Mer Morte et atteint la ville Engaddi qui a fait un grand accueil à Jésus qui en repart après deux jours.

« Ils doivent anticiper leur départ…La ville est encore endormie mais quelques personnes accompagnent le Maître. Ce sont les hommes des maisons où logeaient Jésus et les apôtres et plusieurs autres habitants qui se sont unis à eux. Le chef de la synagogue, Abraham, marche à côté de lui. Ils se dirigent vers la route haute qui mène à Massada, plus au sud...

« Abraham, la route passe plus bas. Pourquoi continues-tu à monter ? Tu allonges la route en prenant ce sentier impraticable ! lui reproche un habitant d’Engaddi.
- Parce que je dois montrer quelque chose au Messie et lui demander une autre faveur, en plus des grands bienfaits qu’il a accompli pour nous. Mais si vous êtes fatigués, rentrez chez vous ou attendez-moi ici. J’irai tout seul, dit le vieillard qui marche péniblement, en haletant, sur ce sentier difficile et abrupt.

- Oh non ! Nous venons avec toi. Mais ta fatigue nous fait de la peine. Tu es tout essoufflé…

- Ce n’est pas le sentier, non !...C’est autre chose : une épée qui se retourne dans mon cœur…une espérance qui le gonfle. Venez, mes enfants, et vous saurez quelle immense souffrance il y avait dans le cœur de celui qui vous consolait de toutes vos douleurs !...

Je vous ai appris à croire au Messie…Vous souvenez-vous comme je parlais le lui avec assurance ? Vous objectiez : « Mais le massacre d’Hérode ? » Eh oui ! C’était une grande épine dans mon cœur. Mais je m’attachais de tout mon cœur à l’espérance…Je disais : « Si Dieu a envoyé l’étoile à ces trois hommes qui n’étaient même pas du peuple d’Israël, pour les inviter à adorer le Messie enfant, s’il les a guidés par elle vers la pauvre maison qu’ignoraient les rabbins d’Israël, les princes des prêtres et les scribes, s’il les a avertis par un songe de ne pas repasser chez Hérode, n’aura-t-il pas, pour sauver l’Enfant, déployé une puissance encore plus grande et averti son père et sa Mère de s’enfuir, pour mettre en lieu sûr l’espérance de Dieu et de l’homme ? 

Et la foi dans son salut grandissait, vainement attaquée par le doute humain et les paroles des autres. Et quand, la plus grande douleur que puisse connaître un père s’est emparée de moi, quand j’ai dû conduire à son tombeau un être vivant et lui dire : « Reste ici tant que durera ta vie…», je me suis accroché encore davantage à la foi en Dieu, jusqu’à me dire, pour mon fils lépreux : « Inclinons la tête sous la volonté du Seigneur et croyons en son Messie ».

Et chaque mois, à chaque nouvelle lune, je venais ici en cachette, chargé de nourriture, de vêtements, d’amour…que je devais déposer loin de mon enfant, parce que je devais retourner auprès de vous, auprès de mon épouse aveugle et qui a perdu la tête à cause de cette terrible souffrance…rentrer à la maison où il n’y avait plus d’enfant…revenir à ma synagogue et y parler de Dieu, ses grandeurs…de ses beautés répandues dans la création…et moi, j’avais dans les yeux la vue de mon garçon rongé par le mal…je ne pouvais même pas le défendre quand j’entendais des médisances offensantes pour lui qui le présentaient comme un ingrat, comme un criminel enfui de la maison…et chaque mois, en faisant ce pèlerinage d’un père au tombeau de son fils vivant, je lui répétais, pour soutenir son cœur : « Le Messie existe. Il viendra. Il te guérira.»

L’an dernier, au moment de la Pâque à Jérusalem, je t’ai cherché dans le court laps de temps pendant lequel j’étais loin de mon épouse aveugle. Alors on m’a dit : « Il existe vraiment. Il était là hier. Il a même guéri des lépreux. Il fait le tour de la Palestine, en guérissant, en consolant, en instruisant. » Ah ! Je suis revenu si vite que je ressemblais à un jeune homme en route pour ses noces ! Je ne me suis même pas arrêté à Engaddi, je suis venu directement ici et j’ai appelé mon enfant, mon garçon, ma race qui meurt, pour lui dire : « Il va venir ! ».

Seigneur…Tu as fait toute sorte de bien dans notre ville. Tu pars sans y laisser aucun malade…Tu as béni jusqu’aux arbres et aux animaux…Et tu ne voudrais pas…Tu as déjà guéri mon épouse…N’aurais-tu pas pitié du fruit de mes entrailles ?...Un fils pour sa mère ! Rends un fils à sa mère, toi, le Fils parfait de la Mère de toute grâce ! Au nom de ta Mère, aie pitié de moi, de nous …! »

Tout le monde pleure avec le vieillard dont les paroles étaient émouvantes et déchirantes. Jésus le prend dans ses bras pendant qu’il sanglote :

« Ne pleure plus ! Allons trouver ton Elisée. Ta foi, ta justice, ton espérance méritent cela et davantage. Ne pleure pas, père ! Et ne nous attardons pas plus longtemps avant de délivrer de l’horreur cette créature de Dieu…»

Ils montent encore par un sentier étroit et difficile. Une caverne à l’ouverture étroite presque cachée apparaît.

« C’est là que se trouve Elisée, depuis des années…dans l’attente de la mort ou de la grâce de Dieu…dit le vieil homme en montrant la caverne.

- Hèle ton enfant, encourage-le. Qu’il n’ait pas peur mais qu’il ait foi.
- Elisée ! Elisée ! Mon fils !

- Il est peut-être mort ? disent certains.

- Non ! Mort, maintenant, non ! Au terme de la torture ! Sans une joie, non !

- Ne pleure pas. Appelle encore.
- Elisée ! Pourquoi ne réponds-tu pas ?

- Père ! Mon père ! Pourquoi viens-tu en dehors du temps habituel ? Peut-être que ma mère est morte et que tu viens pour… »

La voix, d’abord lointaine, s’est rapprochée et un spectre écarte les branches qui ferment l’entrée, un spectre horrible, un squelette, à moitié nu, rongé par la lèpre…

« Encourage-le ! Dis-lui que le Sauveur est ici ! demande Jésus. Mais l’homme n’a plus de force. Alors c’est Jésus qui parle :

- Fils d’Abraham et du Père des cieux, écoute. Il s’accomplit ce que ton juste père te prophétisait. Le Sauveur est ici…Viens sans peur ! Avance jusqu’à la crevasse. Je m’approcherai moi aussi, je te toucherai et tu seras purifié. Viens sans peur vers le Seigneur qui t’aime ! »

Les branches s’écartent de nouveau et le lépreux, apeuré, regarde au dehors. Il observe Jésus, il examine les autres et en particulier son vieux père qui, comme fasciné, suit Jésus, les bras tendus. Rassuré, il avance en boitant fortement à cause des plaies de ses pieds…il tend les bras aux mains rongées comme sa chair pourrie, tombant en lambeaux…Jésus se penche sur la crevasse, touche de l’extrémité des doigts l’extrémité des doigts lépreux et dit :

« Je veux ! »

Il l’accompagne d’un sourire indescriptible. Il répète « Je veux » deux autres fois. Il prie. Puis il se détache, recule d’un pas et dit en ouvrant les bras :

« Quand tu seras purifié, prêche le Seigneur car c’est à lui que tu appartiens. Rappelle-toi que Dieu t’a aimé parce que tu as été un bon Israélite et un bon fils. Prends une épouse, aie des enfants et fais-les grandir pour le Seigneur…Sois bienheureux ! »

Il s’écarte. Le premier cri est celui du vieillard, agenouillé derrière Jésus.

« Mon fils ! Mon enfant ! Te voilà tel que tu étais à vingt ans ! Beau comme à cette époque ! En bonne santé comme alors ! Oh ! Plus beau qu’alors !...Ah ! Une branche, quelque chose pour arriver jusqu’à toi ! »

Il est sur le point de s’élancer mais Jésus le retient :

« Non que la joie ne te fasse pas violer la Loi. Il faut d’abord qu’il se purifie ! Regarde-le ! Embrasse-le avec les yeux et le cœur,… soit heureux »

En fait, c’est un miracle complet. Ce n’est pas seulement une guérison, mais la reconstitution de ce que le mal avait détruit, et l’homme, d’environ quarante ans, est intact comme s’il n’avait jamais rien eu. Il reste seulement une grande maigreur qui lui donne un aspect ascétique d’une beauté peu commune et surnaturelle. Et il agite les bras, s’agenouille, bénit…ne sait que faire pour dire à Jésus qu’il le remercie…

« Allons ! Vous les habitants d’Engaddi, restez avec votre chef de synagogue. Nous, nous continuons vers Massada…Je connais bien le chemin…Abraham, viens que je te donne le baiser d’adieu. Que le Seigneur soit toujours avec toi comme il l’a été jusqu’à présent et aussi avec ta famille et ta bonne ville.

- Tu ne reviendras plus, Seigneur ? Pour voir ma maison heureuse ?

- Non. Mon chemin va arriver à sa destination. Mais, au Ciel, toi et les tiens vous serez avec moi. Aimez-vous et faites grandir vos enfants dans la foi au Messie…Adieu à tous. Paix et bénédiction à tous ceux qui sont présents et à leurs familles…Venez, vous, mes apôtres…»

Et Jésus se met en tête de la petite troupe...Il ne reste sur le plateau que le père et le fils, assis au bord de la crevasse, se contemplant l’un l’autre. Et par derrière, en groupe, avec des murmures admiratifs, les habitants d’Engaddi… Ils attendent l’aube pour retourner en ville avec la nouvelle de cette prodigieuse guérison. »

Vision et dictée du 23 février 1946, tome 6, p236, § 391.

25. Le deux femmes blessées réconciliées.

Jésus est descendu jusqu’au sud de la Mer morte, mais la ville de Massada refuse de l’accueillir. Après avoir marché toute une nuit en remontant au nord sur près de 25 kilomètres, le groupe atteint Kérioth, la ville natale de Judas où il va s’établir jusqu'au prochain sabbat du 21 avril chez la mère de l’apôtre. Jésus prêche dans la synagogue en exhortant les habitants de rester fidèle hors des rêves d’un royaume terrestre impossible. Avant de quitter Kérioth, Jésus réconcilie Marie, la mère de Judas, avec Anne, la mère de l’ancienne fiancée de Judas, laquelle se laisse mourir après son abandon par Judas.

« Après le repas de midi, les apôtres se sont dispersés pour se reposer avant de reprendre la route dans la soirée. Marie de Simon (la mère de Judas) propose à Jésus :

« Seigneur, tu ne viendrais pas avec moi, avec moi seule, chez une mère malheureuse ? C’est ce que je désire plus que tout.

- Oui, femme. Je désire moi aussi rester avec toi, seuls en ces dernières heures. Allons-y. »

Ils prennent des chemins à travers les près, parmi les pommiers…Il fait encore chaud :

« Je suis désolée de te faire marcher par cette canicule…Sais-tu où nous nous rendons ?

- Non, femme.

- Nous allons chez celle qui devait être la belle-mère de Judas…Marie soupire douloureusement. Elle le devait…Elle ne l’est pas et ne le sera jamais, car Judas a abandonné la jeune fille qui est morte de chagrin…Sa mère éprouve du ressentiment contre mon fils et moi. Elle ne cesse de nous maudire…Je voudrais que tu lui parles…Tu peux la convaincre…lui dire que cela a été une grâce que ces noces n’aient pas eu lieu…lui faire savoir que je n’y suis pour rien…lui conseiller de mourir sans rancœur…car elle dépérit lentement, l’âme étranglée. Je voudrais que la paix s’établisse entre nous…car moi, j’en ai souffert, je suis honteuse de ce qui est arrivé alors qu’une amitié me liait à cette compagne.

- N’aie pas d’inquiétude. Ta demande est juste et je me charge de cette démarche.»

…Ils tournent sur un sentier peu avant le village et arrivent à une maison basse au milieu des champs.

«  Voilà ! Mon cœur frémit maintenant que je suis ici. Elle ne voudra pas me voir…elle va me chasser…elle sera fâchée et son pauvre cœur souffrira davantage…
- J’y vais seul. Reste ici jusqu’à ce que je t’appelle et prie pour m’aider.»

Jésus s’avance jusqu’à la porte…Une femme le questionne :

« Que veux-tu ? Qui es-tu ?

- Je viens apporter quelque réconfort à ta maîtresse. Conduis-moi à elle.

- Un médecin ? Inutile ! Il n’y a plus d’espoir, son cœur meurt.

- Son âme aussi doit être soignée. Je suis le Rabbi.

- C’est tout aussi inutile à ce titre. Elle ne se repose pas sur l’Eternel et ne veut pas entendre de sermons. Laisse-la tranquille.

- C’est parce qu’elle est dans cet état que je suis venu. Laisse-moi passer et elle sera moins malheureuse dans ses derniers jours.

- Entre ! » dit la femme en haussant les épaules…

Jésus s’approche du lit lentement. Il essuie avec bonté la sueur de la malade, l’aère avec un éventail de palmier…puis s’assied…Haletant sur son lit, la malade est jaune, enflée, appuyée à de nombreux oreillers.

« Tu es beau et tu es bon. Qui es-tu, Rabbi ? …

- Je suis Jésus de Nazareth !

- Toi ?...Chez moi ? Pourquoi ?

- Parce que je t’aime. J’ai une Mère, moi aussi : en toute mère, je vois la mienne et dans les larmes des mères, je vois celles de ma Mère.

- Pourquoi ? Ta Mère pleure ? Elle a perdu un enfant ?

- Pas encore…Je suis son Fils unique et je vis toujours. Mais elle pleure déjà parce qu’elle sait que je dois mourir.

- Ah ! La malheureuse !...Comment ta Mère peut-elle savoir que tu dois mourir ?

- Parce que je suis le Fils de l’Homme, prédit par les prophètes,...le Messie…le Sauveur, le Rédempteur. Une horrible mort m’attend…Ma mère y assistera. Par ma mort, j’ouvrirai à ta Jeanne les portes du Paradis…

- Aimer quand les hommes nous ont appris à haïr, quand Dieu a cessé de nous aimer en manquant de pitié envers nous, c’est difficile…

- Moi, je suis ici pour t’annoncer les promesses célestes…Tu pleures à cause de l’annulation des noces en accusant d’assassinat un homme et de complicité sa mère. C’est une grâce du Ciel que Jeanne ne soit pas l’épouse de Judas.

- Ne me parle pas de lui !

- Si : pour te dire que tu dois remercier le Seigneur et que tu le feras dans quelques mois. Que sera la douleur de la mère de celui qui trahira le Fils de Dieu ? La souffrance de cette mère n’est-elle pas plus grande que la tienne ?...Sa mère est innocente. Elle t’aime et elle voudrait que tu l’aimes en retour…Anne, vous êtes deux mères malheureuses…

- Seigneur,…l’aimer…cela veut dire lui pardonner…Ma fille est morte ! Judas a causé sa mort pour chercher une plus grosse dot. Sa mère l’a approuvé…

- D’ici peu, tu aurais vu Jeanne mourir de chagrin car Judas périra de mort violente.

- Que dis-tu ? Oh ! Malheureuse Marie ! Quand ? Comment ? Où ?

- Bientôt. Et d’une manière horrible. Anne ! Tu es mère ! Redeviens l’amie de Marie ! Que la souffrance vous unisse comme la joie devait vous lier.

- Il me semble ensevelir de nouveau ma fille, la tuer, moi aussi…et je l’ai maudite, elle et le fruit de ses entrailles !

- Et moi, je t’en absous. Et plus tu l’aimeras, plus le Ciel t’absoudra.

- Et puis, si je suis son amie, je rencontrerai Judas, c’est impossible !

- Tu ne le verras plus…Il pense devenir l’un de mes ministres, mais au lieu de cela c’est la mort qui l’attend. Quant à toi, tu n’en diras rien, jamais.

- Non, Seigneur. Je le jure au nom de ma Jeanne.

- Je veux une autre promesse, une grande, une sainte promesse : Quand Marie n’aura plus de fils et que le monde la couvrira de mépris, toi seule, tu lui ouvriras ta maison et ton cœur. M’en fais-tu le serment car ta fille Jeanne l’aurait fait, car Marie était toujours pour elle la mère de celui qu’elle aimait toujours.

- Oui.

- Que Dieu te bénisse, femme, et qu’il te donne la santé…Viens, allons à la rencontre de Marie.

- Mais…Seigneur…Je ne peux pas marcher ! J’ai les jambes enflées et inertes. Tu vois ? Je suis ici, habillée mais je ne suis qu’un tronc.

- Tu l’étais. Viens ! »

Jésus lui tend la main pour l’inviter. La femme, les yeux dans les yeux de Jésus, bouge ses jambes, les sort du lit, se lève, marche…Elle paraît fascinée. Elle ne se rend même pas compte de la guérison survenue. Elle sort de la maison et court, les bras tendus, vers Marie humiliée. La servante pousse un cri de joie effrayée…

Pendant le retour à la maison, après l’adieu de paix, Marie remercie Jésus et lui demande :

« Quand viendras-tu accorder d’autres bienfaits ?

- Plus jamais, femme. Je l’ai déjà annoncé aux habitants. Mais mon cœur sera toujours avec toi…Tu me verras pour toujours dans mon royaume.

- Alors tu penses que ton humble servante y entrera ?

- Je vois déjà ta place dans la troupe des martyrs et des corédempteurs. La Seigneur sera ton éternelle récompense…»

Et ils refont le trajet vers la maison où les apôtres attendent.»

Très émue des révélations douloureuses et secrètes qui lui ont été faites, Anne a accepté la réconciliation et du même coup, elle est guérie de sa maladie.

Vision et dictée du 28 février 1946, tome 6, p 258, § 393.

26. La multiplication des gerbes de blé.

La scène se déroule en mai de l’an 29 vers Lidda, ville située à l’ouest de Jérusalem, à une vingtaine de kilomètres de la mer Méditerranée. Dans cette plaine fertile, se trouve la propriété agricole de Joseph d’Arimathie, membre du Sanhédrin, mais favorable à Jésus.

« On est en pleine moisson, précoce cette année, dans le domaine que Joseph possède dans la plaine, du côté de la mer. Avant la moisson, ce devait être une autre petite mer d’épis, tant il est étendu. Les quatre aires de la large maison de campagne sont remplies de quantité de gerbes, disposées en faisceaux…De nombreux chars amènent ce trésor agricole dans les cours où une foule d’hommes les déchargent. Joseph va d’une aire à l’autre et veille à ce que tout soit bien fait. Un paysan, du haut d’un tas de gerbes amoncelées sur un char, annonce :

« Nous avons fini, maître. Tout le grain est sur les aires. C’est le dernier char du dernier champ.

- C’est bien. Décharge tout, dételle les bœufs puis conduit-les aux abreuvoirs et aux étables. Ils ont bien travaillé et méritent leur repos. Vous aussi, vous avez bien travaillé et vous méritez votre repos. Mais la dernière fatigue sera légère car, pour les bons cœurs, la joie d’autrui est un réconfort. Nous allons maintenant faire venir les enfants de Dieu pour leur transmettre le don du Père. Abraham, va les appeler »  dit ensuite Joseph, s’adressant à un patriarche qui ne travaille pas mais qui surveille.

Il s’éloigne vers une construction vaste semblable à un hangar. Il y entre et en ressort suivi d’une foule hétérogène de tout âge…et de toutes misères…Il y a des êtres efflanqués, des estropiés, des aveugles, des manchots…Il y a beaucoup de veuves entourées de nombreux orphelins…Ils ont cet air particulier des pauvres qui se rendent là où ils vont recevoir des bienfaits…

Les enfants écarquillent les yeux devant les tas de gerbes plus hauts que la maison et les montrent à leurs mères. Tous manifestent leur joie face aux bienfaits attendus…

Face à tous ces malheureux, Joseph se met à parcourir les rangs, appelant les gens un par un, leur demandant combien ils sont par famille, de quand date leur veuvage, leur maladie ou le reste…et il prend note. Et pour chaque cas, il enjoint aux paysans serviteurs :

« Donnes-en dix…Donnes-en trente…

- Donnes-en soixante, dit-il après avoir entendu un vieillard à moitié aveugle qui vient à lui avec dix-sept petits enfants, tous au-dessous de douze ans, dont les parents étaient morts, l’un pendant la moisson de l’année précédente, l’autre en enfantant…

- Et, ajoute le vieillard, l’époux de ma fille s’est consolé en se remariant au bout d’un an. Il m’a laissé ses cinq fils en me disant qu’il allait s’en occuper. Mais je n’ai jamais reçu d’argent ! Maintenant, ma femme est morte et je suis seul…avec eux.

- Donnez-en soixante au vieux père. Et toi, père, reste pour que je te remette des vêtements pour les petits.»

Le serviteur fait remarquer que, s’il offre soixante chaque fois, il n’y aura pas assez de grain pour tout le monde.

« Et où est ta foi ? Est-ce donc pour moi que j’entasse les gerbes et que je les distribue ? Non, mais pour les enfants les plus chers au Seigneur. Il pourvoira lui-même à ce qu’il y en ait assez pour tous, répond Joseph au serviteur.

- Oui, maître. Toutefois, le nombre, c’est le nombre.

- Mais la foi, c’est la foi. D’ailleurs, pour te montrer qu’elle peut tout, j’ordonne de doubler la mesure déjà accordée aux premiers. Que celui qui en a eu dix en reçoive dix autres, que celui qui en a eu vingt, en reçoivent vingt autres et qu’on en remette cent vingt au vieillard. Allez, faites ! »

Les serviteurs haussent les épaules et s’exécutent. La distribution se poursuit donc, au milieu de l’étonnement joyeux des bénéficiaires qui se voient accorder une mesure dépassant leurs plus folles espérances. Joseph en sourit…Il demande qu’on mette de côté deux malades pour les faire bénéficier d’autres secours. Les tas, qui étaient plus hauts que la maison, sont maintenant très bas, presque au ras du sol. Mais tous ont eu leur part et abondamment. Joseph demande :

« Combien de gerbes reste-t-il encore ?

- Cent douze, maître, disent les serviteurs après les avoir comptées.

- Vous en prendrez cinquante. Vous les emporterez pour la semence car elle est sainte. Que le reste soit distribué aux chefs de famille présents en raison d’une gerbe par tête. Ils sont exactement soixante-deux. »

Les serviteurs obéissent… Maintenant il y a par terre sur les aires soixante-deux tas de tailles différentes. Leurs propriétaires s’affairent à les lier et à les charger sur des carrioles rudimentaires ou sur des ânes.

Le vieil Abraham s’avance vers le maître avec les paysans serviteurs.

« Eh bien, vous avez vu ? Il y en a eu pour tous et il en restait !

- Mais, maître, il y a là un mystère ! Nos champs ne peuvent pas avoir produit le nombre de gerbes que tu as réparties. Je suis né ici, et j’ai soixante-dix-huit ans. Je fais la moisson depuis soixante-six ans. Alors je m’y connais ! Mon fils avait raison. Sans un mystère, nous n’aurions pas pu en distribuer autant !...
- Mais nous l’avons bien fait, Abraham. Tu étais à côté de moi. Les gerbes ont été apportées par les serviteurs. Il n’y a pas de sortilège, c’est la réalité. On peut encore les compter. Elles sont encore là, bien que séparées en tant de lots.

- Oui, maître. Mais…il est impossible que les champs en aient produit autant !

- Et la foi, mes enfants ? Qu’en faites-vous ? Le Seigneur pouvait-il démentir son serviteur qui promettait en son nom et pour une fin qui était sainte ?

- Alors, tu as fait un miracle ?! disent les serviteurs déjà prêts à chanter ses louanges.

- Je ne suis pas un homme à faire des miracles, moi. Je suis un pauvre homme. C’est le Seigneur qui est intervenu. Il a lu dans mon cœur et y a vu deux désirs : le premier était de vous amener à ma propre foi. Le second était de faire un don considérable à mes frères malheureux. Dieu a consenti à mes désirs…et il a agi…Qu’il en soit béni ! dit Joseph en s’inclinant respectueusement.

- Et son serviteur avec lui, dit Jésus qui jusqu’alors était resté caché au coin de la maisonnette entourée d’une haie et d’un four et qui maintenant apparaît ouvertement sur l’aire où se trouve Joseph.

- Mon Maître et mon Seigneur ! s’écrie Joseph en tombant à genoux pour vénérer Jésus.

- Paix à toi ! Je suis venu te bénir au nom du Père, pour récompenser ta charité et ta foi. Je suis ton hôte ce soir. Acceptes-tu ?

- Maître ! Tu me le demandes ? Seulement…je ne pourrai te faire honneur ici, au milieu des serviteurs, dans ma maison de campagne…Ce serait une bien pauvre hospitalité…» Il juge cette situation désastreuse...

« Je souris de tes tracas inutiles. Mais, Joseph, que cherches-tu ? Ce dont tu disposes ?

- Ce dont je dispose ? Je n’ai rien ici.

- Ah ! Comme tu es homme maintenant ! Pourquoi n’es-tu plus le Joseph spirituel d’il y a un instant, quand tu parlais en sage, quand tu promettais avec assurance en raison de ta foi et pour donner la foi ?

- Tu as entendu ?

- J’ai entendu et vu, Joseph, derrière cette haie de lauriers. Tu n’as pas de majordomes ni de domestiques qualifiés ? Mais là où la charité s’exerce, Dieu est là et quand Dieu est présent, ses anges le sont aussi…Mais quelle nourriture veux-tu me donner et quelle boisson plus recherchée que l’amour que tu as montré pour eux et que celui que tu as pour moi ?...Allons, Joseph ! Même si Hérode se convertissait et m’ouvrait ses appartements pour me recevoir et si, avec lui, les chefs de toutes les castes étaient présents pour m’honorer, je n’aurais pas une cour plus choisie que celle-là, à laquelle je veux faire un cadeau en m’adressant à eux. Dis-leur de se réunir. Pour nous, il y aura toujours du pain…Il vaut mieux qu’ils écoutent ma parole plutôt que de courir ici et là, affairés en pauvres soins.»

Les gens s’entassent, empressés, étonnés et Jésus leur parle en commençant par :

« Vous avez déjà appris ici que la foi peut multiplier le grain quand ce désir est suscité par l’amour. Mais ne bornez pas votre foi aux besoins matériels. Dieu a créé le premier grain de froment et, dès lors, il est devenu épi pour procurer du pain aux hommes…» Il continue en adressant cette question à tous : « Avez-vous cette foi en Dieu ? »…

- Oui, Seigneur. Apprends-nous là où il est et nous le prierons d’augmenter notre foi pour être heureux ainsi.

- Si vous aviez la foi grosse comme un grain de moutarde et si vous la gardiez dans votre cœur, vous pourriez tous dire à ce mûrier puissant qui ombrage le puits de Joseph : « Déracine-toi et transplante-toi dans les flots de la mer.»

- Mais le Messie, où est-il ? Nous l’attendions pour être guéris. Les disciples ne nous ont pas guéris mais ils nous ont dit : « Lui le peut.» Nous, nous voudrions guérir pour travailler, disent les hommes malades ou handicapés.

- Croyez-vous que le Messie puisse ? demande Jésus en faisant signe à Joseph de ne pas dire que le messie, c’est lui.

- Nous le croyons. Il est le Fils de Dieu. Il peut tout.

- Oui. Il peut tout…et il veut tout ! » s’écrie Jésus.

Il étend avec autorité son bras droit, l’abaisse comme pour jurer et achève par un cri puissant :

« Et qu’il en soit ainsi, pour la gloire de Dieu ! »

Il est sur le point de partir vers la maison. Mais les guéris, une vingtaine, crient, accourent et l’enserrent dans un enchevêtrement de bras tendus pour le toucher, le bénir, chercher ses mains, ses vêtements, lui donner un baiser, le caresser. Ils l’isolent de Joseph, de tout le monde…Et Jésus sourit, caresse, bénit…Il se dégage lentement et encore poursuivi, rentre à l’intérieur de la maison, tandis que les hosannas s’élèvent dans le ciel crépusculaire.»

Vision et dictée du 31 mars 1946, tome 6, p 353, § 408.

27. La glaneuse comblée.

Même région et saison.

« C’est une campagne blonde de moissons que Jésus traverse avec ses disciples. Il fait très chaud bien que l’on soit aux premières heures de la journée. Les moissonneurs fauchent avec des faux brillant un instant au soleil et disparaissant dans les épis pour réapparaître brièvement de l’autre côté…Les femmes suivent, liant les gerbes derrière les faucheurs. La récolte a été très bonne et les moissonneurs s’en réjouissent.

Lorsque le groupe des apôtres passe sur le chemin et que les travailleurs sont proches, plusieurs suspendent un instant leur besogne, s’appuient à leurs faux, essuient leur sueur et regardent…Certains, plus loquaces, intéressent Jésus aux moissons :

« C’est une bonne année. Regarde ces épis grenus et comme ils sont serrés dans les sillons. On fatigue à les couper, mais c’est le pain !...

- Soyez-en reconnaissant au Seigneur. Et vous savez que ce n’est pas en paroles, mais en actes, que l’on doit montrer sa reconnaissance. Soyez miséricordieux avec cette récolte…»

Jésus passe et répète ses conseils d’amour. La chaleur du soleil se fait plus pesante. Les moissonneurs cessent le travail, vont se mettre à l’ombre des arbres et là, se reposent, mangent, sommeillent.

Jésus aussi s’abrite dans un bosquet très touffu, s’assoit et distribue les parts de nourriture aux disciples qui finissent par s’assoupir. Jésus observe méticuleusement la nature, un scarabée sur une fleur, une araignée, et en déduit un enseignement qu’il donne aux apôtres présents.

En montrant une petite vieille qui, bravant la canicule, glane dans les sillons fauchés, Jésus dit :

« Qui vient aider cette pauvre femme ?

- Moi, dit Jean, et avec lui, Thomas et Jacques. »

Mais Jean est retenu par Pierre qui veut lui poser une question. Il rejoint lentement Jésus qui est déjà dans le champ en train de glaner. A la vue de tous ces jeunes, la petite vieille fait un geste de désolation et se fatigue à s’activer.

« Femme ! Femme ! crie Jésus. Je glane pour toi. Ne reste pas au soleil, mère. Nous allons te donner un coup de main.»

Interdite par tant de bonté, elle le regarde fixement, puis obéit. Mince silhouette, courbée et un peu tremblante, elle se dirige le long du filet d’ombre du talus qui limite le champ. Jésus marche rapidement en ramassant des épis. Jean le suit de près, Thomas et Jacques sont plus loin.

« Maître, dit Jean, haletant, comment trouves-tu tant d’épis ? Moi, j’en trouve si peu dans le sillon voisin ! »

Jésus sourit sans rien dire. Il semble que les épis fauchés et non récoltés se lèvent là où les yeux divins se posent. Jésus ramasse et sourit. Il a une vraie gerbe d’épis dans ses bras.

« Tiens, Jean, prends la mienne. Ainsi, tu en as une quantité toi aussi et la petite mère va être heureuse.
- Mais, Maître…Tu fais un miracle ? Il n’est pas possible que tu en trouves tant !

- Chut ! C’est pour la petite mère…en pensant à la mienne et à la tienne. Regarde cette vieille femme ! Le bon Dieu, qui rassasie l’oiseau à peine né, veut remplir le minuscule grenier de cette pauvre grand-mère. Cela lui fera du pain pour les mois qui lui restent encore. Elle ne verra pas la prochaine moisson. Mais je ne veux pas qu’elle ait faim pendant son dernier hiver. Maintenant, tu vas entendre ses exclamations. Prépare-toi, Jean, à en avoir les oreilles rabattues, comme moi, je m’apprête à être baigné de larmes et de baisers…

- Que tu es gai, Jésus, depuis quelques jours ! Pourquoi ?

- C’est toi qui veux le savoir ou quelqu’un qui t’envoie ? »

Jean, déjà rouge sous l’effort, devient cramoisi. Jésus comprend :

« Dis à celui qui t’envoie qu’un de mes frères est malade et attend sa guérison. Sa volonté de guérir me remplit de joie.

- Qui est-ce, Maître ?

- Un de tes frères. Quelqu’un que Jésus aime. Un pécheur.

- Alors, ce n’est pas l’un de nous.

- Jean, crois-tu que parmi vous il n’y a pas de péché ? Crois-tu que vous seuls me donnez de la joie ?

- Non, Maître. Je sais que nous aussi, nous sommes pécheurs et que tu veux sauver tous les hommes.

- Et alors ? Je t’ai dit : « Ne cherche pas à savoir » quand il s’agissait de découvrir le mal. Je te le répète maintenant qu’il s’agit d’une aurore de bien…Paix à toi, mère ! Voici nos épis. Mes compagnons vont apporter les leurs.

- Que Dieu te bénisse, mon fils. Comment donc en as-tu trouvé autant ? Il est vrai que je n’y vois guère mais ce sont deux gerbes bien grosses…»

La vieille les palpe de sa main tremblante, elle les caresse, elle veut les soulever…Mais elle ne le peut.

« Nous allons t’aider. Où est ta maison ?

- C’est celle-là. Elle montre une petite habitation au-delà des champs.

- Tu es seule, n’est-ce pas ?

- Oui. Comment le sais-tu ? Et toi qui es-tu ?

- Je suis un homme qui a une mère.

- Et lui, c’est ton frère ?

- C’est mon ami. »

Par derrière Jésus, l’ami fait de grands signes à la femme mais elle a les pupilles voilées et elle ne les voit pas. Elle est d’ailleurs trop occupée à regarder Jésus…Son cœur de vieille mère est tout ému. 

« Tu es en nage, mon fils. Viens à l’abri de cet arbre. Assieds-toi. Regarde comme tu transpires ! Essuie-toi avec mon voile. Il est usé mais propre. Prends, mon fils.

- Merci, mère.

- Tu es si bon ! Béni soit ta mère. Indique-moi ton nom et le sien, ainsi je les dirai à Dieu pour qu’il vous bénisse.

- Marie et Jésus.

- Marie et Jésus…Marie et Jésus…Attends…Un jour, j’ai beaucoup pleuré…Le fils de mon fils a été tué en défendant son bébé et cela a fait mourir mon garçon de chagrin…On racontait que cet innocent fut massacré parce qu’on recherchait un certain Jésus…Maintenant, je suis au seuil de la mort et voilà que ce nom revient…

- A cette époque, tu as pleuré à cause de ce Nom, mère. Que maintenant, il te donne la bénédiction…

- C’est toi, ce Jésus !...Révèle-le à une femme qui va mourir et qui a vécu sans maudire, parce qu’on lui a appris que sa douleur servait à sauver le Messie pour Israël. »

Jean redouble ses gestes. Jésus garde le silence.

« Ah ! dis-le moi. Est-ce toi qui me bénirais à la fin de ma vie ? Au nom de Dieu, parle.

- C’est moi.

- Ah ! »

La petite vieille se prosterne jusqu’à terre.

« Mon Sauveur ! J’ai vécu dans cette attente et je n’espérais pas te rencontrer. Est-ce que je verrai ton triomphe ?

- Non, mère. Comme Moïse, tu mourras sans connaître ce jour. Mais je te donne à l’avance la paix de Dieu. Je suis la Paix, je suis la Route, je suis la Vie. Toi qui es mère et grand-mère de justes, tu me verras dans un autre triomphe qui sera éternel et c’est moi qui t’ouvrirai les portes, à toi, à ton fils, à ton petit-fils et à son bébé. Cet enfant qui est mort pour moi est sacré pour le Seigneur ! Ne pleure pas, mère …

- Et moi, je t’ai touché ! Et toi, tu as glané pour moi les épis ! Oh ! Comment ai-je mérité cet honneur ?!

- Grâce à ta sainte résignation. Mère, allons chez toi. Et que ce grain te donne du pain pour l’âme plus que pour le corps. Je suis le vrai Pain descendu du Ciel pour rassasier la faim de tous les cœurs. Quant à vous, -Thomas et Jacques les ont rejoints avec leurs javelles- prenez ces gerbes. Et allons-y. »

Ils partent tous les trois avec leur chargement d’épis. Jésus les suit avec la petite grand-mère qui pleure et murmure des prières. Ils arrivent à la maisonnette ; elle consiste en deux petites pièces, un four minuscule, un figuier, un peu de vigne. Propreté et pauvreté règnent.

« C’est ton asile ?

- Oui. Bénis-le, Seigneur !

- Appelle-moi : mon Fils et prie pour que ma Mère trouve quelque réconfort dans sa douleur, Toi tu sais ce qu’est la souffrance d’une maman. Adieu. Je te bénis au nom du Dieu vrai.»

Et Jésus lève la main et bénit la petite demeure. Puis il se penche, embrasse la petite vieille, la serre contre son cœur et dépose un baiser sur sa tête couverte de quelques cheveux blancs. Elle pleure et effleure de ses lèvres les mains de Jésus, le vénère.»…

Vision et dictée du 11 avril 1946, tome 6, p 409, § 415.

28. Le mendiant Samaritain.

« Jésus est sur une route inondée de soleil. Il n’y a pas un brin d’ombre, pas un brin de verdure. Tout n’est que poussière sur la chaussée et sur la campagne en friche qui la borde.

La route est en très piteux état, des pierres sont entassées sur un bord pour une réfection…

Jésus, comme toujours, marche à quelques mètres en avant des apôtres fatigués et en nage. Pour s’abriter du soleil, ils ont relevé leurs manteaux sur la tête. Jésus, au contraire, a la tête nue…

Assis, à demi allongé même, sur un tas de cailloux, il y a un homme : un pauvre, un mendiant. Il est vêtu d’une tunique sale et déguenillée qui, de blanche, est maintenant couleur de boue. Il a aux pieds des sandales éculées aux semelles à moitié usées, retenues par des bouts de ficelle. Il tient dans ses mains un bâton fait d’une branche d’arbre. Une bande souillée entoure son front et un autre chiffon, crasseux et ensanglanté, lui serre la cuisse gauche, entre le genou et la hanche. Le malheureux, qui n’a que la peau sur les os, est hirsute, fétide et humilié.

Avant même qu’il ne quémande, Jésus est là. Il s’approche et interroge :

« Qui es-tu ?

- Un pauvre qui demande du pain.

- Sur cette route ?

- Je vais à Jéricho.

- Le chemin est long et la contrée dépeuplée.

- Je le sais, mais il est plus facile d’obtenir du pain et une pièce de monnaie de la part des païens qui passent par cette route que des Judéens de chez qui je viens.

- Tu viens de Judée ?

- Oui, de Jérusalem. Mais j’ai dû faire un long détour pour passer chez de braves gens des campagnes qui m’apportent toujours de l’aide. En ville, non. Il n’y a pas de pitié.

- Tu as raison. Il n’y a plus de pitié.

- Toi, tu en montres. Tu es Judéen ?

- Non, je suis de Nazareth.

- Autrefois, le Nazaréens avaient mauvaise réputation mais aujourd’hui, il faut reconnaître qu’ils sont meilleurs que les habitants de Juda. Même à Jérusalem, il n’y a de bons que ceux qui suivent ce Nazaréen que l’on dit prophète. Le connais-tu ?

- Et toi, est-ce que tu le connais ?

- Non. J’y étais allé car, comme tu le vois, j’ai une jambe morte et tordue et je me traîne péniblement. Je ne peux pas travailler, de sorte que je meurs de faim et sous les coups. J’espérais le rencontrer car on me dit qu’il guérit ceux qu’il touche. C’est vrai que je n’appartiens pas au peuple élu…Mais on assure qu’il est bon avec tout le monde. On m’avait informé qu’il se trouvait à Jérusalem pour la fête. Mais moi, je marche lentement…On m’a frappé et j’ai été malade en route…Quand je suis arrivé à Jérusalem, il était parti parce que, m’a-t-on dit, les juifs l’ont maltraité lui aussi.

- Et toi, ils t’ont malmené ?

- Toujours. Seuls les soldats romains me donnent du pain.

- Et que dit-on dans le peuple, à Jérusalem, de ce Nazaréen ?

- Que c’est le Fils de Dieu, un grand prophète, un saint, un juste.

- Et toi, que penses-tu qu’il soit ?

- Moi, je suis…Je suis idolâtre, mais je crois qu’il est le Fils de Dieu.

- Comment peux-tu croire cela puisque tu ne le connais même pas ?

- Je connais ses œuvres. Seul un Dieu peut être bon et parler comme lui.

- Qui t’a rapporté ses paroles ?

- D’autres pauvres, des malades guéris, des enfants qui m’apportaient du pain…Les enfants sont bons et ils ne savent rien des croyants et des idolâtres.

- Mais d’où es-tu ?

- Réponds. Moi, je suis comme les enfants. N’aie pas peur. Sois seulement sincère.

- Je suis…Samaritain. Ne me frappe pas.

- Je ne frappe jamais personne. Je ne méprise personne. J’ai pitié de tout le monde.

- Alors…Alors, tu es le Rabbi de Galilée ! »

Le mendiant se prosterne, tombe comme une masse, le visage dans la poussière, en bas de son tas de cailloux, devant Jésus.

« Relève-toi. C’est bien moi, ne crains rien. Relève-toi et regarde-moi.»

Le mendiant lève la tête en restant toujours à genoux, tout recroquevillé à cause de sa difformité.

« Donnez à manger et à boire à cet homme » ordonne Jésus aux disciples qui sont survenus. C’est Jean qui lui tend de l’eau et du pain.

« Aidez-le à s’asseoir pour qu’il soit commodément installé. Mange, frère.»

Au lieu de manger, l’homme pleure. Il regarde Jésus avec les yeux d’un pauvre chien perdu qui, pour la première fois, se voit caresser et rassasier par quelqu’un qui a pitié.

« Mange ! » répète Jésus en souriant.»

Le malheureux mange entre deux sanglots et les larmes imprègnent son pain, mais dans ses larmes, il y a aussi un sourire. Il se rassure tout doucement.

« Qui t’a fait cette blessure ? demande Jésus en touchant du doigt la bande souillée du front.

- C’est un riche pharisien qui m’a renversé exprès avec son char…Je m’étais placé à un carrefour pour demander du pain. Il a envoyé sur moi ses chevaux, si vite que je n’ai pas pu m’écarter. J’ai failli mourir. J’ai encore un trou dans la tête et il en sort du pus.

- Et là, qui t’a frappé ?

- Je m’étais approché de la maison d’un Sadducéen, où se tenait un banquet, pour demander les restes des tables, après que les chiens en avaient pris le meilleur. Il m’a vu et les a lancés contre moi. L’un d’eux m’a déchiré la cuisse.

- Et cette grande cicatrice, qui t’a estropié la main ?

- C’est un coup de bâton qui m’a été donné par un scribe, il y a trois ans. Il a reconnu que j’étais samaritain et il m’a frappé en me brisant les doigts. Voilà pourquoi je ne peux pas travailler. Ma main droite mutilée, une jambe morte, comment gagner sa vie ?

- Mais pourquoi sors-tu de Samarie ?

- Le besoin est une vilaine condition, Maître. Nous sommes beaucoup de malheureux et il n’y a pas assez de pain pour tous. Si tu m’aidais…

- Que veux-tu que je fasse pour toi ?

- Me guérir pour que je puisse travailler.

- Crois-tu que je puisse le faire ?

- Oui, je le crois car tu es le Fils de Dieu.

- Tu crois cela ?

- Oui.

- Toi, un Samaritain, tu le crois ? Pourquoi ?

- J’ignore pourquoi. Je sais que je crois en toi et en Celui qui t’a envoyé. Maintenant que tu es venu, il n’y a plus de différence d’adoration. Il suffit de t’adorer, toi, pour adorer ton Père, Seigneur éternel. Là où tu es, là est le Père.

- Mes amis, entendez-vous ? Jésus se tourne vers ses disciples. Cet homme parle par la vertu de l’Esprit Saint qui lui éclaire la vérité. Il est vraiment supérieur aux scribes et aux pharisiens, aux Sadducéen cruels…La loi dit qu’après Dieu, il faut aimer son prochain. Or, à leur prochain qui souffre et demande du pain, ces gens donnent des coups, lancent des chevaux et des chiens. Méprisants, cruels, hypocrites, ils ne veulent pas que Dieu soit connu et aimé. S’ils le voulaient, ils le feraient connaître par leurs œuvres, comme cet homme l’a dit. Ce sont les œuvres et non les pratiques qui font voir Dieu vivant dans le cœur des hommes et qui mènent les hommes à Dieu…

Toi, mon ami, lève-toi et marche. Enlève ces bandes. Retourne chez toi. Tu es guéri en raison de ta foi.»

Le mendiant le regarde avec étonnement. Il n’ose pas essayer d’allonger la main…Puis il s’y risque. Elle est intacte, redevenue identique à la main gauche. Il laisse tomber son bâton, appuie les mains sur le tas de pierre et fait un effort. Il se lève. Il bouge la jambe, la plie…fait un pas, puis deux, puis trois. Il marche…Il regarde Jésus en poussant un cri et en pleurant de joie. Il enlève la bande de sa tête. Il se tâte du côté de l’occiput où se trouvait le trou infecté : plus rien. Tout est guéri. Il arrache de sa hanche le chiffon taché de sang : la peau est intacte.

« Maître, mon Maître et mon Dieu ! s’écrie-t-il en levant les bras et en se jetant ensuite à genoux pour baiser les pieds de Jésus.
- Maintenant, retourne chez toi et crois toujours dans le Seigneur.

- Et que dois-je faire, mon Maître et mon Dieu, si ce n’est te suivre, toi qui es saint et bon ? Ne me repousse pas, Maître…

- Va en Samarie et parle de Jésus de Nazareth. L’heure de la Rédemption est proche. Sois mon disciple auprès de tes frères. Va en paix.»

Jésus le bénit puis ils se séparent. L’homme guéri part d’un pas leste vers le nord en se retournant de temps à autre pour regarder encore. Jésus et les apôtres continuent sur un sentier en direction de l’orient…»

Vision et dictée du 17 mai 1944, tome 6, p 414, § 416.

29. Le disciple Joseph blessé.

Joseph est un nom très répandu puisqu’il est porté par une vingtaine de personnes ayant eu des contacts avec Jésus. Il s’agit ici de Joseph, dit le Juste, qui est le fils d’un berger de Bethléem, mort en voulant sauver son fils du massacre d’Hérode. Il est alors recueilli par deux autres bergers de la Nativité et il deviendra un disciple de Jean Baptiste qu’il essayera de sauver de sa captivité. Il rejoint ensuite les soixante-douze disciples mais bénéficie d’une formation approfondie par Jésus, du même âge que lui, qui reconnaît ses grandes qualités spirituelles. Avec son ami Elie, Joseph échappe de peu à une agression près de Jérusalem. Ils trouvent refuge dans la maison du passeur Salomon. C’est le 17 mai 29.

« Jésus arrive au village de Salomon, près du gué du Jourdain, le long des rives, en pleine nuit avec une lune commençant à décroître…

« Arrêtons-nous ici en attendant le matin, propose Jésus….Pourquoi réveiller ce vieillard (chez qui ils vont) et peut-être Joseph encore malade, quand d’ici peu, il va faire jour ?...Allons nous asseoir sur le seuil de la maison. La gouttière est large et abrite de la rosée, et il y a ce muret qui sert de base à la maisonnette.»

Les apôtres obéissent sans rien dire et, une fois la maison atteinte, ils s’asseyent en rang d’oignons le long du mur…Un coq, au loin, salue la première lueur du jour.

« Bien ! L’aube est proche ! » dit Pierre en s’étirant, car il était presque endormi. Ils attendent en silence l’arrivée du jour.

Un bêlement dans un enclos…Puis une sonnaille au loin sur la grand-route, à l’opposé…Tout près, un roucoucou des colombes d’Ananias. Une voix rauque d’homme dans les roseaux… C’est un pécheur qui revient avec ses prises de la nuit et maugrée du peu de résultat. Il voit Jésus et s’arrête, hésite et dit enfin :

« Si je te les donne, me promets-tu de l’abondance à l’avenir ?

- Par désir de profit ou par besoin ?

- Par besoin. J’ai sept enfants, ma femme et la mère de ma femme.

- Tu as raison. Sois généreux et je te promets que tu ne manqueras pas du nécessaire.

- Alors, prends. Il y a aussi, à l’intérieur de cette maison, un blessé qui ne se remet pas, malgré les soins…

- Que Dieu te récompense et te donne la paix » dit Jésus.

L’homme salue et s’éloigne, laissant les poissons enfilés par la bouche dans une branche de saule. Le silence tombe…Puis un grincement proche. La grille rudimentaire qu’Ananias a construite tourne en grinçant et le petit vieux apparaît sur la route en scrutant le ciel.

« Paix à toi, Ananias !

- Maître ! Mais…depuis quand es-tu ici ? Pourquoi ne pas appeler et te faire ouvrir ?

- Depuis peu. Je ne voulais déranger personne…Comment va Joseph ?

- Tu sais cela ?...Il va mal. Du pus coule d’une oreille et il souffre beaucoup de la tête. Je crois qu’il va mourir. Ou plutôt : Je le croyais. Maintenant tu es ici et je suis sûr qu’il va guérir. Je sortais chercher de l’herbe pour des emplâtres…

- Les compagnons de Joseph sont-ils ici ?

- Il y en a deux. Les autres sont partis en avant. Ici, il y a Salomon et Elie…

- Rendons-nous immédiatement auprès du blessé. Où se trouve-t-il ?

- Sur le meilleur lit.»

Ils entrent dans le jardin et traversent la cuisine pour aller dans la petite chambre. Jésus se penche sur le malade qui dort en gémissant. Il s’incline profondément…et souffle sur l’oreille enveloppée de charpie déjà pleine de pus. Il se relève puis se retire sans bruit.

« Tu ne le réveilles pas ? demande à voix basse le vieillard.

- Non. Laisse-le dormir. Il ne souffre plus, il va se reposer. Allons voir les autres.»

Jésus s’approche sans bruit de la porte et passe dans la grande pièce où se trouvent les deux lits. Les deux disciples, épuisés, dorment encore.

« Ils veillent jusqu’au matin, moi du matin au soir. Ils sont donc fatigués. Ils sont si bons !

Ils s’éveillent aussitôt :

- Maître ! Notre Maître ! Tu arrives à temps ! Joseph est…

- Guéri. J’ai déjà agi. Il dort et ne le sait pas mais il n’a plus rien. Il n’aura qu’à nettoyer la pourriture et il sera en aussi bonne santé qu’avant.

- Oh ! Alors purifie-nous, nous aussi, car nous avons péché.

- En quoi ?

- Pour assister Joseph, nous ne sommes pas allés au Temple…

- La charité fait un temple en tout lieu. Et c’est dans le Temple de la charité que Dieu se trouve. Si nous nous aimions tous, la terre ne serait qu’un temple. Restez en paix. Un jour viendra où Pentecôte voudra dire : « Amour », manifestation de l’amour. Vous avez fait, en le devançant, la Pentecôte de l’avenir, puisque vous avez aimé votre frère.»

De l’autre pièce, la voix de Joseph retentit :

« Ananias ! Elie ! Salomon ! Me voilà guéri ! »

L’homme apparaît, uniquement vêtu de sa tunique courte, amaigri, encore pâle, mais ne souffrant plus. Il voit Jésus et dit :

« Ah ! C’est toi, mon Maître ! Et il court lui baiser les pieds.

- Que Dieu t’accorde la paix, Joseph, et pardonne-moi si tu as souffert à cause de moi.

- Je me fais gloire d’avoir versé du sang pour toi, comme mon père autrefois. Je te bénis de m’en avoir rendu digne ! »

A ces mots, le visage sans grâce de Joseph brille de joie et acquiert une noblesse, une beauté qui lui vient d’une lumière intérieure. Jésus lui fait une caresse et dit à Salomon :

« Ta maison sert à beaucoup de bien.

- C’est parce qu’elle t’appartient, désormais. Elle ne servait auparavant qu’au lourd sommeil du passeur. Mais je suis content qu’elle vous ait été utile, à toi et à ce juste. Nous allons avoir maintenant quelques bonnes journées, ici, avec toi.

- Non, mon ami. Vous partirez sur le champ. Il ne nous est plus permis de nous reposer. Le temps qui vient sera vraiment un temps d’épreuve et seules les fortes volontés resteront fidèles. Nous allons maintenant rompre le pain ensemble puis vous vous mettrez aussitôt en chemin et vous longerez le fleuve en me précédant d’une demi-journée.
- Bien, Maître. Joseph aussi ?

- Oui, à moins qu’il ne craigne une nouvelle blessure…

- Oh ! Maître ! Plaise à Dieu que j’aie à te précéder dans la mort en donnant mon sang pour toi ! »

Ils se mettent à préparer le repas avec les poissons. Jésus se promène entre Elie et Joseph, qui racontent leur aventure et la force de Salomon qui a porté le blessé sur ses épaules pendant de longs kilomètres parcourus de nuit, par petites étapes…

- Mais toi, Joseph, tu pardonnes à celui qui t’a frappé, n’est-ce pas ?

- Je n’ai jamais éprouvé de rancœur à l’égard de ces malheureux. J’ai offert le pardon et la souffrance pour leur rédemption.

- C’est exactement ce qu’il faut faire, mon bon disciple.»

C’est dans le jardin lui-même que l’on rompt le pain et que l’on distribue les poissons.»

Puis ils se reposeront et partiront le soir même.

Dictée et vision du 13 avril 1946, tome 6, p 425, § 418.

30. L’enfant tuberculeux et le sourd-muet.

Le lendemain…

« C’est au bord du fleuve, de cet hameau constitué de quelques maisons très modestes, que Jésus avait traversé le Jourdain en crue. Le passeur vient avec sa famille à la rencontre de Jésus qui avait envoyé en avant Judas et Thomas pour lui préparer le chemin. Le passeur, voyant de loin venir Jésus, hâte le pas et, arrivé devant lui, il s’incline en une très profonde révérence :

« Tu arrives bien, Maître, pour nos malades. Ils t’attendent. J’ai beaucoup parlé de toi. Tout le village te salue par mon intermédiaire en disant : « Béni soit le Messie du Dieu très-haut.»

- Paix à toi et à ce village. Je suis ici pour vous. Vos espoirs ne seront pas déçus. Le Ciel aura pitié de ceux qui croient. Allons.»

Et Jésus se met à côté du passeur pour ce diriger vers le centre du hameau. Femmes, enfants, hommes paraissent sur le seuil des maisons puis suivent le petit cortège à mesure qu’il avance. A chaque mètre, la foule augmente car il arrive toujours des gens pour se joindre à ceux qui étaient déjà là. On salue, on bénit, on invoque.

« Maître, crie une mère, mon enfant est malade. Viens, Béni ! »

Et Jésus se détourne vers une pauvre maison, pose la main sur l’épaule de la mère en larmes et demande :

« Où est ton fils ?

- Ici, Maître, viens. »

Entrent dans la maison la mère, Jésus, le passeur, Pierre, Jean, Jude et certaines personnes du petit peuple. Les autres se massent à la porte et allongent le cou pour voir. Dans un petit coin de la sombre cuisine, se trouve un petit lit près d’un feu allumé et, dessus, gît le petit cadavre d’un enfant d’environ sept ans, un « petit cadavre » tant il est chétif, jaunâtre, sans mouvement, à part le râle haletant de la petite poitrine malade de tuberculose, semble-t-il.

« Regarde, Maître. J’ai dépensé toutes mes ressources pour le sauver, lui au moins. Je n’ai plus de mari. Mes deux autres enfants sont morts à peu près au même âge que lui. Je l’ai conduit à Césarée Maritime pour le montrer à un médecin romain. Mais il n’a su que me dire : « Résigne-toi. La carie le ronge. » Regarde…»

La mère découvre alors le pauvre petit être en rejetant en arrière les couvertures. Là où il n’y a pas de bandes, de petits os font saillie sous une peau brûlée et jaunâtre. Mais seule une petite partie du corps est découverte, l’autre est sous les bandes et les linges qui, lorsque la mère les enlève, montrent des trous suintants caractéristiques de la carie osseuse. C’est un spectacle pitoyable. Le petit malade est si abattu qu’il ne fait pas un geste. Il ouvre à peine ses yeux caves et hébétés et jette sur la foule un regard indifférent, ennuyé, puis il les referme.

Jésus le caresse. Il pose sa longue main sur la petite tête qui s’abandonne et l’enfant rouvre les yeux pour regarder avec plus d’intérêt cet inconnu qui le touche avec tant d’amour et lui sourit avec tant de pitié.

« Veux-tu guérir ? »

Jésus parle doucement en se penchant sur la petite figure émaciée. Il a d’abord recouvert le petit corps en disant à la mère qui voulait changer les linges :

« Ce n’est pas la peine, femme. Laisse-le ainsi.»

Sans parler, le petit malade fait signe que oui.

« Pourquoi ?

- Pour maman » dit la petite voix faible, si faible. Les pleurs de la mère redoublent.

« Seras-tu toujours bon si tu guéris ? Un bon fils ? Un bon citoyen ? Un bon fidèle ? »

Il pose chaque question en la détachant bien, pour laisser au petit le temps d’y répondre une à une.

« Te souviendras-tu de ce que tu promets maintenant ? Toujours ? »

Les « oui », qui en dépit de leur faiblesse expriment un profond désir, tombent l’un après l’autre, comme autant de soupirs de l’âme.

« Donne-moi une main, mon enfant. »

Le petit malade veut donner la gauche qui est saine. Mais Jésus dit :

« Donne-moi l’autre. Je ne vais pas te faire mal.

- Seigneur, dit la mère, il n’est qu’une plaie. Laisse-moi l’envelopper. Pour toi…

- Cela n’a aucune importance, femme. Je n’éprouve de dégoût que devant l’impureté des cœurs. Donne-moi la main et dis avec moi : « Je veux toujours être bon comme fils, comme homme et comme croyant dans le Dieu vrai.»

L’enfant répète en forçant sa petite voix ? C’est toute son âme qui est dans cette voix, toute son espérance…et certainement aussi celle de sa mère.

Un silence solennel s’est installé dans la pièce et dans la rue. Jésus, qui tient de la main gauche la main droite du malade, lève sa main droite - c’est son geste quand il annonce une vérité ou quand il impose sa volonté aux maladies et aux éléments - et, très droit, solennel, il dit d’une voix puissante :

« Et moi, je veux que tu sois guéri. Lève-toi, mon enfant, et loue le Seigneur. »

Il lâche la petite main qui maintenant est tout à fait saine, maigre, mais sans la moindre lésion et dit à sa mère :

« Découvre ton enfant.»

La femme a le visage de quelqu’un qui attend une sentence de mort ou de grâce. En hésitant, elle enlève les chaussures…Pousse un cri et se jette sur le petit corps, très maigre mais sain, le couvre de baisers, l’étreint…elle est folle de joie, si bien qu’elle ne s’aperçoit pas que Jésus s’éloigne du lit et se dirige vers la porte. Mais le petit malade le voit et dit :

« Bénis-moi Seigneur et permets-moi de te bénir. Maman…tu ne remercies pas ?

- Oh ! Pardon !... »

La femme, tenant l’enfant dans les bras, se jette aux pieds de Jésus.

« Je comprends, femme. Va en paix et sois heureuse. Adieu, mon enfant, sois bon. Adieu à tous. »

Et il sort. Des femmes nombreuses lèvent leurs enfants pour que la bénédiction de Jésus les préserve du mal, à l’avenir. Les petits se faufilent parmi les grandes personnes pour se faire caresser, et Jésus bénit, caresse, écoute, s’arrête encore pour guérir trois personnes qui ont les yeux malades et quelqu’un qui tremble comme s’il avait le danse de Saint-Guy. Le voici maintenant au centre du village.

« Il y a ici un de mes parents qui est sourd-muet de naissance. Il aurait l’esprit éveillé mais il ne peut rien faire. Guéris-le, Jésus, demande le passeur.

- Conduis-moi à lui. »

Ils entrent dans un petit jardin au fond duquel se trouve un homme jeune, d’environ trente ans, qui puise de l’eau à un puits pour arroser les légumes. Etant sourd et tournant le dos, il ne s’aperçoit pas de ce qui arrive et il continue, imperturbablement son travail, malgré les cris de la foule, si forts que les colombes effrayées, s’enfuient sur les toits. Le passeur le rejoint, le prend par le bras et le conduit à Jésus.

Jésus se met en face du malheureux, tout près, vraiment corps contre corps, de façon qu’avec sa langue il touche la langue du muet, qui reste la bouche ouverte. Et, les deux majeurs dans les oreilles du sourd-muet, il prie un instant, les yeux levés au ciel, puis il dit :

« Ouvrez-vous ! Et il enlève ses mains et il s’écarte :

- Qui es-tu, toi qui me délies la parole et l’ouie ? s’écrie le miraculé.

Jésus fait un geste et tente de continuer sa route en sortant par l’arrière de la maison. Mais aussi bien l’homme guéri que le passeur le retiennent, ce dernier en disant : « C’est Jésus de Nazareth, le Messie » et l’autre en s’exclamant : « Oh ! Reste, pour que je t’adore ! » 

- Adore le Très-haut et sois-lui toujours fidèle. Va. Ne perds pas ton temps en paroles inutiles, ne fais pas du miracle un objet de distraction. Sers-toi de la parole pour le bien, écoute avec ton cœur, plus qu’avec les oreilles, les voix de l’esprit Créateur qui t’aime et te bénit. »

Mais dire à quelqu’un, qui est si heureux, de ne pas parler de son bonheur, c’est inutile ! Le passeur insiste pour que Jésus entre chez lui pour se reposer et se restaurer. Il se prend pour l’auteur de tout le respect qui entoure Jésus et s’attache à cette idée. Il veut que son droit soit reconnu.

« Mais c’est à moi, le notable du village, dit un vieillard imposant.

- Mais si, moi, je n’avais pas été là avec mes barques, tu n’aurais pas vu Jésus » répond le passeur.

Alors Pierre, toujours franc et impulsif, lance :

« Vraiment…Si je n’avais pas été là pour te dire quelque chose, toi…les barques…»

Jésus intervient providentiellement pour mettre tout le monde d’accord.

« Allons auprès du fleuve, en attendant notre repas…Que ceux qui veulent m’entendre et m’interroger viennent avec moi. »

On pourrait dire que le village entier le suit.

Depuis une barque, Jésus délivre une parabole, celle du sculpteur et ses statues… Il termine par la phrase : « L’amour, c’est ce qui sauvera la terre.»

Vision et dictée du 2 octobre 1944, tome 6, p 434, § 419.

31. L’homme complètement possédé.

« Jésus et ses disciples marchent dans la campagne (en ce jour du 25 mai 29). Ici, la moisson du blé est déjà terminée et les champs montrent leurs chaumes brûlés. Jésus suit un sentier ombragé et il parle avec des hommes qui se sont joints au groupe des apôtres.

«  Oui, dit l’un d’eux, rien ne peut le guérir, il est plus que fou. Et, tu sais, il terrorise tout le monde et les femmes en particulier, car il les poursuit avec des plaisanteries obscènes. Et malheur s’il les attrapait !

- On ne sait jamais où il est, dit un autre. Dans la montagne, en forêt, dans les sillons des prés…il débouche à l’improviste comme un serpent…Les femmes en ont très peur. L’une d’elle, toute jeune, qui revenait du fleuve, a été saisie par le forcené, ce qui a provoqué une grande fièvre qui l’a emportée en quelques jours.

- L’autre jour, le frère de ma femme est allé à l’endroit où il a préparé un tombeau pour lui et les siens ? Comme il avait perdu son beau-père, il faisait les préparatifs de la sépulture. Mais il a dû fuir car l’obsédé était à l’intérieur, nu et hurlant comme toujours et le menaçait à coups de pierres…Il l’a suivi presque jusqu’au village, puis il s’est retourné au tombeau et on a dû ensevelir le mort dans mon propre tombeau.

- Et la fois où il s’est rappelé que Tobie et Daniel l’avaient pris de force, lié et ramené chez lui ? Il les a attendus, à moitié enseveli dans les roseaux et la boue du fleuve et, quand ils sont montés dans la barque pour pêcher, il a soulevé l’embarcation de sa force démoniaque et l’a retournée. C’est un miracle qu’ils aient pu se sauver, mais tout ce qu’il y avait dans la barque a été perdu et elle a fini avec la quille rompue et les rames brisées.

- Mais vous ne l’avez pas montré aux prêtres ? demande Jude.

- Si. On l’a emmené à Jérusalem, lié comme un ballot…Quel voyage !...J’y étais et je t’assure qu’il n’est pas besoin de descendre dans l’enfer pour savoir ce qui s’y passe et ce qui s’y dit. Mais cela n’a servi à rien.

- Comme avant. Pire !

- Et pourtant ? le prêtre…, s’exclame Barthélemy.

- Mais que veux-tu !...Il faudrait que…

- Parle donc ! Ne crains pas, je ne t’accuserai pas.

- Voilà…je disais…mais je ne veux pas pécher…je disais…que….oui…le prêtre pourrait y parvenir si…si….

- S’il était saint, veux-tu dire, bien que tu ne l’oses pas. Pour ma part, je te dis : évite de juger. Néanmoins tu as raison : c’est douloureusement vrai !... »

Jésus se tait et soupire. Un bref silence gêné s’installe. Puis quelqu’un ose reprendre :

« Si nous le rencontrions, tu le guérirais ? Tu délivrerais cette contrée ?

- Tu espères que je le peux ? Pourquoi ?

- Parce que tu es saint.

- Dieu est saint. Et tu es son Fils.

- Comment peux-tu le savoir ?

- Hé ! On le dit…et puis nous sommes du fleuve et nous savons ce que tu as fait, il y a trois lunes. Qui arrête une crue, s’il n’est pas Fils de Dieu ?

- Et Moïse ? Et Josué ?

- Ils agissaient au nom de Dieu et pour sa gloire et ils l’ont pu, parce qu’ils étaient saints. Or tu l’es davantage.

- Le feras-tu, Maître ?

- Je le ferai si nous le rencontrons.»

Ils poursuivent leur chemin. La chaleur les pousse à quitter la route et à chercher quelque repos dans un bouquet d’arbres le long du fleuve. Bien qu’il soit encore assez haut, l’eau est paisible, bleue et scintille sous le soleil. Le sentier s’élargit en approchant d’un village. Aux abords se trouvent de petites constructions très blanches et avec une seule ouverture dans le mur, certaines ouvertes, d’autres fermées. On ne voit personne aux alentours…

« Va-t-en ! Va-t-en ! Recule ou je te tue !

- Le possédé nous a vus ! Moi, je m’en vais !

- Moi aussi !

- Et moi, je vous suis.

- Ne craignez rien. Restez et voyez.»

Jésus montre tant d’assurance que les hommes…courageux obéissent, mais en restant derrière lui. Les disciples font de même. Jésus s’avance seul, l’air solennel, comme s’il ne voyait et n’entendait rien.

« Va-t-en ! »

Le cri est déchirant : il tient du grondement et du hurlement. Il paraît impossible qu’il puisse sortir d’une gorge humaine.

« Va-t-en ! Arrière ! Je vais te tuer ! Pourquoi me poursuis-tu ? Je ne veux pas te voir ! »

Le possédé bondit, complètement nu, brun. Sa barbe et ses cheveux sont longs et ébouriffés, retombant sur des yeux torves, injectés de sang, qui roulent dans leurs orbites, jusque sur la bouche ouverte dans ses hurlements et ses éclats de rire de fou, une bouche qui écume et saigne car le forcené la frappe avec une pierre pointue. Il dit :

« Pourquoi est-ce que je ne peux pas te tuer ? Qui lie ma force ? C’est toi ? Toi ? »

Jésus le regarde et s’avance. Le fou se roule sur le sol, il se mord, écume encore davantage, se redresse, pointe son index vers Jésus, qu’il examine d’un air bouleversé. Il lance :

« Ecoutez ! Ecoutez ! Celui qui vient, c’est …

- Tais-toi, démon de l’homme ! Je te l’ordonne.

- Non ! Non ! Non ! Je ne me tais pas, non, je ne me tais pas. Qu’y a-t-il entre toi et nous ? Pourquoi ne nous traites-tu pas bien ? Il ne t’a pas suffi de nous avoir confinés dans le royaume de l’enfer ? Il ne te suffit pas de venir, d’être venu pour nous arracher l’homme ? Pourquoi nous repousses-tu là-bas ? Laisse-nous habiter dans nos proies ! Toi qui es grand et puissant, passe et conquiers, si tu le peux, mais laisse-nous jouir et nuire. C’est pour cela que nous existons. Oh ! Mau…Non ! Je ne peux pas dire cela. Je ne peux te maudire ! Je te hais ! Je te persécute ! Je t’attends pour te torturer ! L’Amour, je le hais, moi je suis la Haine ! Je veux te maudire ! Je veux te tuer ! Mais je ne peux pas, pas encore ! Mais je t’attends. Je te verrai mort ! Ah ! Quelle heure de joie ! Non ! Pas de joie ! Toi, mort ? Non, pas mort. Et moi, je serai vaincu ! Toujours vaincu !...Ah !!!…»

Le paroxysme est atteint. Jésus s’avance vers le possédé en le tenant sous le rayonnement de ses yeux magnétiques. Il est tout seul, maintenant. Tous sont restés en arrière, le peuple derrière les apôtres et ceux-ci à une trentaine de mètres de Jésus. Attirés par les cris, des habitants du village sont sortis pour regarder la scène.

Jésus, après lui avoir ordonné de se taire, n’a plus rien dit. Il le fixe seulement des yeux. Puis il s’arrête et lève les bras, les tend vers le possédé et s’apprête à parler. Les hurlements deviennent vraiment infernaux. L’homme se contorsionne, saute à droite, à gauche, en l’air. Il semble vouloir s’enfuir mais il ne le peut. Il est cloué sur place et aucun mouvement ne lui est permis. Quand Jésus lève les bras, le fou crie plus fort, ri, blasphème, se met à pleurer et à supplier.

«  Pas en enfer ! Non pas en enfer ! Ne m’y envoie pas ! Même ici, dans cette prison d’homme, ma vie est horrible car je voudrais parcourir le monde et mettre en pièces tes créatures. Mais là-bas… ! Non ! Laisse-moi dehors !

- Sors de lui. Je te le commande.

- Non !...Au nom du Dieu vrai, sors ! (répété trois fois).

- Oh ! Pourquoi es-tu victorieux de moi ! Mais je ne sors pas, non. Tu es le Christ, le Fils de Dieu, mais moi je suis…

- Qui es-tu ?

- Je suis Belzébuth, le maître du monde, et je ne me soumets pas. Je te défie, ô Christ ! »

Le possédé s’immobilise tout à coup, raide, presque hiératique et il fixe Jésus de ses yeux phosphorescents, remuant à peine les lèvres pour prononcer des paroles inintelligibles…

Jésus, lui aussi, s’est arrêté ; maintenant, les bras croisés sur la poitrine, il le fixe. Lui aussi remue à peine les lèvres sans qu’on entende.

Les spectateurs attendent, mais tous ne sont pas du même avis :

« Il n’y parvient pas !

- Si, il va y arriver.

- Non, c’est l’autre qui a le dessus.

- Il est vraiment fort !

Jésus desserre les bras. Son visage est un flamboiement impérieux, sa voix est un tonnerre.

« Sors. Pour la dernière fois, sors, Satan ! C’est moi qui commande !

- Aaaaah ! »

C’est un long hurlement d’un déchirement infini qui se termine en paroles :

« Je sors, oui, tu m’as vaincu…Mais je me vengerai. Tu me chasses mais tu as un démon à côté de toi et j’entrerai en lui pour le posséder en l’assaillant de tout mon pouvoir. En tout temps, en tout lieu, je m’engendre des fils, moi, l’auteur du Mal. Et comme Dieu s’est engendré lui-même, moi, je m’engendre tout seul. Je me conçois dans le cœur de l’homme et lui m’enfante, il enfante un nouveau Satan qui est lui-même. J’en jubile d’avoir une pareille descendance ! Toi et les hommes, vous trouverez toujours mes créatures qui sont autant d’autres moi-même. Je vais prendre possession de mon nouveau royaume et je te laisse cette loque maltraitée par moi. En échange de celui que je te laisse, j’en prends d’ores et déjà des milliers pour moi : tu les trouveras quand tu seras toi-même une loque dégoûtante de chair exposée aux crocs des chiens. Au cours des siècles, j’en prendrai des centaines de milliers pour en faire mon instrument et ton tourment. Tu crois me vaincre en levant ton Signe ? Les miens l’abattront et je vaincrai…Ah ! Non, je ne te vaincs pas ! Mais je te torture en toi et en tes disciples !...»

On entend un fracas semblable à un coup de foudre mais il n’y a ni lueur d’éclair, ni grondement de tonnerre, seulement un claquement sec et déchirant et, alors que le possédé gît comme mort sur le sol et y reste, un gros tronc d’arbre s’abat par terre près des disciples, comme s’il avait été sectionné à environ un mètre du sol par une scie foudroyante. Le groupe des apôtres a juste le temps de s’écarter, puis les gens du peuple s’enfuient de tous côtés.

Jésus s’est penché sur l’homme jeté à terre et l’a pris par la main, puis il se retourne, restant ainsi penché, la main de l’homme délivré dans la sienne et il dit :

« Venez. Ne craignez rien ! »

Craintifs, les gens s’approchent.

« Il est guéri. Allez lui chercher un vêtement.»

Quelqu’un part en courant. L’homme revient à lui tout doucement. Il ouvre les yeux et rencontre le regard de Jésus. De sa main libre, il s’essuie la sueur, le sang et la bave, rejette en arrière ses cheveux, se regarde, se rend compte qu’il est nu devant tant de gens et il a honte de lui. Il se recroqueville sur lui-même et demande :

« Que s’est-il passé ? Qui es-tu ? Pourquoi suis-je ici, nu ?

- Rien, mon ami. On va t’apporter des vêtements et tu vas rentrer cez toi.

- D’où est-ce que je viens ? Et toi, d’où viens-tu ? »

Il parle avec la voix fatiguée et blanche d’un malade.

« Je viens de la mer de Galilée.

- Comment me connais-tu ? Pourquoi me secours-tu ? Comment t’appelles-tu ? »

Des hommes arrivent avec une tunique qu’ils présentent au miraculé. Une pauvre vieille femme en pleurs accourt et serre l’homme guéri sur son cœur.

« Mon fils !

- Maman ! Pourquoi m’as-tu laissé si longtemps ? »

La pauvre vieille redouble de larmes, l’embrasse et le caresse. Peut-être voudrait-elle lui en dire plus mais Jésus la domine du regard et lui inspire d’autres mots, plus affectueux :

« Tu as été si malade, mon fils ! Loue Dieu qui t’a guéri et son Messie qui a agi au nom de Dieu.

- Lui ? Comment s’appelle-t-il ?

- Jésus de Galilée, mais son nom est Bonté. Baise-lui les mains, mon fils, demande-lui de te pardonner pour ce que tu as fait ou dis…Tu as sûrement parlé dans ta…»

Jésus l’interrompt pour arrêter les paroles imprudentes.

« Oui, il a parlé dans sa fièvre. Mais ce n’était pas lui qui parlait et moi, je ne suis pas sévère envers lui. Sois bon, maintenant. Sois continent.»
Jésus appuie sur ces mots. Confus, l’homme baisse la tête. Mais ce que Jésus lui épargne, va être servi par les riches citadins qui se sont maintenant approchés. Il y a parmi eux les inénarrables pharisiens.

« Tu as eu de la chance ! Heureusement que tu l’as rencontré, lui, le maître des démons.

- Possédé, moi ? L’homme est terrorisé. La petite vieille s’emporte :

« Maudits ! Vous n’avez ni pitié, ni respect ! Vipères odieuses et cruelles que vous êtes ! Et toi aussi, ministre inutile de la synagogue. En plus, vous prétendez que le Saint est le maître des démons ?

- Et qui veux-tu qui ait du pouvoir sur eux, sinon leur roi et père ?

- Oh ! Sacrilèges ! Blasphémateurs ! Soyez m…
- Silence, femme. Sois heureuse avec ton fils. Pas d’imprécations. Les leurs ne me causent ni chagrin, ni angoisse. Allez tous en paix. Je bénis les bons. Allons, mes amis.

- Puis-je te suivre ?...c’est l’homme guéri qui parle.

- Non, reste. Porte-moi témoignage et sois la joie de ta mère. Va ! »

Et au milieu des acclamations et des murmures méprisants, Jésus traverse en partie la petite ville puis rentre à l’ombre des arbres le long du fleuve. Les apôtres se pressent autour de lui.

Pierre demande :

« Pourquoi, Maître, l’esprit immonde a-t-il fait tant de résistance ?

- Parce que c’était un esprit complet.

- Qu’est-ce que cela veut dire ?

- Ecoutez-moi. Il en est qui se donnent à Satan en ouvrant une porte à un vice principal. Il en est qui se donnent deux, trois, sept fois. Quand quelqu’un ouvre son esprit aux sept vices, alors il entre en lui un esprit complet. C’est Satan qui entre, le prince noir.

- Comment cet homme, jeune encore, pouvait-il être pris par Satan ?

- Mes amis ! Savez-vous par quelle voie vient Satan ? Il y a trois chemins qu’il emprunte généralement et l’un d’eux ne fait jamais défaut. Il s’agit de la volupté, de l’argent et de l’orgueil de l’esprit. La volupté, elle, est toujours présente. Pilote des autres concupiscences, elle passe en semant son poison et suscite toute une floraison de fleurs sataniques. C’est pour cela que je vous dis : « Soyez maîtres de votre chair.»…

Jésus continue alors une longue explication à ses apôtres sur la tentation de l’homme et de la femme…Après avoir repris le chemin le long du fleuve, la chaleur les fait s’arrêter pour se reposer, manger et même se baigner. Mais ils ont été suivis par des habitants du village qui désirent parler à Jésus, ce qui provoque un certain mécontentement des apôtres. Mais Jésus écoute les demandes des habitants :

« Maître, après ton départ, les pharisiens sont devenus encore plus violents…Ils ont assailli l’homme que tu as délivré et…s’il ne devient pas fou, ce sera un nouveau miracle car…ils lui ont dit que…que tu l’as débarrassé d’un démon qui ne détenait que sa raison, mais que tu as mis en lui un démon plus fort, plus puissant au point d’avoir vaincu le premier…En somme,…comme il adore aujourd’hui sous l’influence du démon que tu lui as mis dans le cœur, toi, le prince des démons - ah ! Pardonne-nous de dire cela ! -, comme il t’adore avec un esprit qui n’est plus fou, il est sacrilège et maudit, donc il sera damné. Il s’ensuit que le pauvre malheureux regrette son premier état et en arrive presque…à faire des imprécations contre toi…Le voilà donc encore plus fou qu’auparavant…Seigneur, nous croyons que tu es le Messie…C’est pourquoi, nous te demandons de nous donner la paix et l’explication…Nous allons t’amener le miraculé…»

Le village presque entier arrive, sans les pharisiens et sans crainte de leurs intimidations menaçantes de punitions. Tous se réunissent avec au milieu le possédé guéri et sa mère. Jésus s’avance à la rencontre de son miraculé qui, à sa vue, s’agenouille en s’arrachant les cheveux et dit :

« Rends-moi le premier démon ! Par pitié pour moi, pour mon âme. Que t’ai-je fait pour que tu me nuises à ce point ? Et sa mère, elle aussi à genoux :

- Il délire de peur, Seigneur ! Ne tiens pas compte de ses paroles blasphématoires, mais délivre-le de la peur que ces cruels ont mise en lui, pour qu’il ne perde pas la vie de l’âme. Tu l’as libéré une fois !…Par pitié pour une mère, libère-le encore !

- Oui, femme, n’aie pas peur ! Fils de Dieu, écoute ! Ecoute et discerne par toi-même, puisque maintenant ton jugement est libre et que tu peux juger avec justice. Il y a une manière sûre de savoir si un prodige vient de Dieu ou du démon : c’est ce que l’âme éprouve. Si ce fait extraordinaire vient de Dieu, il déverse dans l’âme la paix et une joie pleine de majesté. S’il vient du démon, ce sont le trouble et la souffrance qui apparaissent avec le prodige. Des paroles de Dieu, viennent paix et joie, alors que celles d’un démon, ne suscitent que délire et tourment…Maintenant, réfléchis, fils de Dieu. Quand, en cédant au démon de la luxure, tu as commencé à accueillir en toi ton oppresseur, jouissais-tu de la joie et de la paix ? »

L’homme réfléchit et en rougissant, il répond :

« Non, Seigneur.

- Et quand ton perpétuel Adversaire a pris totalement possession de toi, connaissais-tu la paix et la joie ?

- Non, Seigneur, jamais. Tant que j’ai eu un reste de liberté d’esprit, il m’est venu trouble et souffrance. Ensuite…je ne sais plus, j’étais devenu inférieur à une bête…Mais même dans cet état où je paraissais moins intelligent qu’un animal…comme je pouvais souffrir ! Je ne sais dire de quoi…L’enfer est terrible ! Ce n’est qu’horreur…et on ne peut dire ce que c’est…

- Et quand tu t’es réveillé avec ta main dans la mienne ? Qu’as-tu éprouvé ?

- Ah ! Un étonnement si doux…et puis une joie, une paix plus grande encore…Il me semblait sortir d’une sombre prison remplie d’un grouillement de serpents innombrables et d’un air horriblement fétide et, en même temps, j’entrais dans un jardin fleuri, plein de soleil, de chants…J’ai connu le paradis…Mais lui aussi ne peut se décrire…Mais cela a été vite fini…

- En es-tu sûr ? Dis-moi, maintenant que tu es à côté de moi et loin de ceux qui t’ont troublé, qu’éprouves-tu ?

- La paix encore. Ici, près de toi, je ne puis croire que je suis damné et leurs paroles me semblent être des blasphèmes…Mais moi, je les ai crues…N’ai-je donc pas péché contre toi ?

- Ce n’est pas toi qui as péché, mais eux. Lève-toi, fils de Dieu et crois à la paix qui est en toi. La paix vient de Dieu. Tu es avec Dieu. Ne pèche pas et ne crains pas.»

Il retire les mains de dessus la tête de l’homme et le fait se lever. 

« C’est vraiment le cas, Seigneur ? demandent plusieurs.

- Oui. Le doute suscité par des paroles intentionnellement nuisibles a été la dernière vengeance de Satan sorti de lui, vaincu, désireux de reprendre sa proie perdue.»

Avec beaucoup de bon sens, un homme du peuple dit :

« Mais alors…les pharisiens…Ils ont servi Satan ! »

Et beaucoup applaudissent cette juste observation.

« Ne jugez pas. Il y a quelqu’un qui le fait.

- Du moins, notre jugement est sincère…et Dieu voit que nous jugeons des fautes évidentes. Eux feignent d’être ce qu’ils ne sont pas. Leurs actions sont mensongères et leurs intentions ne sont pas bonnes…Ils essaient de ramener tes miracles à des sorcelleries, à inspirer la peur de toi. Ils conspirent, oppriment, nuisent…»

La foule gronde. Jésus fait un geste pour imposer le silence :

« N’accueillez pas dans votre cœur ce qui vient d’eux, ni leurs insinuations, ni leurs explications, et pas même l’idée : « Ils sont méchants et pourtant ils triomphent ». Rappelez-vous les paroles de la Sagesse… et Jésus se lance dans une longue instruction…

…Allez en paix, dans ma paix. Allez et ne craignez pas. Quant à toi, homme deux fois sauvé, sois fort et souviens-toi de ma paix pour dire aux tentateurs : « N’essayez pas de me séduire. Il est le Messie, voilà ma foi. » Va femme. Pars avec lui et restez en paix…»

Il les bénit, retourne à l’endroit où il a déjeuné en compagnie des apôtres et ils se reposent.»

Visions et dictées du 29 septembre 1944, tome 6, p 442, § 420 et du 22 avril 1946, § 421.

32. La fillette d’esclave Aurea.

C’est à la mi-juin 29 que Jésus arrive dans son village à Nazareth, dans la maison de Marie où se trouve une rescapée, l’adolescente Aurea Galla. Cette jolie fille d’esclaves de la guerre des Gaules, complètement païenne et inculte, avait été acquise pour le harem d’un romain débauché de Césarée Maritime. Avec l’aide de patriciennes romaines, dont la femme de Ponce Pilate, Jésus réussit à la soustraire à une soirée d’orgies romaines et à la ramener à Nazareth auprès de sa Mère.

« Jésus fait une halte pour regarder sa chère ville qui lui est hostile…Ses deux cousins eux aussi regardent leur ville avec une joie manifeste. Bien que ce ne soit pas sa ville, Thomas en a le visage tout illuminé et il dit en montrant la petite maison de Marie, du four de laquelle la fumée monte en spirales :

« La Mère est à la maison et cuit son pain… 

- Prenons ce chemin. Nous passerons derrière le jardin d’Alphée pour arriver à la haie de notre jardin » dit Jésus…

Les voilà parvenus au seuil de la maison. Jésus frappe à la porte. Quand la porte s’entrouvre et qu’apparaît le doux visage de la Vierge, Jésus ne dit que le plus tendre des mots, en ouvrant les bras pour la recevoir :

« Maman !

- Oh ! Mon fils ! Béni sois-tu ! Entre et que la paix et l’amour soient avec toi !

- Et aussi avec ma Mère, avec la maison et ceux qui s’y trouvent, dit Jésus en entrant, suivi des autres. Après les salutations :

- Comment va la fillette ?

- Légèrement mieux…Mais elle a failli mourir…Pourtant ses paroles, maintenant qu’elle ne divague plus, correspondent, bien qu’en plus réservé, à celles qui lui venaient dans son délire. Ce serait mentir de prétendre que nous l’avons délivrée de ses mauvais souvenirs…La malheureuse !...

- Oui. Mais la Providence a veillé sur elle.

- Et maintenant ?

- Je ne sais pas. Auréa ne m’appartient pas comme créature. Son âme est à moi, mais son corps appartient à Valéria. Pour le moment, elle va rester ici, afin d’oublier…

- Myrta voudrait bien l’avoir.

- Je le sais…Mais je n’ai pas le droit d’agir sans la permission de la Romaine…»

Marie se propose alors d’aller voir, elle-même, à Tibériade, la Romaine….

« Allons trouver les autres et la fillette » dit Jésus en sortant avec sa Mère dans le jardin.

Les trois femmes disciples, sur le seuil de la pièce où se trouve la petite malade, parlent sans arrêt avec les apôtres, mais elles se taisent à la vue de Jésus et s’agenouillent.

«  Paix à toi, Marie, femme d’Alphée, ainsi qu’à vous, Myrta et Noémie. Est-ce que l’enfant dort ?

- Oui. La fièvre persiste, l’étourdit et l’anéantit. Si cela continue, elle va mourir. Son tendre corps ne résiste pas à la maladie et son esprit est troublé par les souvenirs, dit Marie, femme d’Alphée.

- Oui…Elle ne réagit pas, car elle dit vouloir mourir pour ne plus voir les Romains…confirme Myrta.

- C’est une vraie douleur pour nous qui l’aimons déjà ! ajoute Noémie.

- Ne craignez rien ! » dit Jésus en allant jusqu’au seuil de la chambre et en levant le rideau…Sur le lit contre le mur, apparaît le petit visage amaigri d’Auréa, rouge feu aux pommettes, blanc comme la neige ailleurs, enseveli sous la masse des longs cheveux dorés. Elle dort fiévreusement, en marmonnant entre ses dents des paroles incompréhensibles. De sa main abandonnée sur les couvertures, elle fait de temps à autre un geste comme pour repousser quelque chose.

Jésus n’entre pas. Il jette sur elle un regard de pitié. Puis il l’appelle à haute voix :

« Auréa ! Viens ! Ton Sauveur est là.»

L’interpellée s’assied immédiatement sur son petit lit, le voit et en poussant un cri, elle descend et court vers Jésus, dans sa tunique longue et floue, pieds nus, puis elle se jette à ses pieds :

« Seigneur ! Oui, maintenant tu m’as vraiment délivrée !

- Elle est guérie. Vous voyez ? Elle ne pouvait mourir car elle devait auparavant connaître la Vérité. »

Puis, il s’adresse à l’adolescente qui lui baise les pieds.

« Lève-toi et vis en paix. »

Et il lui pose la main sur la tête qui n’est plus fiévreuse. Dans son long vêtement de lin, ses cheveux dénoués retombant comme un manteau sur sa mince silhouette, ses yeux gris-bleu et sa joie qui maintenant se manifeste, Auréa ressemble à un ange.

« Adieu ! dit le Maître, suivi des quatre autres, il entre dans l’ancien atelier de Joseph pour s’asseoir avec ses apôtres sur les établis qui ne servent plus… »

Vision et dictée du 9 mai 1946, tome 7, p 11, § 433.

Aurea Galla deviendra disciple et portera le nom nouveau de Christiane.

33. L’incendie stoppé.

En ce 21 juillet 29, c’est jour de sabbat à Nazareth où le séjour s’est poursuivi. Thomas qui avait un métier d’orfèvre, en profite pour confectionner une broche qu’il offre à la Vierge Marie. Puis vient le jour du départ d’Aurea vers sa nouvelle famille d’adoption, accompagnée par Jésus et les disciples, ainsi que Marziam, le fils adoptif confié à Pierre, qui rassure la jeune fillette. Ils sont sur le trajet vers leur destination quand…

« Regardez donc cette lumière là-bas, de l’autre côté de cette colline ! » s’écrie Jacques, fils de Zébédée. C’est un bois qui brûle ?

- Ou un village ?

- Courons voir…»

Plus personne n’est fatigué, car la curiosité fait disparaître tout autre sensation. Jésus les suit de bon gré et il abandonne la route pour prendre un sentier qui monte sur le coteau. Le sommet est vite atteint…

Ce n’est ni un bois, ni un village qui brûle, mais une vaste cuvette entre deux coteaux, toute couverte de bruyères. Desséchées par l’été, elles ont pris feu, peut-être à cause de quelques étincelles échappées aux bûcherons qui ont travaillé plus haut à l’abattage des arbres et maintenant elles brûlent. C’est un vrai tapis de flammes basses mais vives qui se déplace après avoir tout consumé là où le feu a d’abord pris, en cherchant de nouvelles bruyères à brûler. Les bûcherons essaient de faire un contre-feu en battant les flammes, mais en vain. Ils sont peu nombreux et quand ils s’y efforcent d’un côté, le feu s’étend de l’autre.

« Si le feu arrive au bois, ce sera un désastre. Il y a des résineux » observe sentencieusement Philippe.

Debout au sommet du coteau, Jésus, les bras croisés, regarde et médite en souriant…

La lueur blanche de la lune à l’orient contraste vivement avec la lumière rouge des flammes à l’occident. La lune rend les spectateurs tout blancs par derrière alors que la réverbération des flammes leur rougit le visage.

Et les flammes courent, courent, comme les eaux qui débordent, montent et s’étendent…L’incendie arrive à quelques mètres de la forêt et déjà, il éclaire les piles de bois couchées sur le bord. Sa clarté, de plus en plus vive, permet de voir les petites maisons d’un village situé au sommet du coteau sur lequel monte le feu.

« Pauvres gens ! Ils vont tout perdre ! » disent plusieurs.

Et ils regardent Jésus, qui sourit sans rien dire. Mais ensuite…voilà qu’il décroise les bras et s’écrie :

« Arrête-toi ! Meurs ! Je le veux ! »

Alors, comme si un grand boisseau s’abaissait pour étouffer les flammes, voilà que, par quelque prodige, le feu cesse de flamber. La danse vive, agile, des langues de flammes, puis le rouge devient violet, orange, gris…Quelque éclair glisse encore parmi les cendres…et il ne reste enfin que la lune pour éclairer les bois de sa lumière argentée.

A sa blanche clarté, on voit des bûcherons se réunir en faisant de grands gestes. Ils regardent tout autour d’eux, en haut…pour découvrir l’ange du miracle…

« Descendons. Je travaillerai les âmes par le motif imprévu qui m’a été donné et nous ferons halte dans le village au lieu de nous arrêter en ville. Nous partirons à l’aube. Ils auront bien une place pour les femmes. Pour nous, la forêt suffira » dit Jésus.

Et il descend rapidement, suivi des autres.

« Mais pourquoi souriais-tu ainsi ? Tu paraissais bienheureux ! demande Pierre.

- Mes paroles te l’apprendront.»

Ils arrivent à l’endroit où la friche s’est changée en cendres encore chaudes qui craquent sous les sandales. Ils la traversent. Quand ils parviennent au milieu, les bûcherons les aperçoivent.

- Oh ! Je l’avais bien dit ! Lui seul pouvait avoir fait cela ! Courons pour le vénérer, s’écrie un bûcheron, en se jetant dans la cendre aux pieds de Jésus.

- Pourquoi crois-tu que je l’aie pu ?

- Parce qu’il n’y a que le Messie qui en soit capable.

- Et comment sais-tu que je suis le Messie ? Tu me connais donc ?

- Non. Mais seul celui qui est bon et qui aime les pauvres peut avoir eu pitié et seul le Saint de Dieu peut avoir commandé au feu et être obéi. Béni soit le Très Haut qui nous a envoyé son Messie ! Et le Messie est venu à temps pour sauver nos maisons !

- Vous devriez montrer plus d’empressement pour sauver vos âmes.

- Elles se sauvent en croyant en toi et en cherchant à faire ce que tu enseignes. Mais tu comprends, Seigneur, que la désolation d’être dépouillés de tout peut rendre fragile notre âme déjà faible…et la porter à douter de la Providence.

- Qui vous a instruits à mon sujet ?

- Certains de tes disciples…Voici nos familles…Nous avions envoyé quelqu’un les réveiller de peur que toute la colline ne brûle…Avancez…Et puis nous avons envoyé un autre homme pour annoncer qu’un miracle a eu lieu et leur demander de venir voir.»

Plus d’une dizaine de familles sont présentées à Jésus. Cela forme un groupe de quelques deux cent cinquante personnes, y compris les nombreux bébés dont ceux qui dorment, inconscients du danger qu’ils ont couru.

« Paix à vous tous. L’ange de Dieu vous a sauvés. Louons ensemble le Seigneur.

- C’est toi qui nous a sauvés ! Tu es toujours présents là où les fidèles croient en toi ! » disent quelques femmes…Les hommes acquiescent gravement.

Jésus leur donne quelques recommandations et poursuit :

« Du haut du coteau, pendant que je regardais brûler la friche et que j’entendais les paroles que votre âme adressait au Seigneur Dieu, plus encore que je ne voyais votre action visant à éteindre les flammes, je souriais. L’un de mes apôtres m’a demandé pourquoi je souriais ? Je souriais en pensant que, de même que les flammes se propageaient parmi les bruyères de la vallée, vainement étouffées par vos manœuvres, de même ma Doctrine se propagera dans le monde, vainement persécutée par ceux qui refusent la Lumière. Et elle sera Lumière, elle sera purification, elle sera grâce. Combien de serpents ont péri dans ces cendres et avec eux d’autres êtres nuisibles ! Vous craigniez cette vallée parce qu’il s’y trouvait trop d’aspics. Or il n’en survit pas un seul. Pareillement, le monde sera libéré de beaucoup d’hérésies, de péchés, de souffrances, quand il m’aura connu et qu’il aura été purifié par le feu de ma Doctrine : purifié et libéré des végétations inutiles, rendu capable de recevoir la semence, devenu riche en fruits de sainteté. Voilà pourquoi je souriais…Dans le feu qui progressait, je voyais un symbole de la propagation de ma Doctrine dans le monde…»

Puis lentement, tout le monde remonte la pente assez escarpée jusqu’au village qui a miraculeusement échappé à la destruction et qui va accueillir tout le groupe de Jésus.»

Vision et dictée du 22 mai 1946, tome 7, p 58, § 441.

34. Les habitants du bord du lac, la femme stérile et le lépreux Jean.

En cette fin de juillet 29, Jésus se trouve en bordure du sud du lac de Tibériade, face à la ville d’Hippos située plus à l’intérieur des terres.

« Dans cette soirée tranquille, ils débarquent près d’un petit port naturel formé par le lit d’un torrent maintenant à sec…Il y a là des maisons et des maisonnettes de pécheurs qui exploitent les eaux poissonneuses et de maraîchers qui cultivent une bande de terre grasse et humide qui va du rivage vers l’intérieur, au pied de la haute falaise qui tombe presque à pic dans le lac et d’où se sont précipités les porcs du miracle.

A cette heure, les habitants sont sur les terrasses ou dans les jardins en train de dîner. Mais comme les jardins ont des haies basses et que les terrasses ont des murets peu élevés, les habitants voient la petite flottille de barques entrer dans le port. Les uns par curiosité, les autres parce qu’ils les connaissent, se lèvent et vont à la rencontre des arrivants. Un pécheur déclare :

« C’est la barque de Simon, fils de Jonas, accompagnée de celle de Zébédée. Ce ne peut donc être que le Rabbi qui vient ici avec ses disciples.

- Femme, prends immédiatement l’enfant et suis-moi. C’est peut-être lui. Il le guérira. C’est l’ange de Dieu qui le conduit à nous, ordonne un maraîcher à sa femme dont le visage est brûlé par les larmes.

- Personnellement, je crois. Moi, je me rappelle ce miracle : tous ces porcs ! Les porcs qui éteignent dans l’eau la chaleur des démons entrés en eux…Ce devait être un grand tourment pour que ces animaux, si dédaigneux de la propreté, se soient jetés à l’eau…dit un homme qui accourt et fait de la propagande pour le Maître.

- Tu as bien raison ! Ce devait être sûrement une vraie torture. J’y étais moi aussi et je m’en souviens. Les corps fumaient, les eaux fumaient. Le lac était devenu plus chaud que les eaux d’Hamatha. Et là où ils sont passés en courant, le bois et l’herbe sont brûlés.

- Moi, j’y suis allé, mais je n’ai rien vu de changé…lui répond un troisième.

- Rien ? Mais tu as des écailles sur les yeux ! Regarde ! On le voit d’ici. Tu vois là où se trouve ce cours d’eau à sec ? Va vérifier d’un peu plus près et rends-toi compte si…

- Mais non ! Ce sont les soldats de Rome qui ont tout dévasté quand ils recherchaient ce scélérat pendant les froides nuits de Tébèt. Ils ont campé là et y ont fait du feu.

- Et ils ont brûlé tout un bois pour faire du feu ? Regarde combien d’arbres il manque !

- Un bois ! Deux ou trois chênes !

- Et cela te paraît peu ?

- Non, mais on le sait bien : ils ne font aucun cas de ce qui nous appartient. Ils sont les maîtres et nous, les opprimés. Ah ! Jusqu’à quand …»

La discussion glisse du terrain spirituel au terrain politique.

« Qui me conduit au Rabbi ? Pitié pour un aveugle ! Où est-il ? Dites-le moi. Je l’ai cherché à Jérusalem, à Nazareth, à Capharnaüm. Il était toujours parti avant que j’arrive…Où est-il ? Ah ! Pitié pour moi !

C’est un homme d’environ quarante ans qui se plaint en sondant le terrain autour de lui avec un bâton. Il est insulté par ceux qui reçoivent dans les jambes ou sur les épaules son coup de bâton, mais personne n’a pitié et tous le heurtent en passant, sans qu’une main se tende pour le conduire. Effrayé et découragé, le pauvre aveugle s’arrête… 

« Le Rabbi ! Le rabbi ! Haï-haï-hi-li-li-è-lè-lè, » C’est un hululement de femmes, pas une parole. Il rappelle davantage le cri de certains oiseaux.

« Il va bénir nos enfants !

- Sa parole va faire tressaillir le fruit que je porte en mon sein. Réjouis-toi mon enfant ! Le Sauveur te parle, dit une épouse à la mine épanouie en caressant son ventre gonflé sous son vêtement flou.

- Peut-être va-t-il rendre fécond le mien ! Cela susciterait joie et paix entre Elisée et moi. Je suis allée dans tous les endroits où l’on dit que la femme obtient la fécondité. J’ai bu de l’eau du puits près de la tombe de Rachel et celle du ruisseau de la grotte où la Mère l’a enfanté…Je suis allée à Hébron pour prendre pendant trois jours la terre du lieu où est né Jean-Baptiste…J’ai mangé des fruits du chêne d’Abraham et j’ai pleuré en invoquant Abel à l’endroit où il fut enfanté et tué…Tout ce qui est saint, tout ce qui est miraculeux sur la terre et au Ciel, je l’ai essayé : médecins et remèdes, vœux et prières, offrandes…mais mon sein ne s’est pas ouvert à la semence et c’est à peine si Elisée me supporte, tout juste s’il ne me hait pas ! Hélas ! gémit une femme déjà fanée.

- Tu es vieille désormais, Sella ! Résigne-toi » lui disent, avec une pitié mêlée à un léger mépris et un air triomphal bien visible, celles qui passent, la taille gonflée par la maternité ou avec des bébés qu’elles allaitent à leur florissante poitrine.
- Non ! Ne dites pas cela ! Il a ressuscité les morts ! Ne pourra-t-il pas donner une vie nouvelle à mes entrailles ?

- Place ! Place ! Faites place à ma mère malade » crie un jeune homme qui tient les barres d’un brancard improvisé, soutenu de l’autre côté par une fillette très affligée.

Une femme encore jeune y est étendue, réduite à l’état de squelette jaunâtre.

« Il faudra lui parler du malheureux Jean et lui montrer l’endroit où il se trouve. C’est le plus malheureux de tous car, étant lépreux, il ne peut aller à la recherche du Maître…dit un homme âgé, influent.

- Nous d’abord ! Nous d’abord ! S’il se dirige vers Hippos, c’est fini : les gens de la ville vont l’accaparer et nous, comme toujours, nous resterons à la traîne.

- Mais qu’arrive-t-il là-bas ? Pourquoi les femmes crient-elles ainsi, sur la rive ?

- Parce qu’elles sont folles !

- Non. Ce sont des cris de joie ! Courons…»

Le chemin est un fleuve de foule, canalisé dans la direction de la grève et du torrent, là où Jésus et ses disciples sont restés bloqués par les premiers qui sont accourus.

« Miracle ! Miracle ! Le fils d’Elise, abandonné par les médecins, le voilà guéri ! Le Rabbi l’a guéri en lui mettant de la salive dans la gorge.»

Les cris des femmes deviennent encore plus stridents et plus aigus et se mêlent aux hosannas puissants des hommes.

Jésus est littéralement assiégé, malgré sa grande taille. Les apôtres essaient par tous les moyens de le dégager. Mais en vain !

Les femmes disciples, avec Marie au milieu, sont séparées du groupe des apôtres. L’enfant, dans les bras de Marie, femme d’Alphée, hurle de peur. Ses cris attirent l’attention de plusieurs sur elles et c’est l’habituel je sais tout qui dit :

« Oh ! Il y a aussi la Mère du Rabbi et celles des disciples !

- Lesquelles ? C’est qui ?

- Sa Mère, c’est celle qui est pâle et blonde, vêtue de lin et les autres, ce sont les plus âgées, dont l’une tient un bébé et l’autre a une corbeille sur la tête.

- Et le petit, qui est-ce ?

- Son fils, hein ! Ne l’entendez-vous pas l’appeler maman ?

- Le fils de qui ? De la plus âgée ? Ce n’est pas possible !

- De la jeune ! Tu vois qu’il veut aller vers elle ?

- Non. Le Rabbi n’a pas de frères. Je le sais de source sûre.»

Des femmes ont entendu la conversation et, tandis que Jésus, après s’être dégagé non sans peine, a réussi à rejoindre le brancard porté par les enfants et guéri la malade, elles se dirigent vers Marie avec curiosité. Mais ce n’est pas cet intérêt qui anime l’une d’elles. Elle se prosterne aux pieds de Marie en disant :

« Au nom de la maternité, aie pitié de moi.»

C’est la femme stérile. Marie se penche sur elle.

« Que veux-tu, ma sœur ?

- Etre mère…Un enfant ! Un seul ! Je suis maudite à cause de ma stérilité. Je crois que ton Fils peut tout, mais j’ai une foi si grande en lui que je pense qu’étant né de toi, il t’a faite sainte et puissante comme lui. Maintenant, je t’en prie…pour tes délices de Mère, je t’en prie : rends-moi féconde. Touche-moi de ta main et je serai heureuse…

- Ta foi est grande, femme, mais c’est à Dieu qu’elle doit s’adresser de droit. Viens donc vers mon Jésus…»

Et, la prenant par la main, elle demande avec une insistance gracieuse la permission de passer pour rejoindre Jésus. Les autres disciples la suivent dans le sillage qui s’ouvre parmi les gens, de même que les femmes accourues vers la Vierge. Tout en marchant, elles demandent à Marie, femme d’Alphée, qui est ce petit garçon qu’elle tient élevé au-dessus de la foule.

« Un enfant que sa mère n’aime plus : il est venu chercher de l’amour auprès du Rabbi…

- Un enfant que sa mère n’aime plus !

- Tu as entendu, Suzanne ?

- Qui est cette hyène ?

- Hélas ! Et moi qui brûle d’en avoir ! Donne-le moi, donne-le-moi, afin qu’un enfant m’embrasse au moins une fois ! »

Et Sella, la femme stérile, arrache presque le bambin des bras de Marie, femme d’Alphée, et le serre sur son cœur en cherchant à suivre Marie, déjà séparée d’elle, depuis le moment où Sella a abandonné la main de Marie pour prendre le petit.

« Jésus, écoute. Il y a là une femme qui demande une grâce : elle est stérile…

- Ne dérange pas le Maître pour elle, femme. Ses entrailles sont mortes » dit quelqu’un qui ignore qu’il s’adresse à la Mère de Dieu.

Puis confus de son erreur quand il en est averti, il cherche à se faire tout petit et à disparaître pendant que Jésus lui répond ainsi qu’à la femme qui supplie :

« Je suis la Vie. Femme, qu’il te soit fait ce que tu demandes.»

Et il pose un instant sa main sur la tête de Sella.

« Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » s’écrie l’aveugle de tout à l’heure, qui est arrivé lentement près de la foule et, de derrière, lance son cri lamentable.

Jésus, qui s’était penché pour écouter la supplication de Sella, relève la tête et regarde vers l’endroit d’où, syncopée comme l’appel d’un naufragé, arrive la voix de l’aveugle.

« Que veux-tu que je fasse pour toi ? demande-t-il.

- Que je voie. Je suis dans les ténèbres.

- Je suis la Lumière. Je le veux !

- Ah ! Je vois ! Je vois ! Je vois de nouveau ! Laissez-moi passer, pour que je dépose un baiser sur les pieds de mon Seigneur !

- Maître, tu les as tous guéris, ici. Mais il y a un lépreux dans une cabane, dans le bois. Il ne cesse de nous prier de t’amener à lui…

- Allons-y ! Allons ! Laissez-moi passer. Ne vous faites pas de mal ! Je suis ici pour tous…Allons, écartez-vous ! Vous faites mal aux femmes et aux enfants. Je ne pars pas de sitôt. Je reste demain et ensuite je serai dans la région pendant cinq jours. Vous pourrez me suivre si vous voulez…»

Jésus tente de discipliner la cohue…Mais la foule est comme une matière molle qui se déplace mais revient ensuite se presser autour de lui…Et la marche est lente, entravée, fatigante…Que d’efforts en vain ! Pour faire dix mètres, il faut un quart d’heure !

Une femme d’environ quarante ans réussit à force de persévérance à se frayer un chemin jusqu’à Jésus et lui touche le coude.

« Que veux-tu, femme ?

- Cet enfant…J’ai appris…Je suis veuve et sans enfant…Souviens-toi de moi. Je suis Sarah d’Aphéqa, la veuve du marchand de vaisselle. Rappelle-toi. J’ai une maison près de la place de la fontaine rouge, mais aussi des vignes et un bois. J’ai de quoi offrir à quelqu’un de seul…je serais heureuse…

- Je m’en souviendrai, femme. Que ta pitié soit bénie.»

Après la fin du village, on se dirige vers les contreforts de la haute falaise. Dans l’escarpement, il y a des grottes, dont plusieurs murées, des tombeaux peut-être ?

« Nous y voilà ! Arrêtons-nous pour ne pas être contaminés. Nous voici près du tombeau du mort-vivant et c’est l’heure où il vient à ce rocher prendre ce qu’on lui offre. Il était riche, tu sais ? Nous nous en souvenons. Il était bon aussi mais maintenant, c’est un saint. Plus la douleur l’a frappé, plus il est devenu juste. Nous ignorons comment il est devenu lépreux. On dit que c’est par des pèlerins qu’il avait hébergés…Après leur passage, ils attrapèrent tous la lèpre, d’abord sa femme et ses serviteurs, puis ses enfants et enfin lui. Les trois enfants sont morts en très peu de temps. Ce fut ensuite le tour de leur mère et lui…Quand le prêtre les déclara tous lépreux, il acheta ce coin de colline et y fit déposer des provisions pour lui et les siens. Il commença à creuser des tombeaux…et l’un après l’autre, il les y plaça tous, sa femme, ses enfants, ses serviteurs…Lui est resté, seul et pauvre car tout s’épuise avec le temps…et voilà quinze ans que cela dure…Malgré cela…jamais une plainte. Il était cultivé. Il sait l’Ecriture par cœur…Il nous la répète à nous qui avons tant à apprendre de lui et il nous console de nos souffrances…justement lui, tu comprends ? Il vient des gens le voir de partout. Quand il a appris le miracle des deux possédés, il s’est mis à prêcher la foi en toi. Seigneur, si les hommes t’ont salué du nom de Messie, si les femmes t’ont salué comme vainqueur et roi, si nos enfants connaissent ton nom et savent que tu es le Saint d’Israël, c’est grâce à ce pauvre lépreux.»

Voilà ce que raconte, au nom de tous, le vieillard qui auparavant avait parlé de Jean.

« Vas-tu le guérir ? demandent plusieurs.

- Vous me demandez cela ? J’ai pitié des pécheurs, mais qu’en sera-t-il pour un juste ? Mais c’est peut-être lui qui vient, là-bas parmi les buissons… C’est certainement lui…»

Jésus est bien en vue, seul, un peu en avant car il est allé jusqu’au rocher où l’on a déposé des provisions…De sa cachette, le lépreux doit bien voir et il est certain qu’il comprend, car il s’écrie :

« Voici l’Agneau de Dieu ! Voici Celui qui est venu pour guérir toute la douleur du monde ! Jésus, Messie béni, notre Roi et notre Sauveur, aie pitié de moi !

- Que veux-tu ? Comment peux-tu croire dans l’Inconnu et voir en lui l’Attendu ? Qui suis-je pour toi ? L’Inconnu…

- Non. Tu es le Fils du Dieu vivant. Comment je le sais et je le vois ? Je l’ignore. Ici, à l’intérieur de moi, une voix a crié : « Voici l’Attendu ! Il est venu récompenser ta foi. » Inconnu ? Oui. Personne n’a connu le visage de Dieu. Tu es donc « Inconnu » sous ton apparence. Mais tu es le Connu selon ta nature, ta réalité, Jésus, Fils du Père, Verbe incarné et Dieu comme le Père. Voilà qui tu es et je te salue et te prie, croyant en toi.

- Et si je ne pouvais rien, et si ta foi était déçue ?

- Je dirais que c’est la volonté du Très-Haut et je continuerais à croire et à aimer, espérant toujours dans le Seigneur.»

Jésus se retourne vers la foule qui écoute attentivement le dialogue et dit :

« En vérité, je vous dis que cet homme a la foi qui déplace les montagnes. En vérité je vous dis que la vraie charité, la vraie foi et la véritable espérance s’éprouvent dans la douleur plus que dans la joie, car l’excès de joie est parfois une ruine pour une âme informe. Il est facile de croire et d’être bon, quand la vie n’est qu’une succession de jours semblables tranquilles sinon joyeux. Mais celui qui sait persister dans la foi, l’espérance et la charité, même quand les maladies, les misères, la mort, les malheurs lui apportent solitude, abandon, et éloignement de tous, et qui ne cesse de répéter : « Qu’il me soit fait ce que le Très-Haut croit bon pour moi », en vérité celui-là mérite l’aide de Dieu. Bien plus, je vous le déclare, sa place est toute prête dans le Royaume des Cieux et il ne séjournera pas au purgatoire, car sa justice a effacé toutes les dettes de sa vie passée. Homme, je te le dis : « Va en paix, car Dieu est avec toi ! »

Ce disant, il se tourne et tend les bras vers le lépreux, l’attire pour ainsi dire par son geste et quand il est tout près, bien en vue, il ordonne :

« Je le veux ! Sois purifié !...»

On dirait que la lune, par ses rayons d’argent, nettoie et fait disparaître les pustules, les plaies, les nodules et les croûtes de cette horrible maladie. Le corps se reconstitue et redevient sain. C’est un vieillard digne, d’aspect ascétique tant il est maigre, qui, instruit du miracle par les hosannas de la foule, se courbe pour baiser le sol, ne pouvant toucher Jésus ni personne avant le temps prescrit par la Loi.

« Lève-toi. On va t’apporter un vêtement propre pour que tu puisses aller te montrer au prêtre. Mais sache garder toujours la pureté de ton âme devant ton Dieu. Adieu, homme. Que la paix soit avec toi ! »

Jésus se joint à la foule et revient lentement au village pour se reposer.

Vision et dictée du 26 juin 1946, tome 7, p 130, § 450 suivies d’une autre vision et dictée du 29 juin 1946, p 146, § 452, pour les jours qui ont suivi :

« Mon Seigneur ! » s’exclame l’ancien lépreux en se jetant à genoux dès qu’il voit apparaître Jésus dans la friche qui précède le lieu rocailleux où il a vécu pendant des années. Puis, se relevant, il s’écrie encore :

« Pourquoi reviens-tu vers moi ?

- Pour t’apporter le viatique de la parole après celui de la santé.

- Le viatique, on le donne à celui qui part ! Je pars en effet ce soir pour les purifications. Mais je pars pour revenir et m’unir aux disciples, si tu veux bien m’accueillir. Je n’ai ni maison, ni famille. Je suis trop âgé pour reprendre une vie active…Je suis un oiseau sans nid. Permets-moi de m’unir à la troupe de ceux qui te suivent…Je fuis le monde pour venir à toi.

- Et je ne te repousse pas…Toi, soit mon disciple pour cette région…

- Je ferai ce que tu veux sitôt les purifications accomplies…Au printemps, j’irai avec les autres prêcher ton nom.

- C’est une bonne idée. Dieu t’aidera à réaliser ton projet…

- Nous sommes tous venus pour rester avec toi. Nous allons partager la nourriture en un banquet d’amour…»

Un repas est alors organisé à l’ombre des arbres. Jésus porte à Jean un large panier qu’il dépose sur l’herbe à quelques mètres de lui…Tous mangent de bon appétit. Puis Jésus donne une longue instruction en faisant appel à une parabole sur le thème des dix commandements. Jésus termine par ces mots :

« En vérité, je vous affirme que personne, si épuisant que soit son chemin pour arriver au Ciel, ne suivra jamais un sentier plus exténuant et plus douloureux que celui que le Fils de l’homme parcourt pour venir du Ciel sur la terre, et de la terre au Sacrifice pour ouvrir les portes du Trésor. Maintenant, reposons-nous. Au coucher du soleil, j’irai à Hippos, Jean à la purification, vous à vos maisons.»

35. L’esclave Romain Aquila.

Jésus entre à Hippos par une claire matinée…La ville est très peuplée et fréquentée par des étrangers venus des villages voisins pour le marché et par de nombreux Romains, civils ou militaires. Jésus entreprend un long enseignement, en rapport avec la richesse matérielle de cette ville et les pauvres qui y sont délaissés…A la fin, tout le monde se dispute Jésus pour l’avoir chez soi…

« Parle-nous encore ! Nous avons été durs et pécheurs. Mais toi, tu nous sauves. Tu es le Sauveur. Parle-nous…

- Je serai avec vous jusqu’à ce soir. Mais je parlerai par mes œuvres. Maintenant que le soleil frappe, que chacun rentre chez lui et médite mes paroles.

- Et toi, où vas-tu, Seigneur ? Viens chez moi ! Chez moi ! »

Tous les riches d’Hippos veulent l’avoir chez eux et ils se disputent presque pour faire valoir le motif pour lequel Jésus doit privilégier l’un ou l’autre. Jésus lève la main pour imposer le silence et l’obtient non sans peine :

« Je reste avec eux.»

Et il désigne les pauvres qui, serrés en tas, en marge de la foule, le regardent de l’œil de quelqu’un qui, toujours méprisé, se sent aimé. Et il répète :

« Je reste avec eux pour les consoler et partager le pain avec eux, pour leur donner un avant-goût de la joie du Royaume où le Roi sera assis parmi ses sujets au même banquet d’amour. Et en attendant, puisque leur foi est peinte sur leurs visages et dans leurs cœurs, je leur dis : « Qu’il vous soit fait ce que dans votre cœur vous demandez et que vos âmes et vos corps jubilent dans le premier salut que vous donne le Sauveur. »

Ces pauvres peuvent être une bonne centaine. Les deux tiers au moins sont handicapés, aveugles ou visiblement malades ; l’autre tiers est composé d’enfants qui mendient pour leurs mères veuves ou pour leurs grands-parents…Eh bien, c’est un spectacle prodigieux : les bras estropiés, les hanches disloquées, les échines déformées, les yeux éteints, les gens épuisés qui se traînent, tout l’étalage douloureux des maladies et des malheurs dus à des accidents de travail ou à des excès de fatigue ou de privations, tout disparaît et reprend un état normal. Tous ces malheureux se reprennent à vivre et à se sentir capables de se suffire à eux-mêmes. Leurs cris remplissent la vaste place et y résonnent.

Un Romain se fraie avec peine un passage dans la foule en délire et rejoint Jésus qui, à son tour, s’efforce de se diriger vers les pauvres qu’il a guéris et qui le bénissent de leur place, ne pouvant fendre la foule compacte.

« Salut, Rabbi d’Israël. Ce que tu as fait, est-ce seulement pour ceux de ton peuple ?

- Non, homme, ni ce que j’ai fait, ni ce que j’ai dit. Mon pouvoir est universel parce qu’universel est mon amour. Et ma doctrine est universelle parce que, pour elle, il n’y a pas de castes, ni de religions, ni de nations qui la limitent. Le Royaume des Cieux est pour l’humanité qui sait croire au vrai Dieu. Et je suis pour ceux qui savent croire dans la puissance du vrai Dieu.

- Moi, je suis païen, mais je crois que tu es un dieu. J’ai un esclave qui m’est cher, un vieil esclave qui me suit depuis mon enfance. Aujourd’hui, la paralysie le tue lentement, en le faisant beaucoup souffrir. Mais c’est un esclave, et peut-être que toi…

- En vérité, je te dis que je ne connais qu’un esclavage qui me donne du dégoût : celui du péché, du péché obstiné. En effet, celui qui pèche et se repent, rencontre ma pitié. Ton esclave va être guéri. Va et guéris-toi de ton erreur en entrant dans la vraie foi.

- Tu ne viens pas chez moi ?

- Non, homme.

- Vraiment ? J’ai trop demandé. Un dieu n’entre pas dans les maisons des mortels. Cela ne se lit que dans les contes…Mais personne n’a jamais logé Jupiter ou Apollon.

- Parce qu’ils n’existent pas. Mais Dieu, le vrai Dieu, entre dans la maison de l’homme qui croit en lui et il y apporte la guérison et la paix.

- Qui est le vrai Dieu ?

- Celui qui est.

- Pas toi ? Ne mens pas ! Je sens que tu es Dieu…

- Je ne mens pas. Tu l’as dit, je le suis. Je suis le Fils de Dieu venu pour sauver aussi ton âme, comme j’ai sauvé ton esclave bien-aimé. N’est-ce pas lui qui vient t’appeler à grands cris ? »

Le Romain se retourne. Il voit un vieillard suivi par d’autres et qui, enveloppé dans une couverture, accourt en criant :

« Marius ! Marius ! Mon maître !

- Par Jupiter ! Mon esclave ! Il court ! Ah !...j’ai dit : par Jupiter ! Non, je dis : par le Rabbi d’Israël. Je…je…»

L’homme ne sait plus comment s’exprimer. Les gens ouvrent volontiers leurs rangs pour laisser passer le vieillard hors de lui.

« Je suis guéri, Maître ! J’ai senti un feu dans mes membres et entendu un ordre : « Lève-toi ! » Il me semblait que c’était ta voix. Je me suis levé…je tenais debout…J’ai essayé de marcher…j’y parvenais…J’ai touché mes escarres…plus de plaies. J’ai crié. Nérée et Quintus sont accourus. Ils m’ont dit où tu étais. Je n’ai pas attendu d’avoir mes vêtements. Désormais, je vais pouvoir encore te servir…»

À genoux, le vieillard pleure en baisant les vêtements du Romain.

« Pas moi ! C’est lui, le Rabbi, qui t’a guéri. Il faudra croire, Aquila. Lui, c’est le vrai Dieu. Il a guéri ceux-ci par sa voix et toi…avec je ne sais quoi…On doit croire…Seigneur…je suis païen mais …voilà…Non ? C’est trop peu. Dis-moi où tu vas et je te ferai honneur.»

Il avait offert une bourse mais il la reprend.

« Je vais sous ce portique sombre, avec eux.

- Je te ferai un don pour eux. Salut, Rabbi. Je le raconterai à ceux qui ne croient pas…

- Adieu. Je t’attends sur les chemins de Dieu.»

Le Romain s’éloigne avec ses esclaves. De son côté, Jésus s’en va avec ses pauvres et avec les apôtres et les femmes disciples. De temps en temps, un habitant vient apporter des oboles sous le portique. L’esclave du Romain revient avec une lourde bourse. Et Jésus donne des paroles de lumière et des réconforts d’argent. Les apôtres reviennent avec des vivres de toutes sortes. Jésus rompt le pain et bénit la nourriture pour la distribuer aux pauvres, à ses pauvres… »

Vision et dictée du 2 juillet 1946, tome 7, p 157, § 453.

36. Le serviteur Elie de la veuve Sarah.

En cette fin de juillet 29,

« le groupe de Jésus, de ses apôtres et des disciples dont les femmes, a passé la nuit à Gamla, non loin à l’est du lac de Tibériade…La ville est vraiment une perle, avec les maisons disposées en terrasses…Jésus prend congé des habitants qui, avec leur orgueil de citadins, s’empressent de lui montrer les beautés de leur ville, pourvue d’aqueducs, de termes, de beaux édifices. Ils voudraient bien le suivre encore et le retenir, mais Jésus veut rejoindre les femmes qui sont parties en avant sur quatre ânes…La direction vers la ville d’Aphéqa est prise, plus à l’intérieur des terres. La veuve (Sarah, veuve aisée du marchand de vaisselle, rencontrée par Jésus lors de la guérison du lépreux Jean) marche en avant pour indiquer le chemin le plus court mais elle quitte la route caravanière pour prendre un sentier qui grimpe à travers la montagne. On comprend le motif de la déviation quand, se retournant sur sa selle, Sarah dit :

« Voilà : ces bois sont à moi. Ce sont des arbres de valeur qu’on vient acheter de Jérusalem pour fabriquer des coffres pour les riches…

- Ces lieux sont beaux et bien tenus. Tu es sage, dit Jésus en guise d’éloge.

- Mais pour moi seule…J’en prendrais plus volontiers soin pour un fils…»

Jésus ne répond pas. Enfin apparaît Aphéqa, entourée de pommiers et autres arbres à fruits.

« Ce verger aussi m’appartient. J’en ai trop pour moi toute seule !...A qui servira tout cela ? »

Toute la tristesse d’un mariage stérile ressort des paroles de la femme.

« Il y a toujours des pauvres…dit Jésus.

- Oh oui ! Ma maison s’ouvre à eux chaque jour. Mais après ?...

- Tu veux dire quand tu seras morte ?

- Oui, Seigneur. Je souffrirai de laisser, à qui ?...le domaine dont j’ai pris tant de soin…»

Jésus esquisse un sourire plein de compassion mais il répond avec bonté :

«  Tu es plus sage pour les réalités de la terre que pour celles du Ciel, femme…Tu t’affliges à l’idée que plus tard, on ne prendra pas soin aussi bien des arbres qu’aujourd’hui. Mais ces pensées sont tout à fait dérisoires…Corrige ta façon de voir. Là-bas, on ne pense pas comme ici…Que veux-tu que soit désormais, pour quelqu’un qui contemple Dieu au Ciel, cette prison misérable, cet exil qui a pour nom : terre ? Que peuvent signifier pour lui les babioles qu’il y a laissées ?...Pourquoi soupirer après ce que tu laisseras ?

- Mais je voudrais qu’un héritier continue à…

- A profiter des biens terrestres et trouver ainsi un obstacle à la perfection, alors que le détachement des richesses est une échelle pour posséder les richesses éternelles ? Tu vois, femme, le plus grand obstacle pour obtenir cet enfant, ce n’est pas sa mère avec ses droits sur son fils, mais dans ton cœur…Si tu en faisais un avare, un cupide, peut-être un vicieux, à cause des moyens que tu as, ne le priverais-tu pas de la prédilection de Dieu ? Guéris-toi d’abord toi-même, dépouille-toi de cette humanité qui t’oppresse et alors tu mériteras d’être mère. En effet, n’est pas mère seulement celle qui engendre ou qui aime un fils adoptif…On est mère surtout quand on se préoccupe de ce qui ne meurt plus, c'est-à-dire de l’âme et non seulement de ce qui passe, autrement dit, la matière. Et crois bien, femme, que celui qui aimera l’âme aimera aussi le corps, parce qu’il aura un amour juste : aussi sera-t-il juste.

- J’ai perdu ce fils, je le comprends…

- Ce n’est pas dit. Que ton désir te pousse à la sainteté et Dieu t’exaucera. Il y aura toujours des orphelins dans le monde.»

Les voilà parvenus à Aphéqa, puis à la maison de la veuve près d’une place. Le rez-de-chaussée est occupé par un vaste magasin géré par Samuel, un vieillard barbu. Tout le monde entre, puis traverse la cour vers la partie la plus belle de la maison. La veuve appelle :

« Marie ! Jeanne ! »

Deux servantes accourent :

- Que la paix soit avec vous. Pas d’ennuis ces jours-ci ?

- Joseph, cet étourdi, a brisé le rosier apporté par ton mari et que tu aimais tant. Et Elie s’est cassé une jambe en tombant de l’échelle pour blanchir les murs. Il souffre beaucoup et restera éclopé. Et toi, maîtresse, as-tu été heureuse pendant ton voyage ?

- Comme jamais je ne l’aurais espéré. Je reviens avec le Rabbi de Galilée. Vite ! Préparez tout ce qu’il faut pour les personnes qui m’accompagnent. Entre, Maître ! »

Ils passent dans une vaste pièce fraîche. Les servantes stupéfaites apportent des amphores pour les ablutions et de larges plateaux de nourriture.

La maîtresse revient :

« J’ai dit à mon serviteur que tu es ici. Il te prie de faire preuve de miséricorde à son égard. Il passe beaucoup de monde ici pour la fête des Tentes, lui malade, je ne sais comment nous allons faire…

- Dis-lui de venir ici ;

- Impossible. Il ne peut se tenir debout.

- Dis-lui que le Rabbi ne va pas le trouver mais qu’il veut le voir.

- Je le ferai porter par Samuel et Joseph.

- Il ne manquerait plus que cela ! Je suis vieux et fatigué, bougonne Samuel.

- Dis à Elie de venir sur ses jambes. C’est moi qui le veux, ordonne Jésus.

- Ce pauvre rabbi ! Gamaliel lui-même n’en serait pas capable, grommelle encore le vieux serviteur.

- Tais-toi, Samuel !...Pardonne-lui, Maître ! C’est un serviteur fidèle. Il est né ici des serviteurs de la maison de mon époux, il est travailleur, honnête…mais entêté dans ses idées de vieil Israélite…confie la veuve à voix basse pour l’excuser.

- Je comprends son esprit mais le miracle le changera. Toi, va dire à Elie de venir et il viendra.»

La veuve obéit et revient :

« Je le lui ai dit. Mais je me suis enfuie pour ne pas le voir poser sur le sol cette jambe toute noire et enflée.

- Tu ne crois pas au miracle ?

- Moi, si. Mais cette jambe fait horreur…Je crains que la gangrène ne la pourrisse entièrement. Elle est luisante, luisante….horrible et…Oh ! »

L’interruption, l’exclamation, vient de ce qu’elle voit le serviteur Elie qui court mieux qu’un homme en bonne santé et va se jeter aux pieds de Jésus en disant :

« Louange au Roi d’Israël !

- Louange à Dieu seul. Comment es-tu venu ? Comment as-tu osé ?

- J’ai obéi. J’ai pensé : « Le Saint ne peut mentir et il ne peut donner des ordres stupides. J’ai foi, je crois. » J’ai donc bougé la jambe. Elle ne me faisait plus mal, elle remuait. Je l’ai posée par terre, elle me portait. J’ai fait un pas, je pouvais le faire. Je suis accouru. Dieu ne trompe pas ceux qui croient en lui.

- Lève-toi, homme. En vérité, je vous dis que peu de gens ont sa foi. De qui te vient-elle ?

- De tes disciples qui sont passés ici pour te prêcher.

- Toi seul les as entendus ?

- Non. Tous, car on les a reçus ici après la Pentecôte.

- Et toi seul tu as cru…Ton esprit est très avancé dans les voies du Seigneur. Continue…»

Le vieux Samuel se débat vivement entre des sentiments opposés…Mais, comme beaucoup en Israël, il ne sait pas se détacher de l’ancien pour le nouveau et il se raidit en marmonnant :

« Magie ! Magie ! Il est écrit : « Que mon peuple ne se contamine pas avec les mages et les devins. Je détournerai mon visage de celui qui fait cela et je l’exterminerai.» Tremble, maîtresse, d’être infidèle aux lois ! »

Puis il s’éloigne, l’air sévère, scandalisé comme s’il avait vu le démon installé dans la maison !

« Ne le punis pas, Maître ! Il est vieux ! Il a toujours cru ainsi…

- N’aie pas peur. Si je devais punir tous ceux qui me traitent de démon, beaucoup de tombeaux s’ouvriraient pour engloutir leur proie. Je sais attendre….Je parlerai vers le coucher du soleil…Puis, je quitterai Aphéqa. J’accepte maintenant de m’arrêter sous ton toit.»

Plus tard, du seuil du magasin de Sarah, Jésus parle aux habitants de la ville. La foule est très variée et c’est une libre discussion qui s’établit…

«  Moi, je ne me soucie pas des Ecritures, mais je soutiens que c’est lui, car j’ai vu ses miracles et entendu ses paroles, » dit un Syro-phénicien alors que des adversaires crient :

« C’est Bézébuth qui l’aide, ce n’est donc pas le Saint de Dieu…

- Vous êtes des sacrilèges, vous qui ne voyez même pas la divinité de sa pensée, répondent certains.

- Vous ne méritez pas de l’avoir. Mais, par Zeus ! Nous avons méprisé Socrate et cela ne nous a pas réussi. Je vous dis : attention à vous pour que les dieux ne vous frappent pas comme nous l’avons été de très nombreuses fois, s’écrie un Grec…

Pour mettre fin aux disputes, Jésus commence sa prédication… 

A la fin, Jésus voudrait prendre congé de la veuve mais elle s’agenouille et lui fait connaître son projet :

« J’ai décidé de laisser Samuel ici, il est meilleur comme serviteur que comme croyant et de venir auprès de toi…Je te donnerai la preuve que je sais me détacher des richesses en les employant pour les pauvres…En attendant voici, une lourde bourse…»

Par la suite, la veuve Sarah se joindra au groupe des femmes disciples.

Visions et dictées des 13 et 27 juillet 1946, tome 7, p 188, § 456 et 457.

37. Les multiples guérisons aux sources thermales d’Emmaüs Tibériade.

C’est la fin juillet 29. Jésus rejoint rapidement les apôtres pour une nouvelle destination :

« Prenons la direction d’Emmaüs. Beaucoup de malheureux vont aux sources, les uns pour obtenir la guérison, d’autres pour y trouver quelque secours.

- Mais nous n’avons pas la moindre piécette » objecte Jacques. Jésus ne répond pas.

Tibériade est assez cosmopolite avec des habitants qu’on reconnaît de diverses régions, des Romains, des Grecs, des gens de la côte phénicienne, des hébreux, pour la plupart âgés…Plusieurs se retournent pour regarder Jésus et un murmure suit son passage : paroles admiratives des femmes, plaisanteries des hommes…parfois méprisantes, ronchonnements ou même quelques plaintes que Jésus accueille, les seules auxquelles il prête attention et qu’il exauce. Quand il rend leur agilité aux membres d’un Tyrien, ankylosés par l’arthrite, l’indifférence ironique de plusieurs païens est ébranlée.

« Oh ! » s’écrie un vieux romain au visage boursouflé de noceur. « Oh ! C’est beau de guérir ainsi…» (Il essaye de faire croire à Jésus qu’il est malade mais Jésus l’éconduit…).

Les sources sont proches car la foule est de plus en plus dense. Il règne dans l’air une odeur d’eaux sulfureuses.

« Nous descendons vers la rive pour éviter ces gens impurs ? demande Pierre.

- Ils ne sont pas tous impurs. Il y a parmi eux beaucoup de juifs » dit Jésus.

Les voilà arrivés aux thermes : c’est une série d’édifices de marbres blancs séparés par des avenues…Des têtes de méduses en bronze, qui font saillie dans les murs d’un édifice, projettent des eaux fumantes dans une vasque de marbre…De nombreux juifs vont aux sources et boivent l’eau minérale avec des coupes. De nombreux malades attendent les soins sur des brancards et à la vue de Jésus, plusieurs crient :

« Jésus, Fils de David, aie pitié de moi.»

Jésus se dirige vers eux : paralytiques, arthritiques, ankylosés, atteints de fractures dont les os ne se ressoudent pas, malades d’anémie, d’affections glandulaires, femmes flétries avant l’âge, enfant prématurément vieillis…Il y a encore, sous les arbres, des mendiants qui se lamentent et demandent l’aumône.

Jésus s’arrête près des malades. La rumeur se répand que le Rabbi s’apprête à parler et à guérir. Les gens, même les étrangers, s’approchent pour voir. Jésus regarde tout autour de lui. Il élève tout à coup la voix pour se faire entendre :

« La miséricorde ouvre les portes à la grâce. Soyez miséricordieux pour obtenir miséricorde. Tous les hommes sont pauvres en quelque chose : les uns manquent d’argent, pour d’autres ce sont les affections, la liberté, la santé et tous les hommes ont besoin de l’aide de Dieu qui a créé l’univers et qui peut, lui, le Père unique, secourir ses enfants. »

Il fait une pause comme pour donner aux gens le temps de choisir entre l’écouter ou se rendre aux bains. Mais la plupart délaissent les bains. Juifs et païens se pressent pour l’entendre. Des Romains sceptiques dissimulent leur curiosité sous des plaisanteries :

« Aujourd’hui, il ne manque rien pour que ce lieu ressemble aux thermes romains, il y a même un rhéteur ! » disent-ils.

Jésus reprend : « Hier, on m’a dit : « C’est difficile de suivre ce que tu fais.» Non, ce n’est pas difficile. Ma doctrine se base sur l’amour et il n’est jamais difficile de suivre l’amour…

Il termine par : Ouvrez votre cœur à la foi, à l’amour. Donnez pour posséder. Offrez de pauvres pièces de monnaie pour obtenir l’aide de Dieu. Commencez par aimer vos frères. Sachez faire preuve de miséricorde. Les deux tiers d’entre vous sont malades à cause de leur égoïsme et de leur concupiscence. Abattez l’égoïsme, réfrénez vos passions. Vous y gagnerez en santé physique et en sagesse. Rabaissez votre orgueil et vous recevrez les bienfaits du vrai Dieu ! Je vous demande l’obole pour les pauvres, puis je vous ferai le don de la santé.»

Jésus relève un pan de son manteau et le tend pour recevoir les pièces de monnaie. Celles que païens et juifs s’empressent d’y jeter sont nombreuses. Mais il arrive aussi des bagues et d’autres bijoux qu’y jettent avec insouciance des dames romaines. Lorsqu’elles s’approchent de Jésus, elles le regardent et il en est qui murmurent quelque parole à laquelle Jésus acquiesce ou répond brièvement.

L’offrande terminée, Jésus appelle les apôtres pour qu’ils amènent les mendiants et aussi vite que le trésor s’était constitué, le voilà dispersé jusqu’au dernier sou. Il reste des bijoux que Jésus rend aux donatrices, car personne ici n’est à même de les échanger contre de l’argent. Pour les consoler, il leur dit :

« Le désir vaut l’acte. L’offrande est aussi précieuse que si elle avait été distribuée, car Dieu regarde à l’intention de l’homme.»

Puis, il se redresse et s’écrie :

« De qui me vient la puissance ? Du vrai Dieu. Père, resplendis en ton Fils. C’est en ton nom que j’ordonne aux malades : Allez ! »

Voici maintenant ce spectacle souvent vu : Les malades se lèvent, les estropiés se redressent, les paralytiques bougent, les visages se colorent, les yeux s’illuminent, tout cela accompagné du cri des hosannas, des louanges des Romains parmi lesquels il y a deux femmes et un homme guéris, qui, voulant imiter les juifs mais n’arrivant pas à s’humilier comme eux pour baiser les pieds du Messie, s’inclinent, saisissent un pan de son vêtement et le baisent.

Puis Jésus s’éloigne pour se soustraire à la foule, mais il n’y parvient pas, car, hormis quelque païen buté ou quelque juif à l’obstination encore plus coupable, tout le monde le suit sur la route qui mène à Tarichée.

Vision et dictée du 26 juillet 1946, tome 7, p 247, § 462.

38. L’enfant aveugle-né de Sidon.

C’est jour de Sabbat en ce 18 août 29, en fin de journée, entièrement au nord de la Palestine, près de la frontière syro-phénicienne.

« Jésus sort d’une synagogue, entouré des apôtres et du peuple. Elle se trouve sur la place centrale du village, sans arbre, où des malades attendent Jésus. Il n’y a pas eu de miracles parmi eux. Jésus passe, se penche sur eux, les bénit et les réconforte sans les guérir. Jésus semble connaître des femmes et leurs enfants qu’il caresse et des hommes de tout âge.

Dans un coin de la place, se tient une femme avec un petit garçon. Elle ne paraît pas être de l’endroit et semble d’une condition sociale plus élevée que les autres avec un vêtement plus ouvragé et des galons et des plis…Sur la tête, elle a un voile très léger, comme de la mousseline tant il est aérien…Elle tient par la main un bel enfant qui a environ sept ans. Il est même robuste mais dépourvu de vivacité. Il reste tranquille, la tête penchée, tenant la main de sa maman, indifférent à tout ce qui se passe.

La femme regarde mais n’ose s’approcher du groupe qui s’est formé autour de Jésus. Elle semble indécise, se demandant si elle va y aller et craignant d’avancer. Finalement, elle prend un moyen terme : attirer l’attention de Jésus. Elle voit qu’il a pris dans ses bras un bébé tout rose et tout riant qu’une mère lui a présenté et que, en parlant avec un petit vieux, il le serre contre son cœur en le berçant. Elle se penche sur son enfant et lui dit quelque chose. L’enfant lève la tête, un visage triste, aux yeux fermés. Il est aveugle.

« Pitié pour moi, Jésus ! » dit-il.

La plainte de cette voix enfantine déchire l’air tranquille de la place et parvient au groupe. Jésus se retourne et voit. Il se déplace immédiatement avec une sollicitude affectueuse, sans même rendre à sa mère le bébé qu’il tient dans ses bras. Grand et très beau, il se dirige vers le pauvre petit aveugle qui, après avoir crié, a de nouveau baissé la tête et c’est en vain que sa mère le presse de réitérer son appel.

Jésus parvient en face de la femme. Il la regarde. Elle aussi le dévisage puis, timidement, elle baisse les yeux. Jésus l’aide. Il a rendu l’enfant qu’il avait dans les bras ;

« Femme, c’est ton fils ?

- Oui, Maître, c’est mon premier-né.»

Jésus caresse sa petite tête inclinée. Il paraît ne pas avoir vu la cécité du petit garçon. Mais c’est peut-être intentionnellement pour que sa mère formule sa demande.

« Le Très-Haut a donc béni ta maison avec de nombreux enfants et en te donnant d’abord le garçon consacré au Seigneur.

- Je n’ai qu’un garçon : lui et trois fillettes et je n’en aurai pas d’autres…Elle sanglote.

- Pourquoi pleures-tu, femme ?

- Parce que mon fils est aveugle, Maître !

- Et tu voudrais qu’il voie. Peux-tu croire ?

- Je crois, Maître. On m’a dit que tu as ouvert des yeux qui étaient fermés. Mais mon petit est né avec des yeux desséchés. Regarde-le, Jésus. Sous les paupières, il n’y a rien…»

Jésus lève vers lui le petit visage précocement sérieux et le regarde en soulevant de son pouce les paupières. Dessous, c’est le vide. Il reprend la parole en tenant d’une main la pauvre frimousse en attente ;

« Alors pourquoi es-tu venue, femme ?

- Parce que…je sais que c’est plus difficile pour mon enfant…mais s’il est vrai que tu es l’Attendu, tu peux le faire. Ton Père a créé les mondes…Ne pourrais-tu faire, toi, deux pupilles à mon enfant ?

- Tu crois que je viens du Père, le Seigneur très haut ?

- Je le crois et aussi que tu peux tout. »

Jésus la regarde comme pour apprécier la foi qui est en elle et sa pureté. Il sourit puis il dit :

« Enfant, viens vers moi.»

Et il le conduit par la main sur un muret haut d’un demi-mètre qui s’élève le long de la route, une sorte de parapet pour protéger la maison de la route. Quand l’enfant est bien en place sur le muret, Jésus devient sérieux, imposant. La foule se presse autour de lui, de l’enfant et de sa mère anxieuse. Jésus a son visage inspiré, il paraît plus grand et imposant. Il pose sur la tête de l’enfant ses mains ouvertes mais avec les deux pouces sur les orbites vides. Il lève la tête et prie intensément, sans remuer les lèvres. Puis il dit :

« Vois ! Je le veux ! Et loue le Seigneur !, et à la femme :

- Que ta foi soit récompensée. Voici ton fils qui sera ton honneur et ta paix. Montre-le à ton mari et son amour pour toi renaîtra et ta maison connaîtra de nouveaux jours de bonheur.»

La femme a poussé un cri perçant de joie en voyant qu’une fois enlevé les pouces divins, à la place des orbites vides deux yeux magnifiques bleu foncé, comme ceux du Maître, la fixent, étonnés et heureux, sous la frange des cheveux noirs. Aussitôt, tout en tenant son fils serré contre son cœur, elle s’agenouille aux pieds du Maître et s’écrie :

« Tu sais même cela ? Ah ! Tu es vraiment le Fils de Dieu. »

Elle baise son vêtement et ses sandales, puis se relève, transfigurée par la joie. Elle dit :

« Ecoutez-moi tous. Je viens de la terre lointaine de Sidon. Je suis venu parce qu’une autre mère m’a parlé du Rabbi de Nazareth. Mon mari, juif et marchand, a dans cette ville ses comptoirs pour commercer avec Rome. Riche et fidèle à la Loi, il a cessé de m’aimer lorsque, après lui avoir donné un garçon malheureux, je lui ai enfanté trois filles et qu’ensuite, je suis devenue stérile. Il s’est éloigné de notre maison et, sans être répudiée, j’étais dans la même situation que si je l’avais été. Je savais déjà qu’il voulait se libérer de moi pour avoir, d’une autre femme, un héritier capable de continuer le commerce et de profiter des richesses paternelles. Avant de partir, je suis allé trouver mon époux et je lui ai dit : « Attends que je revienne. Si je rentre avec un fils encore aveugle, répudie-moi. Sinon, ne blesse pas à mort mon cœur et ne refuse pas un père à tes enfants.» Et lui m’a juré : « Pour la gloire du Seigneur, femme, je te jure que si tu me ramènes l’enfant guéri – je ne sais pas comment tu pourras faire puisque ton ventre n’a pas su lui donner des yeux - , je reviendrai à toi comme aux jours de notre premier amour.» Le Maître ne pouvait rien savoir de mon chagrin d’épouse et pourtant, il m’a consolé même pour cela. Gloire à Dieu et à toi, Maître et Roi ! »

La femme se jette de nouveau à genoux, pleurant de joie.

« Va ! Dis à Daniel, ton mari, que Celui qui a créé les mondes, a donné deux claires étoiles pour pupilles au petit garçon consacré au Seigneur. Car Dieu est fidèle à ses promesses et il a juré que celui qui croit en lui verra toutes sortes de prodiges. Qu’il soit maintenant fidèle au serment qu’il t’a fait et qu’il ne commette pas de péché d’adultère. Dis cela à Daniel. Va et sois heureuse. Je vous bénis, toi et cet enfant et avec toi, ceux qui te sont chers.»

La foule forme un chœur de louanges et de félicitations et Jésus entre dans une maison voisine pour se reposer.

Vision et dictée du 15 août 1944, tome 7, p 351, § 473.

Jésus a complété cette vision en dictant une instruction. Il dit :

« Pour ceux qui ont foi en lui, Dieu dépasse toujours les demandes de ses enfants : il leur donne encore davantage. La femme venue de Sidon pour me trouver, avec les deux épées enfoncées dans le secret de son cœur, n’a osé me parler que de l’une. C’est qu’il est plus pénible de dévoiler certaines souffrances intimes que de dire : « Je suis malade.» Mais je lui ai aussi accordé le second miracle.

Aux yeux du monde, il semblera toujours qu’il est beaucoup plus facile de rétablir la concorde entre deux époux séparés pour un problème désormais résolu que de donner deux pupilles à deux yeux qui sont nés sans en avoir. Mais non, il n’en est pas ainsi. Pour Celui qui est le Seigneur et le Créateur, faire deux pupilles est une chose très simple, comme de rendre à un cadavre le souffle de la vie…Il suffit qu’il le veuille pour le pouvoir. Car cela dépend de sa seule volonté à lui. Mais quand il s’agit de concorde entre les hommes, il faut la « volonté » des hommes unie au désir de Dieu. Dieu ne fait que rarement violence à la liberté humaine. La plupart du temps, il vous laisse libres d’agir à votre guise.

Cette femme, certaine de revenir à la maison avec son fils guéri, mérite un double miracle. Elle mérite aussi ce difficile prodige d’ouvrir les yeux de l’esprit de son conjoint, ces yeux qui lui imputaient une faute qui n’existait pas. Elle avait pour elle la raison, car reprocher à une mère un défaut de naissance, c’est de la sottise et de la cruauté. Son cœur est déjà brisé par la vue de son enfant malheureux. Elle a deux fois pour elle la raison car, abandonnée par son mari depuis qu’elle est stérile et connaissant son intention de divorcer, elle reste cependant « l’épouse ».

Ô épouses, comme il est différent, votre langage d’aujourd’hui ! Mais aussi comme est différent ce que vous obtenez de Dieu et de votre époux ! Et les familles se détruisent de plus en plus.

Comme toujours, en accomplissant ce miracle, j’ai dû donner un signe qui le rende encore plus incisif. L’enseignement n’est pas dans l’éclat de mon pouvoir surnaturel, mais dans la foi, dans l’humilité, dans la fidélité au conjoint, dans le bon chemin qu’il vous faut prendre… Tournez-vous vers le Seigneur votre Dieu qui a établi le mariage pour que l’homme et la femme ne restent pas seuls… Maintenant que trop de femmes sont des étrangères pour leur mari, je dis : « Celles qui n’aiment pas leur compagnon avec leur âme, leur esprit et leur chair, le poussent à l’adultère. Et, de même que je demanderai raison à l’homme de son péché, je le ferai aussi pour celle qui ne l’a pas commis mais en est la cause.» Il faut savoir comprendre le Loi de Dieu dans toute son étendue et toute sa profondeur et il faut savoir la vivre en pleine vérité.»

39. Les deux meurtriers sauvés de la lèpre.

Cet épisode, survenu le 5 septembre 29 est l’épilogue du miracle réalisé l’année précédente, le 18 juin 28 (cf §22). Abel est l’adolescent accusé à tort par trois meurtriers confondus par un stratagème de Jésus et devenus lépreux. Malgré leur acte, l’assassinat d’un homme, Abel veut les sauver de leur cruelle condition d’infection.

« Le massif escarpé de Jiphtaël domine au nord en fermant l'horizon. Mais là où commencent les pentes éboulées de ce groupe de montagnes, et surplombent presque à pic, la route des caravanes qui de Ptolémaïs va vers Sephoris et Nazareth, il y a de nombreuses cavernes entre les blocs de roches qui débordent de la montagne, suspendus sur les abîmes, établis pour servir de toits et de bases à ces antres.

Comme toujours, près des routes les plus importantes, isolés, mais en même temps assez proches pour être vus et secourus par les voyageurs, se tiennent des lépreux. Une petite colonie de lépreux qui jettent leurs cris d'avertissement et d'appel en voyant Jésus passer avec Jean et Abel. Abel lève son visage vers eux en disant :

« Celui-ci est Celui dont je vous ai parlé. Je le conduis aux deux que vous savez. N'avez-vous rien à demander au Fils de David ?

- Ce que nous demandons à tout le monde: du pain, de l'eau, pour nous rassasier pendant que passent les pèlerins. Après, en hiver, c'est la faim…

- Je n'ai pas de nourriture aujourd'hui, mais j'ai avec moi le Salut… »

Mais l'invitation qui suggestionne de recourir au Salut n'est pas accueillie. Les lépreux quittent la pente, tournent le dos et font le tour de l'éperon de la montagne pour voir si d'autres pèlerins arrivent par l'autre route.

- Je crois que ce sont des marins gentils ou tout à fait idolâtres. Ils sont venus depuis peu, chassés de Ptolémaïs. Ils venaient d'Afrique. Je ne sais pas comment ils sont tombés malades. Je sais que, partis sains de leurs pays, et après avoir fait un long parcours autour des côtes africaines pour charger de l'ivoire, et aussi je crois, des perles pour les vendre aux marchands latins, ils sont arrivés ici malades. Les magistrats du port les ont isolés et ils ont même brûlé leur bateau. Les uns sont allés vers les routes de la Syro-Phénicie, les autres ici. Ces derniers sont les plus malades, car ils ne marchent quasi plus. Mais ils ont l'âme encore plus malade. J'ai essayé de leur donner un peu de foi… Ils ne demandent que de la nourriture…

- Dans les conversions, il faut avoir de la constance. Ce qui ne réussit pas en une année, réussit en deux ou davantage. Il faut insister pour leur parler de Dieu, même s'ils ressemblent aux rochers qui les abritent. 

- Je fais mal alors de penser à leur nourriture ?… Je m'étais mis à leur apporter toujours de la nourriture avant le sabbat car, pendant le sabbat, les hébreux ne voyagent pas et personne ne pense à eux…

- Tu as bien fait. Tu l'as dit. Ce sont des païens, par conséquent plus soucieux de la chair et du sang que de l'âme. L'affectueux souci que tu as de leur faim, éveille leur affection envers l'inconnu qui pense à eux. Et quand ils t'aimeront, ils t'écouteront même si tu parles d'autre chose que de la nourriture. L'amour dispose toujours à suivre celui que l'on a appris à aimer. Ils te suivront un jour sur les chemins de l'esprit.

Les œuvres de miséricorde corporelle aplanissent le chemin pour celles spirituelles, et elles le rendent tellement libre et aplani que l'entrée de Dieu en un homme, préparé de cette manière à la divine rencontre, arrive à l'insu de l'individu lui-même…

Jésus délivre alors un long enseignement qui termine par :

Un jour vous serez prêtres de mon Église. Vous serez donc les médecins et les maîtres de l'esprit. Rappelez-vous ces paroles que je vous dis. Ce ne sera pas le nom que vous porterez, ni votre habit, ni les fonctions que vous exercerez, qui vous feront prêtres, c'est-à-dire ministres du Christ, maîtres et médecins des âmes, mais ce sera l'amour que vous posséderez qui vous fera tels. Il vous donnera tout ce qu'il faut pour l'être, et les âmes, toutes différentes entre elles, arriveront à une unique ressemblance : celle du Père, si vous savez les travailler avec l'amour.

- Oh! Quelle belle leçon, Maître! dit Jean.

- Mais nous, arriverons-nous jamais à être ainsi ? ajoute Abel. »

Jésus regarde l'un et l'autre, puis il passe un bras au cou des deux et les attire à Lui, l'un à droite, l'autre à gauche, et il dépose un baiser sur les cheveux en disant:

« Vous y arriverez car vous avez compris l'amour. »

Ils marchent encore pendant quelque temps, de plus en plus difficilement à cause des difficultés du chemin taillé presque au bord de la montagne. Au-dessous, tout au loin, il y a une route sur laquelle on voit cheminer les gens.

« Arrêtons-nous là, Maître. Là-bas, tu vois, de cette plate-forme rocheuse, les deux descendent avec une corde un panier aux passants, et au-delà de cette plate-forme se trouve leur grotte. Maintenant je les appelle. »

Et, s'avançant, il jette un cri, alors que Jésus et Jean restent en arrière, cachés par des arbres touffus. Quelques instants, et puis un visage… appelons-le visage parce qu'il est au sommet d'un corps, mais cela pourrait aussi s'appeler museau, monstre, cauchemar… se montre au-dessus d'un bouquet de mûries.

« Toi ? Mais tu n'étais pas parti pour les Tabernacles ?

- J'ai trouvé le Maître, et je suis revenu en arrière. Il est ici !

Si Abel avait dit: “Jéhovah est suspendu sur votre tête” très probablement aurait été moins soudain et moins respectueux le cri, le geste, l'élan des deux lépreux - car pendant qu'Abel parlait, l'autre aussi s'était amené - en se jetant dehors, sur la plate-forme, en plein soleil, et en se prosternant le visage contre terre, tout en criant :

« Seigneur, nous avons péché. Mais ta miséricorde est plus grande que notre péché! »

Ils le crient sans même s'assurer si Jésus est vraiment là, ou s'il est encore loin, en train de venir vers eux. Leur foi est telle qu'elle leur fait voir, même ce que leurs yeux à cause des plaies des paupières et de la rapidité de leur prosternement, n'ont certainement pas vu.

Jésus avance pendant qu'ils répètent :

« Seigneur, notre péché ne mérite pas le pardon, mais tu es la Miséricorde! Seigneur Jésus, par ton Nom, sauve-nous. Tu es l'Amour qui peut vaincre la Justice.

- Je suis l'Amour. C'est vrai. Mais au-dessus de Moi, il y a le Père. Et Lui est la Justice » dit avec sévérité Jésus, en s'avançant avec Jean sur le sentier. »

Les deux lèvent leurs visages défigurés, et ils le regardent à travers les larmes qui coulent mêlées à la pourriture. Horrible la vue de ces visages ! Vieux ? Jeunes ? Qui est le serviteur ? Qui est Aser ? Impossible de le dire. La maladie les a rendus égaux, en en faisant deux formes horribles et nauséabondes.

Comment doit leur apparaître Jésus, debout au milieu du sentier, avec le soleil qui l'enveloppe de ses rayons et fait resplendir ses blonds cheveux, je ne sais. Je sais qu'ils le regardent et puis se couvrent le visage en gémissant: «  Jéhovah ! La Lumière ! Mais ensuite, ils crient encore : Le Père t'a envoyé pour sauver. Lui t'appelle sa dilection. Lui se complaît en Toi. Lui ne refusera pas que tu nous donnes le pardon.

- Le pardon ou la santé ?

- Le pardon, crie l'un. Et l'autre : … et puis la santé. Ma mère meurt de chagrin à cause de moi. 

- Si Moi je vous pardonne, il reste toujours la justice des hommes, pour toi, surtout. Que vaut alors mon pardon pour rendre ta mère heureuse? tente Jésus pour faire dire les paroles qu'il attend pour opérer le miracle.

- Il vaut. Elle est une vraie israélite. Elle veut pour moi le sein d'Abraham. Et il n'est pas pour moi ce lieu où l'on attend le Ciel, car j'ai trop péché.

- Trop, tu l'as dit.

- Trop !… C'est vrai… Mais Toi… Oh! ce jour-là, il y avait ta Mère… Où est ta Mère maintenant ? Elle avait pitié de la mère d'Abel. Je l'ai vu. Et si maintenant elle entendait, elle aurait pitié de la mienne. Jésus, Fils de Dieu, pitié au nom de ta Mère!…

- Et que feriez-vous après ?

- Après ? Ils se regardent effrayés. Après, c'est la condamnation des hommes, c'est le mépris ou la fuite, l'exil. »

Devant la perspective de la guérison, ils tremblent comme s'ils perdaient le salut. Comme l'homme tient à la vie! Les deux, pris dans le dilemme de guérir et d'être condamnés par la loi humaine, ou de vivre lépreux, préfèrent presque vivre lépreux. Ils le disent, ils l'avouent par ces paroles :

« Le supplice est horrible ! » Il le dit surtout celui que je comprends qu'il est Aser, l'un des deux homicides…

- C'est horrible. Mais, au moins ce n'est que justice. Vous, vous le donniez à cet innocent, toi, pour quelle fin louche, toi, pour une poignée d'argent.

- C'est vrai ! O mon Dieu! Mais lui nous a pardonné. Pardonne Toi aussi. Eh bien, nous mourrons, mais notre âme sera sauvée.

- La femme de Joël fut lapidée comme adultère. Les quatre enfants vivent dans la gêne avec sa mère, car les frères de Joël les ont chassés comme bâtards, pour s'emparer des biens de leur frère. Vous le savez?

- Abel nous l'a dit…

- Et qui remédie à leur malheur ? »

La voix de Jésus est un tonnerre, c'est vraiment la voix du Dieu Juge, et elle est effrayante. Seul, dans le soleil, debout et raide, c'est vraiment une figure d'épouvante. Les deux le regardent effrayés. Bien que le soleil doive exacerber leurs plaies, ils ne bougent pas, comme ne bouge pas Jésus qui en est tout enveloppé. Les éléments perdent leur puissance dans ces heures des âmes…Aser dit après un moment :

« Si Abel veut m'aimer tout à fait, qu'il aille trouver ma mère et qu'il lui dise que Dieu m'a pardonné et…

- Moi, je ne t'ai pas pardonné encore.

- Mais tu vas le faire parce que tu vois mon cœur… Et il lui dira que tout ce qui m'appartient aille aux enfants de Joël, de par ma volonté. Que je meure ou que je vive, je renonce à la richesse qui m'a rendu vicieux. »

Jésus sourit. Il se transfigure en son sourire qui le fait passer d'un visage sévère à un visage plein de pitié, et c'est d'une voix toute changée qu'il dit :

« Je vois votre cœur. Levez-vous, et élevez votre esprit vers Dieu pour le bénir. Séparés comme vous l'êtes du monde, vous pouvez vous en aller, sans que le monde s'enquière de vous. Et le monde vous attend pour vous donner la possibilité de souffrir et d'expier.

- Tu nous sauves, Seigneur ?! Tu nous pardonnes ?! Tu nous guéris ?!

- Oui. Je vous laisse la vie car la vie est une souffrance surtout pour qui a des souvenirs comme les vôtres. Mais maintenant vous ne pouvez sortir d'ici. Abel doit venir avec Moi, il doit aller comme tous les hébreux à Jérusalem. Attendez son retour : il coïncidera avec votre guérison. Il s'occupera de vous amener au prêtre et de prévenir ta mère. Je dirai à Abel ce qu'il doit faire et comment il doit le faire. Pouvez-vous croire à mes paroles, même si je m'en vais sans vous guérir ?

- Oui, Seigneur. Cependant, répète-nous que tu pardonnes à notre esprit. Cela, oui. Ensuite, tout viendra quand tu voudras.

- Je vous pardonne. Renaissez avec un esprit nouveau et ayez la volonté de ne plus pécher. Souvenez-vous qu'en plus de vous abstenir du péché, vous devez accomplir des actes de justice destinés à annuler complètement votre dette aux yeux de Dieu, et que par conséquent votre pénitence doit être continue parce que grande, bien grande, est votre dette ! Les tiennes en particulier concernent tous les commandements du Seigneur. Penses-y et tu verras qu'il n'en faut exclure aucun. Tu as oublié Dieu, tu as fait de tes sens ton idole, tu as fait des jours de fête des délires d'oisiveté, tu as offensé et déshonoré ta mère, tu as contribué au meurtre et à la volonté du meurtre, tu as volé l'existence et as voulu voler un fils à sa mère, et tu as privé quatre enfants de père et de mère, tu as été luxurieux, tu as fait de faux témoignages, tu as désiré impudiquement la femme qui était fidèle à son époux défunt, tu as désiré ce qui appartenait à Abel, au point de vouloir supprimer Abel pour t'emparer de ses biens.

Aser gémit à chaque affirmation :

- C'est vrai, c'est vrai!

- Comme tu vois, Dieu aurait pu te réduire en cendres sans recourir aux châtiments des hommes. Il t'a épargné pour que Moi, je puisse en sauver un de plus. Mais l'œil de Dieu te surveille et son Intelligence se souvient. Allez » et il se tourne pour revenir dans le bois près d'Abel et de Jean qui s'étaient mis à l'abri sous les arbres de la pente.

Et les deux, encore défigurés, souriants peut-être - mais qui peut dire quand sourit un lépreux ? - avec la voix particulière des lépreux, stridente, métallique, discontinue, avec de brusques changements de ton, pendant que Lui descend la montagne par le sentier effrayant, entonnent un psaume.

« Ils sont heureux ! dit Jean.

- Moi aussi, dit Abel.

- Je croyais que tu allais les guérir tout de suite, dit encore Jean.

- Moi aussi, comme tu le fais toujours.

- C'étaient de grands pécheurs. Cette attente est juste pour qui a tant péché. Maintenant écoute, Ananias…

- Je m'appelle Abel, Seigneur, dit le jeune homme étonné et il regarde Jésus comme pour se demander: “Pourquoi se trompe-t-il ?” Jésus sourit :

- Pour Moi, tu es Ananias, car vraiment tu sembles né de la bonté du Seigneur. Sois-le de plus en plus et écoute. Au retour des Tabernacles, tu iras dans ta ville pour dire à la mère d'Aser de faire ce que veut son fils, et le plus rapidement possible, en donnant pour réparer tout sauf un dixième. Et cela par pitié pour la vieille mère qui avec toi quittera Bethléem de Galilée et ira à Ptolémaïs rejoindre son fils qui, avec toi, la rejoindra avec son compagnon. Toi, après avoir installé la femme chez une disciple de la ville, tu iras prendre ce qu'il faut pour la purification des lépreux et tu ne les quitteras pas avant que tout soit fait. Que le prêtre ne soit pas de ceux qui connaissent le passé, mais quelqu'un d'autres endroits.

- Et ensuite ?

- Ensuite, tu reviens chez toi ou bien tu te réunis aux disciples. Et eux, une fois guéris, prendront le chemin de l'expiation. Moi, je dis l'indispensable et je laisse ensuite l'homme libre d'agir… »

Et ils descendent, descendent, infatigables malgré les difficultés du chemin et la chaleur du soleil… Infatigables, mais silencieux pendant un long moment. Puis Abel rompt le silence pour dire :

« Seigneur, puis-je te demander une grâce ?

- Laquelle ?

- De me laisser aller dans ma ville. Je regrette de te quitter. Mais cette mère…

- Va, mais ne t'attarde pas. Tu auras à peine le temps de rejoindre Jérusalem.

- Merci, Seigneur ! Je n'irai trouver qu'elle, la pauvre vieille, qui a honte de tout, depuis qu'Aser a péché. Mais elle va encore sourire. Que dois-je lui dire, en ton nom ?

- Que ses larmes et ses prières ont obtenu grâce et que Dieu l'engage à espérer de plus en plus et la bénit. Mais avant de nous quitter, faisons la pause pendant une heure, pas plus. Ce n'est pas le moment de s'arrêter. Et puis tu iras de ton côté, Jean et Moi du nôtre, et par des raccourcis. Et toi, Jean, tu iras en avant, chez ma Mère. Tu lui porteras ce sac avec les vêtements de lin et tu viendras avec ceux de laine. Tu iras lui dire que je veux la voir et que je l'attends dans le bois de Mathatias, celui de l'épouse. Tu le connais. Ne parle qu'avec elle et reviens vite… »

Et après avoir lacé de nouveau leurs sandales, ils se mettent en route. L'ombre du bois et le vent qui vient du nord les aident à supporter la lourdeur de l'heure encore chaude, bien qu'elle ne soit plus torride comme dans les mois de plein été. »

Vision et dictée du 19/8/1946, tome 7, § 476, p 371.

Abel, qui a pris le nom d’Ananias, signifiant « Dieu est Grâce », deviendra un disciple très actif dans l’entourage de Jésus et des apôtres. C’est probablement lui qui accueille Saul à Damas et qui le baptise, avant de devenir évêque de la ville et de mourir en martyr.

Les deux meurtriers, Aser et le serviteur de la victime, sont pardonnés et guéris. Aser abandonnera ses biens au profit des orphelins de la victime. Le troisième complice, Jacob, demeurera lépreux.

40. Les dix lépreux de Samarie et le nouveau Ephrem.

Venant du nord de la Samarie en direction de Jérusalem en ce 27 août 29, les apôtres discutent longuement entre eux, tout en marchant, à propos de la mésentente ancestrale entre le peuple juif et les Samaritains.

«…Un cri se fait entendre, venant d’un monticule dominant le hameau qu’ils longent en cherchant la voie d’accès.

« Jésus ! Rabbi Jésus ! Fils de David et notre Seigneur, aie pitié de nous.

- Des lépreux ! Partons, Maître, sinon le village va accourir et nous retenir dans les maisons » conseillent les apôtres.

Mais les lépreux ont l’avantage d’être en avance sur eux, montés sur le chemin, mais à cinquante mètres au moins du village. Ils descendent en boitant et courant vers Jésus en répétant leur cri.

« Entrons dans le village, Maître, ils ne peuvent pas y aller » conseillent certains apôtres. Mais d’autres disent :

« Déjà, des femmes viennent regarder. Si nous entrons nous éviterons les lépreux mais pas ceux qui nous auront reconnus et voudront nous garder.»

Et pendant qu’ils se demandent que faire, les lépreux s’approchent de plus en plus de Jésus, qui sans souci des « mais » et des « si » des apôtres, poursuit son chemin. Les apôtres se résignent à le suivre tandis que les femmes, accompagnées d’enfants accrochés à leurs jupons, et quelques vieillards restés dans le village viennent voir, en se tenant à une distance prudente des lépreux. Ceux-ci s’arrêtent à quelques mètres de Jésus et supplient encore :

« Jésus, aie pitié de nous ! »

Jésus les regarde un instant, puis sans s’approcher de ce groupe de douleur, il demande :

« Êtes-vous de ce village ?

- Non, Maître, de différents endroits. Mais cette montagne où nous demeurons donne de l’autre côté sur la route de Jéricho et cet endroit est bon pour nous…

- Dans ce cas, rendez-vous au village le plus proche de votre montagne et montrez-vous aux prêtres.»

Et Jésus reprend sa marche en se déplaçant sur le bord du chemin pour ne pas effleurer les lépreux qui le regardent partir, sans avoir obtenu autre chose qu’une lueur d’espoir dans leurs pauvres yeux malades. Arrivé à leur hauteur, Jésus lève la main pour les bénir.

Les villageois, déçus, rentrent chez eux…Les lépreux grimpent de nouveau sur la montagne pour aller vers leur grotte ou vers la route de Jéricho.

« Tu as bien fait de ne pas les guérir. Les habitants ne nous auraient plus laissé partir…

- Oui, et il faudrait arriver à Ephraïm avant la nuit.»

Jésus marche en silence. La route est très sinueuse car elle suit les caprices de la montagne au pied de laquelle elle est taillée et le village est désormais caché à la vue par les tournants…Mais une voix les rejoint :

« Louange au Dieu Très-Haut et à son vrai Messie. En lui se trouvent toute puissance, sagesse et pitié ! Louange au Dieu Très-Haut qui, en lui, nous a accordé la paix. Louez-le vous tous, hommes de Judée et de Samarie, de Galilée et de Transjordanie…Voici accomplie la prophétie de Balaam. L’Etoile de Jacob resplendit sur le ciel rétabli de la patrie réunie par le vrai Berger…Ecoutez la parole d’Elie, peuples de Palestine et comprenez-la. C’est le Seigneur, suivez-le !...Voici la Lumière qui passe parmi nous. Ouvrez les yeux, ô aveugles spirituels et voyez.».

L’un des lépreux les suit de plus en plus près, même sur la grand-route qu’ils ont fini par atteindre, en désignant Jésus aux pèlerins.

Les apôtres, agacés, se retournent deux ou trois fois en intimant au lépreux, parfaitement guéri, de se taire. Et, la dernière fois, ils vont jusqu’à le menacer. Mais lui, cessant un instant de s’égosiller pour s’adresser à tous, répond :

« Et que voulez-vous ? Que je ne proclame pas le prodige que Dieu a fait pour moi ? Voulez-vous que je ne le bénisse pas ?

- Bénis-le dans ton cœur et tais-toi, lui répondent-ils, fâchés.

- Non, je ne puis me taire. C’est Dieu qui met ces mots sur mes lèvres.» Et il reprend à haute voix : « Habitants des deux côtés de la frontière, arrêtez-vous pour adorer celui qui règnera au nom du Seigneur… Nous, le peuple qui a cheminé dans les ténèbres, nous allons marcher vers la grande Lumière qui a surgi, vers la Vie, et sortir de la région de la mort…Il n’y a plus qu’un seul Royaume : celui du Christ du Seigneur… Hosanna aux prodiges qu’il accomplit !...»

Il est intarissable. La foule augmente, les gens se groupent, encombrant la route. Les habitants d’un petit village, près duquel ils se trouvent maintenant, s’unissent aux passants.

« Mais fais-le taire, Seigneur ! C’est un Samaritain : les gens le disent. Il ne doit pas parler de toi si tu ne permets même pas que nous te précédions en t’annonçant ! » disent les apôtres, contrariés.

«  Mes amis, je vous répète les paroles de Moïse à Josué qui se plaignaient des prophètes dans les campements : « Serais-tu jaloux pour moi, à ma place ? » Mais je vais m’arrêter et je vais le renvoyer pour vous faire plaisir.»

Il se retourne, s’arrête et appelle le lépreux guéri qui accourt et se prosterne devant Jésus en baisant la poussière.

« Lève-toi. Et les autres, où sont-ils ? N’étiez-vous pas dix ? Les neufs autres n’ont pas éprouvé le besoin de remercier le Seigneur. Eh quoi ? Sur dix lépreux dont un seul était Samaritain, il ne s’est trouvé que cet étranger pour éprouver le besoin de revenir rendre gloire à Dieu, avant de retourner lui-même à la vie, à la famille ? Et on l’appelle « Samaritain »… La parole s’exprime-t-elle dans une langue étrangère, si elle est comprise par les étrangers et pas par son peuple ? »

Il tourne ses yeux magnifiques sur une assistance originaire de toute la Palestine. Son regard a un éclat insoutenable…Plusieurs baissent la tête et éperonnent leurs montures ou s’éloignent à pied…Jésus baisse les yeux sur le Samaritain agenouillé à ses pieds et son regard se fait très doux. Il lève la main en un geste de bénédiction et dit :

« Lève-toi et pars. Ta foi a sauvé en toi quelque chose de plus que la chair. Avance dans la lumière de Dieu. Va.»

L’homme baise de nouveau la poussière et avant de se lever, demande :

« Un nom, Seigneur ! Donne-moi un nom nouveau puisque tout est neuf en moi et pour toujours.

- Dans quelle terre nous trouvons-nous ?

- Dans le pays d’Ephraïm.

- Alors, tu t’appelleras désormais Ephrem, parce que c’est deux fois que la Vie t’a donné la vie. Va.»

L’homme se lève et s’éloigne. Les gens de l’endroit voudraient bien retenir Jésus, mais il quitte la route à la recherche d’une grotte pour dormir.»

Vision et dictée du 29 août 1946, tome 7, p 425, § 483.

L’évangéliste Luc (17, 11-19) est le seul à rapporter ce miracle de guérison des dix lépreux dont un seul d’entre eux, samaritain, vient remercier Jésus.

41. La bourrasque de vent anéantie.

A Nobé, à peu de distance au nord de Jérusalem, au début septembre 29.

« C’est un bourg groupé, assez bien tenu. Les habitants sont restés à l’intérieur des maisons car il y a beaucoup de vent. Mais quand les disciples viennent prévenir que Jésus est là, voilà que toutes les femmes, les enfants et les vieillards que l’âge a retenus chez eux, s’attroupent autour de Jésus, qui s’est arrêté sur la petite place principale. Le village étant sur une hauteur, l’œil découvre Jérusalem au sud.

Les gens sont tendus, car habitués à être écrasés sous l’orgueil des prêtres et des pharisiens, ils sont timides…Mais Jésus les met tout de suite à l’aise en prenant dans ses bras une fillette qui fait ses premiers pas, en faisant une caresse au vieillard et en disant :

« Vous ne m’aviez pas encore vu ?

- De loin…Passer sur la route…Certains hommes t’ont aperçu au Temple. Mais pour nous, qui sommes si proche de la ville, c’est encore plus difficile d’obtenir ce qu’ont les autres en venant de loin, dit le vieillard.

- C’est toujours comme ça, père. Ce qui semble faciliter les choses, les complique au contraire, parce que tous s’appuient sur la pensée que c’est tout simple. Mais nous allons maintenant faire connaissance. Rentre chez toi, père. L’automne fait souffler ses vents et ils ne sont pas favorables aux patriarches.

- Je suis hélas resté seul. Le jour n’a plus de valeur pour moi…

- Sa fille s’est mariée loin d’ici et sa femme est morte aux Encénies, explique une femme.

- Jean, tu ne dois pas parler ainsi, aujourd’hui que tu as le Rabbi avec toi. Tu l’as tant désiré ! lui dit une vieille femme.

- C’est vrai. Mais…tu es le Messie, n’est-ce pas ?

- Oui, père.

- Alors que puis-je désirer de plus, maintenant que j’ai vu et que s’est accomplie la promesse faite à Abraham ? Un jour où j’étais au Temple - ma Lia se purifiait de son unique enfantement et j’étais auprès d’elle, et, avant nous, une femme avait accompli le rite, une femme qui était à peine plus âgée qu’une enfant – un vieillard chanta en embrassant le Bébé de cette toute jeune Mère : « Maintenant Seigneur, laisse ton serviteur s’en aller en paix puisque mes yeux ont vu le Sauveur. » Ce nouveau-né, c’était toi. Ah ! Pour moi, quel bonheur ! Alors j’ai prié le Seigneur en disant : « Fais que moi aussi, je puisse mourir après l’avoir connu.» Maintenant, je te connais. Tu es ici. La main de mon Seigneur est posée sur ma tête. Sa voix m’a parlé. L’Eternel m’a exaucé…

- Tu ne veux pas attendre de voir son règne ? demande une femme.

- Non, Marie. Les fêtes ne sont pas pour les vieillards. Et moi, je ne crois pas ce que disent la plupart des gens. Je me rappelle les paroles de Siméon… Il a annoncé une épée dans le cœur de cette jeune Femme, car le Sauveur ne sera pas aimé de tout le monde…Non, je préfère mourir et attendre là-bas sa grâce et son Règne…

- Père, tu vois plus clair que les jeunes. Mon Royaume est celui des Cieux. Mais pour toi, ma venue n’est pas ruine car tu sais croire en moi. Allons chez toi. Je reste avec toi.»

On se rend alors à une maisonnette blanche au milieu des jardins dépouillés de leurs feuilles arrachées par le vent.

Sans se soucier du vent qui ne fait que forcir et soulève la poussière, depuis le seuil de la cuisine, Jésus commence un discours par une parabole mettant en scène un roi incompris de ses sujets. Il termine par :

« …Que personne ne se laisse abattre s’il a péché et s’est repenti, s’il s’est trompé et reconnaît son erreur. Qu’il vienne à la Source qui efface les erreurs et qui procure lumière et sagesse, qu’il se désaltère auprès d’elle, car elle brûle de se donner et elle est venue du Ciel pour se livrer aux hommes.»

Jésus se tait. Seul le vent fait entendre ses hurlements de plus en plus forts. En haut le la colline où se trouve Nobé, les rafales s’acharnent tellement que les arbres font entendre des craquements effrayants. Les habitants sont obligés de rentrer chez eux…

C’est, en effet, une vraie tornade qui arrive du nord sur le village. Des branches tombent, des tuiles volent, des murets de terrasse peu résistants s’écroulent avec fracas. Un noyer et un pommier se tordent comme s’ils voulaient s’arracher du sol.

Jésus rentre dans la maison, avec les quatre apôtres hébergés.

« Quel malheur se prépare, soupire le vieux Jean.

- Oui. Ceux qui sont dans les cabanes, je ne sais pas comment ils vont faire…» dit Pierre.

Au fracas du vent qui croît toujours plus et frappe la maison avec de la terre et des débris, au point qu’il semble tomber une grêle fine, se mêlent des cris de femmes de plus en plus proches. Ce sont des épouses épouvantées, des mères angoissées :

« Nos maris ! Nos fils ! Ils sont sur les chemins. Nous avons peur. Un mur de la maison abandonnée s’est écroulé…Seigneur ! Jésus ! Pitié ! »

Jésus se lève, ouvre non sans mal la porte que la bourrasque repousse de toute sa force. Des femmes, courbées pour résister au vent gémissent en tendant les bras.

« Entrez. N’ayez pas peur ! » dit Jésus.

Et il regarde le ciel et les arbres sur le point d’être déracinés.

« Rentre, Jésus ! Tu vois comme les branches s’abattent et les tuiles tombent ? Il n’est pas prudent de rester dehors, crie Jude.

- Pauvres oliviers ! C’est de la grêle. Là où elle tombe, la récolte est perdue » observe Pierre.

Au lieu de rentrer, Jésus sort tout à fait dans le tourbillon qui tord son vêtement et soulève ses cheveux. Il ouvre les bras, prie, ordonne : « Assez ! Je le veux ! », puis il rentre.

Le vent pousse un dernier mugissement puis il tombe tout d’un coup. Le silence qui se fait après pareil fracas est impressionnant. Il l’est tellement que des maisons se montrent des visages stupéfaits. Les signes de la tempête demeurent : feuilles, branches arrachées, lambeaux de rideaux. Mais tout est tranquille. Le firmament répond à la terre, qui n’est plus bouleversée, par un éclaircissement des nuages qui, de noirs, deviennent clairs, se dispersent sans faire de dégâts, mais en laissant tomber une pluie fine qui achève de purifier l’air souillé par tant de poussière.

« Que s’est-il donc passé ?

- C’est fini ?

- La fin semblait venue et maintenant il fait beau ! »

Des voix s’interrogent d’une maison à l’autre. Les femmes qui étaient accourues près de Jésus se hâtent de sortir.

« Le Seigneur ! Le  Seigneur est avec nous ! Il a fait un miracle ! Il a arrêté le vent ! Il a brisé les nuages ! Hosanna ! Hosanna ! Louange au Fils de David ! Paix ! Bénédiction ! Le Messie est avec nous. Le Saint ! Alléluia ! »

Tout le village déverse ses habitants, les vrais et ceux qui s’y trouvent occasionnellement, c’est-à-dire les apôtres et les disciples qui accourent tous vers la maisonnette où se trouve Jésus. Chacun veut l’embrasser, le toucher, l’exalter.

« Louez le Très-Haut. C’est lui le Maître des vents et de l’eau. S’il a écouté son Fils, cela a été pour récompenser la foi et l’amour que vous lui avez témoignés.»

Il voudrait bien les congédier mais qui pourrait calmer un village en fête, excité par un miracle évident ? Les efforts de Jésus sont vains. Il sourit avec patience, tandis que le vieillard qui l’héberge baise sa main gauche qu’il arrose de larmes.

Voici les premiers hommes, essoufflés, apeurés, qui reviennent de Jérusalem. Ils redoutent je ne sais quel malheur, mais voient le peuple en fête.

« Qu’y a-t-il ? Que s’est-il passé ? Mais vous n’avez pas eu la tempête ? De la montagne, on voyait la ville disparaître sous les nuages de poussière. Nous croyions qu’elle était écroulée. Or ici, tout est normal !

- Le seigneur ! Le Seigneur ! Il est venu à temps pour nous sauver de la ruine. Seule est tombée la maison maudite, quelques tuile et branches. Et vous ? Qu’est-il arrivé à Jérusalem ? »

Les questions et les réponses s’entrecroisent, mais les hommes se fraient un passage pour aller vénérer le Sauveur. Ensuite seulement, ils racontent la frayeur des citadins : tous s’enfuyaient des cabanes dans les maisons, les propriétaires des oliviers pleuraient déjà leur récolte. Quand soudain, le vent s’était calmé et le ciel s’était éclairci en laissant tomber un peu de pluie…et toute la ville était dans la stupéfaction. »

Vision et dictée du 6 septembre 1946, tome 7, p 474, § 489.

42. Les enfants du caravanier de Petra.

Mi-septembre 29, c’est la première fois que Jésus se rend dans cette région à l’est de la Mer Morte.

« Jésus poursuit sa marche sur la route miliaire qu’il vient de reprendre en direction du sud. Les habitants du voisinage les plus enflammés contre lui ne cessent de le talonner, en attirant l’attention des voyageurs.

Un homme, un riche marchand, conduit une longue caravane en route vers le nord. Stupéfait, il les observe et arrête son chameau. Tous les autres font de même. Il regarde Jésus, il regarde les apôtres, désarmés et d’un aspect si bienveillant ; il regarde ces gens qui arrivent en criant et en menaçant et, curieux, il les interpelle :

« C’est le Nazaréen maudit, le fou, le possédé. Nous ne voulons pas de lui dans nos murs ! »

Le marchand n’en écoute pas plus. Il fait faire demi-tour à son chameau, crie quelque chose à un homme qui le suivait de près et aiguillonne l’animal qui, en quelques foulées, rejoint les apôtres.

« Au nom de votre Dieu, lequel d’entre vous est Jésus de Nazareth ? demande-t-il au dernier petit groupe de quatre disciples.

- Pourquoi veux-tu savoir cela ? Viens-tu l’importuner, toi aussi ? Ses compatriotes n’y suffisent-ils pas ?

- Je vaux mieux qu’eux et je demande une grâce. Ne me repoussez pas. Je vous le demande au nom de votre Dieu.»

Il y a dans la voix de l’homme quelque chose qui persuade les disciples et Simon répond :

« C’est le premier de tous, à l’avant, avec les deux plus jeunes.»

L’homme éperonne de nouveau sa monture et les rejoint :

« Seigneur ! …Ecoute un malheureux…

- Que veux-tu ? dit Jésus en se retournant, étonné.

- Je suis de Pétra, Seigneur. Je transporte pour le compte d’autrui des marchandises venant de la mer Rouge jusqu’à Damas. Je ne suis pas pauvre mais c’est comme si je l’étais. J’ai deux enfants, Seigneur, et le mal les a pris aux yeux : Ils sont aveugles, l’un tout à fait, le premier à avoir pris la maladie, l’autre presque aveugle et il le sera bientôt complètement. Les médecins ne font pas de miracles, mais toi, oui.

- Comment le sais-tu ?

- J’ai, parmi mes connaissances, un riche marchand qui te connaît. Il arrive qu’il fasse escale dans mon entrepôt et je suis quelquefois à son service. A la vue de mes enfants, il m’a dit : « Seul Jésus de Nazareth pourrait les guérir. Pars à sa recherche.» Je l’aurais bien fait, mais j’ai peu de temps et je dois suivre les routes les plus indiquées.

- Quand as-tu vu Alexandre ?

- Entre vos deux fêtes de printemps. Depuis lors, j’ai fait deux autres voyages mais je ne suis jamais tombé sur toi. Seigneur, aie pitié !

- Homme, je ne puis descendre à Pétra et toi tu ne peux pas quitter la caravane…

- Si, c’est possible. Arisa est un homme de confiance. Je l’envoie en avant. Il ira lentement. Moi, je vole à Pétra. J’ai un chameau plus rapide que le vent du désert et plus agile qu’une gazelle. Je prends les enfants et un autre serviteur fidèle. Je te rejoins, tu les guéris…Ah ! Si la lumière éclairait les étoiles noires de leurs yeux maintenant couverts d’un nuage épais ! Et je poursuivrais ma route tandis qu’eux retourneront chez leur mère. Je vois que tu continues, où te diriges-tu ?

- J’allais à Debon…

- N’y va pas, ce sont des endroits maudits. Ne te soustrais pas aux malheureux, Seigneur, pour être présent auprès des impies.»

Plusieurs lui donnent raison…

« Je sais que je suis abject pour vous, habitants d’Israël. Je suis incirconcis, je ne mérite pas que l’on m’écoute. Mais toi, tu es le Roi du monde et nous sommes, nous aussi dans le monde…

- Ce n’est pas cela. Comment peux-tu croire que je fasse, moi, ce que les médecins n’ont pu accomplir ?

- Parce que tu es le Messie de Dieu et que ce sont des hommes. Tu es le Fils de Dieu. C’est Misace qui me l’a dit et je le crois. Tu peux tout, même pour un pauvre homme comme moi.»

La réponse est pleine d’assurance et l’homme la complète en se laissant glisser à terre, sans même faire agenouiller le chameau et en se prosternant de tout son long dans la poussière.

« Ta foi est plus grande que celle de beaucoup. Va ! Tu sais où est le mont Nébo ?

- Oui, Seigneur. C’est une montagne. Nous aussi, nous connaissons Moïse. Il est trop grand pour que nous l’ignorions, mais toi, tu es plus grand encore. Il y a autant de différence entre Moïse et toi, qu’entre un rocher et une montagne.

- Va à Pétra. Moi, je t’attendrai sur le mont Nébo…

- Il y a un village au pied, pour les visiteurs. On y trouve des auberges. J’y serai d’ici dix jours au plus. Je forcerai la bête…

- Va ! Et reviens le plus tôt possible. Je dois aller ailleurs…»

Après avoir donné des ordres, il remonte sur son chameau et part vers le sud au galop. Jésus et ses disciples se remettent en route en modifiant leur parcours.

Quelques jours plus tard, Jésus est en train de proposer une parabole à des habitants d’un village et à des bergers arrêtés sur la route qui grimpe de la vallée au mont Nébo…

« Mais voilà que l’homme de Pétra, suivi d’un serviteur, arrive et se fraie un chemin en criant. Tous les deux portent un enfant dans les bras.

« Laissez-moi passer. Seigneur, je ne me suis pas trop fait attendre ?

- Non, homme, viens auprès de moi.»

Les gens s’écartent pour le laisser passer. Il s’approche de Jésus et s’agenouille pour mettre par terre une fillette dont la tête est bandée de lin. Son serviteur l’imite en déposant un petit garçon aux yeux éteints.

« Ce sont mes enfants, Maître Seigneur ! » dit-il. Dans cette courte phrase, tremble toute la souffrance et l’espérance d’un père.

« Tu as fait preuve d’une grande foi, homme. Et si je t’avais déçu ? Si tu ne m’avais pas trouvé ? Si je te disais que je ne puis les guérir ?

- Je ne le croirais pas. Je dirais que tu t’es caché pour éprouver ma foi et je te chercherais jusqu’à ce que je te trouve.

- Et la caravane ? Et les profits ?

- Qu’est-ce en comparaison de toi, qui peux guérir mes enfants et me donner une foi pleine d’assurance en toi ?

- Découvre le visage de la fillette, ordonne Jésus.

- Je le garde couvert car elle souffre beaucoup de la lumière.

- Ce ne sera qu’un instant de souffrance » dit Jésus.

Mais la petite fille se met à pleurer désespérément et refuse qu’on lui enlève la bande.

« Elle croit que tu vas lui faire mal avec du feu, à l’instar des médecins, explique le père qui se débat pour écarter de la bande les mains de l’enfant.

- Oh ! Ne crains rien, fillette, comment t’appelles-tu ? »

La petite pleure sans mot dire. C’est son père qui répond pour elle :

« Tamar, du lieu où elle est née. Et le garçon, Fara.

- Ne pleure pas, Tamar. Tu ne vas pas souffrir. Sens mes mains : je n’ai rien dans les doigts. Viens sur mes genoux. En attendant, je vais guérir ton frère et il te dira ce qu’il a éprouvé. Viens ici, mon petit.»

Le serviteur pousse près de ses genoux le pauvre petit aveugle, aux yeux éteints par le trachome. Jésus lui fait une caresse sur la tête et lui demande :

« Sais-tu qui je suis ?

- Jésus de Nazareth, le Rabbi d’Israël, le Fils de Dieu.

- Veux-tu croire en moi ?

- Oui.»

Jésus lui met la main sur les yeux en lui couvrant plus de la moitié du visage. Il dit :

« Je le veux ! Et que la lumière des pupilles ouvre la voie à la lumière de la foi.»

Puis il retire sa main. L’enfant pousse un cri en portant ses menottes à ses yeux et s’exclame :

« Papa ! Je vois ! »

Mais il ne court pas vers son père. Dans sa spontanéité enfantine, il s’attache au cou de Jésus, lui dépose un baiser sur les joues et reste ainsi, attaché à son cou, avec sa petite tête qui se réfugie sur l’épaule de Jésus pour habituer ses pupilles au soleil.

La foule crie au miracle tandis que le père essaie de détacher le petit garçon du cou de Jésus.

« Laisse-le. Il ne m’ennuie pas. Seulement, Fara, dis à ta sœur ce que je t’ai fait.

- Une caresse, Tamar. Comme la main de maman. Oh ! Sois guérie toi aussi et nous jouerons de nouveau ensemble ! »

Avec encore un peu d’hésitation, la petite fille se fait mettre sur les genoux de Jésus qui voudrait la guérir sans même toucher la bande. Mais les scribes et leurs compagnons se mettent à crier :

« C’est truqué : l’enfant y voit ! C’est un coup monté pour abuser de la bonne foi des villageois !

- Ma fille est malade. Moi…

- Laisse tomber. Toi, maintenant, Tamar, soit gentille et laisse-moi t’enlever les bandes.»

La fillette, convaincue, laisse faire. Quel spectacle, quand tombe la dernière bande ! Deux plaies rouges, croûteuses, enflées, occupent la place des yeux et il en coule des larmes et du pus. De la foule s’élève un murmure d’horreur et de pitié, tandis que l’enfant porte ses mains à son visage pour se protéger de la lumière qui doit la faire souffrir horriblement ; sur les tempes rougissent de récentes brûlures. Jésus écarte ses menottes et effleure légèrement cette ruine en y appuyant la main et en disant :

« Père, toi qui a créé la lumière pour la joie des vivants et qui a donné des pupilles même aux moucherons, rends la lumière à cette créature qui t’appartient, afin qu’elle te voie et croie en toi, et que, de la lumière de la terre, elle entre par la foi dans celle de ton Royaume.»

Il retire sa main…

« Oh ! » s’écrie la foule.

Il n’y a plus de plaies mais la petite garde les yeux fermés.

« Ouvre-les, Tamar. N’aie pas peur. La lumière ne te fera aucun mal.»

La fillette obéit avec quelque crainte et, en ouvrant ses paupières, elle découvre deux petits yeux noirs bien vifs.

« Papa ! Je vois ! »

Et elle aussi s’abandonne sur l’épaule de Jésus pour s’habituer lentement à la lumière. La foule est en émoi, tandis que l’homme de Pétra se jette aux pieds de Jésus en sanglotant de joie.

« Ta foi a obtenu sa récompense. Dorénavant, que ta reconnaissance porte ta foi en l’Homme à une plus haute sphère : à la foi dans le vrai Dieu. Lève-toi et partons.»

Jésus pose par terre la fillette qui sourit de bonheur et se sépare du garçon en se levant. Il voudrait fendre le cercle des gens qui l’entourent :

« Tu devrais demander la guérison toi aussi pour tes yeux voilés » dit un disciple à un vieil homme que l’on conduit par la main.

- Moi ?! Moi ?! Je ne veux pas voir la lumière par un démon. Au contraire, je crie vers toi, Dieu éternel ! Ecoute-moi. A moi ! Les ténèbres absolues ! Mais que je ne vois pas le visage du démon, de ce sacrilège, de cet usurpateur…! Que tombent les ombres sur mes yeux pour toujours…»

C’est lui qui semble être un démon ! Dans son paroxysme, il se frappe les orbites comme s’il voulait faire éclater les yeux.

« Ne crains rien : tu ne me verras pas. Les Ténèbres ne veulent pas de la Lumière et la Lumière ne s’impose pas à ceux qui la repoussent. Je pars, vieil homme. Tu ne me verras plus sur la terre. Mais tu me verras tout de même ailleurs.»

Alors Jésus commence à descendre la route tandis qu’on entend les hurlements des ennemis, excités par le vieil homme en furie. Désolé, l’homme de Pétra, portant dans ses bras sa fillette effrayée qui pleure, murmure :

« C’est pour moi, Seigneur ! A cause de moi ! Toi qui a montré tant d’amour pour moi ! Et moi pour toi ! J’ai placé dans la tente sur le chameau des cadeaux pour toi. Mais que sont-ils en comparaison des insultes que je t’ai attirées ? J’ai honte d’être venu à toi…

- Non, homme. C’est mon pain amer de chaque jour et tu es le miel qui l’adoucit. Il y a toujours plus de pain que de miel mais il suffit d’une goutte de miel pour rendre doux beaucoup de pain.

- Tu es bon…Mais dis-moi au moins ce que je dois faire pour soigner ces blessures.

- Garde la foi en moi. Pour le moment, comme tu le peux et autant que tu le peux. Dans quelques temps…Oui, mes disciples viendront jusqu’à Pétra et au-delà. Alors, suis leur enseignement car c’est moi qui parlerai en eux.»

Tout en bas, sur la voie romaine, sont arrêtés trois chameaux avec un baldaquin. L’homme se dirige vers une tente et y prend des paquets :

« Voilà, dit-il, en les offrant à Jésus. Ils te seront utiles. Ne me remercie pas : C’est moi qui doit te bénir pour ce que tu m’as donné. Si tu peux le faire pour les incirconcis, bénis-moi avec mes enfants, Seigneur ! »

Et il s’agenouille avec les enfants, suivi par les serviteurs. Jésus étend les mains et prie à voix basse, les yeux fixés au ciel.

« Va ! Sois juste et tu trouveras Dieu sur ton chemin, alors tu le suivras sans plus le perdre. Adieu, Tamar ! Adieu, Fara ! »

Il les caresse avant qu’ils montent, avec les serviteurs, un par chameau…Deux petites mains brunes se penchent à travers les rideaux et l’on entend deux voix d’enfants :

« Adieu, Seigneur Jésus ! Adieu, père ! »

Alors l’homme se penche jusqu’à terre et baise les vêtements de Jésus, puis il monte en selle et part à l’opposé vers le nord.»

Visions et dictées du 22 septembre 1946, tome 7, p 536, § 499 et du 24 septembre 1946, tome 8, p 11, § 501.

43. L’aveugle-né, envoyé à la citerne de Siloé.

Le 13 octobre 29 est un jour de Sabbat à Jérusalem.

« Jésus, avec ses apôtres, sort de la maison de Joseph de Séphoris, mais au lieu de se diriger vers la Porte d’Hérode, il lui tourne le dos pour aller vers l’intérieur de la ville. A peine a-t-il eu le temps de faire quelques pas sur la rue plus large, que Judas attire son attention sur un jeune homme qui s’avance vers eux, en tâtant les murs avec son bâton, son visage sans yeux levé un peu haut, avec la démarche particulière des aveugles. Ses habits sont pauvres mais propres. Il doit être bien connu à Jérusalem car plusieurs le montrent du doigt et certains lui disent :

« Homme ! Aujourd’hui, tu t’es trompé de route. Tu as dépassé tous les chemins du Mont Moriah, tu es déjà à Bézéta.

- Aujourd’hui, je ne demande pas d’argent, répond l’aveugle en continuant vers le nord de la ville

- Maître, observe-le. Il a les paupières soudées ou plutôt, il n’a pas de paupières. Son front rejoint ses joues sans aucune cavité et il semble ne pas avoir de globes oculaires dessous. Il est né ainsi, le malheureux et il mourra de même sans avoir vu une seule fois la lumière du soleil ni le visage d’un homme. Maintenant, Maître, dis-moi : Pour être ainsi puni, il a certainement péché. Mais s’il est né aveugle, comme c’est certain, comment peut-il avoir péché avant de naître ? Ce sont ses parents qui ont péché et Dieu les a punis en le faisant naître comme ça ? »

Les autres apôtres, Isaac et Marziam, se serrent près de Jésus pour entendre sa réponse, de même Joseph d’Arimathie, adossé à un portail élevé. On entend la réponse dans le silence qui s’est fait :

«  Ni lui, ni ses parents n’ont péché plus que ne pèche tout homme : peut-être moins encore, car la pauvreté est souvent un frein au péché. Mais il est né ainsi pour que, une fois encore, soient manifestées en lui la puissance et les œuvres de Dieu. Je suis la Lumière venue dans le monde pour que les hommes, qui ont oublié Dieu ou perdu son image spirituelle, voient et se souviennent, et pour ceux qui cherchent Dieu, ou lui appartiennent déjà, soient confirmés dans la foi et dans l’amour…Tant que je suis dans le monde, je suis lumière et témoignage, parole, chemin et vie, sagesse, puissance et miséricorde. Va donc chercher l’aveugle et amène-le ici.

- André, vas-y, je veux rester là et voir ce que fait le Maître. » répond Judas en montrant Jésus.

Celui-ci s’est penché sur le chemin poussiéreux, a craché sur un petit tas de terre et est en train de délayer avec le doigt la poussière dans la salive pour former une boulette de boue. Puis il étend la boue sur ces deux index en restant ainsi, mains tendues…André revient en tenant par la main l’aveugle qui s’époumone :

« Je ne veux pas d’argent. Laisse-moi partir. Je sais où se trouve celui qu’on appelle Jésus et je vais pour demander…

- C’est Jésus qui est devant toi » lui dit André en s’arrêtant devant le Maître.

Contrairement à son habitude, Jésus ne pose aucune question à l’homme. Il lui étend aussitôt sur les paupières closes un peu de la boue qu’il a sur les index et il lui ordonne :

« Maintenant, rends-toi le plus vite possible à la citerne de Siloé, sans t’arrêter pour parler avec quelqu’un.»

L’aveugle, le visage barbouillé de boue, reste un instant perplexe et il ouvre les lèvres pour parler, puis il referme la bouche et obéit. Il commence par marcher lentement comme s’il était pensif ou bien déçu, puis il presse le pas en rasant le mur avec son bâton…Les deux habitants de Jérusalem présents ont un rire sarcastique et parlent en hochant la tête….Joseph d’Arimathie le suit vers le sud de la ville alors que Jésus tourne vers l’ouest.

Arrivés, Joseph s’arrête à demi caché par une haie de buis. Les deux hommes s’avancent tout près de la fontaine et observent l’aveugle qui s’approche avec précaution, tâtant le mur humide, plonge la main dans le bassin. Puis, il se lave les yeux à trois reprises. La troisième fois, il presse aussi sur son visage l’autre main en laissant tomber son bâton et en poussant un cri comme s’il souffrait. Il retire lentement ses mains et son cri de douleur se fait cri de joie :

« Oh ! Très-Haut ! Je vois ! »

Il se jette à terre, comme vaincu par l’émotion, met ses mains sur ses yeux pour les protéger, les serre contre ses tempes, à la fois impatient de voir mais gêné par la lumière, tout en répétant :

«  J’y vois ! J’y vois ! C’est donc cela, la terre ! La lumière ! L’herbe, dont je ne connaissais que la fraîcheur…»

Il se lève tout en restant courbé, comme quelqu’un qui porte un poids…Il murmure :

«  Et ceci, c’est l’eau…Voilà ! C’est ainsi que je la sentais entre mes doigts, froide et coulante, mais je ne la connaissais pas…Ah ! Quelle est belle ! Comme tout est beau ! »

Il lève la tête et voit un arbre…Il s’en approche, le touche, tend la main, attrape une petite branche, l’observe en riant…Il voit une femme qui vient à la fontaine avec un bébé sur son sein. Et cette femme lui rappelle sa mère au visage inconnu. Alors, levant les bras au ciel, il s’écrit :

« Sois béni, Très-Haut, pour la lumière, pour ma mère et pour Jésus.»

Puis il part en courant, abandonnant là son bâton désormais inutile…Les deux hommes sont partis vers la ville dès qu’ils ont vu le miraculé. Le quartier d’Ophel est maintenant en pleine ébullition. On questionne, on répond.

« Vous l’aurez confondu avec quelqu’un d’autre…

- Non, te dis-je. Je lui ai demandé : « Est-ce bien toi, Sidonia surnommé Bartolmaï ? »

- Mais comment est-ce arrivé ?

- Je l’ai vu qui courait sans bâton avec deux yeux au visage…

- Courons chez lui pour savoir…»

Joseph d’Arimathie se trouve pris par le vacarme. Il arrive quand, d’une autre ruelle, surgissent les deux hommes avec trois autres : un scribe, un prêtre et un troisième. Ils se fraient un passage avec autorité et cherchent à entrer dans la maison bondée.

Appuyé à une table, l’aveugle guéri répond à ceux qui l’interrogent, des pauvres gens du quartier, le plus pauvre de tous :

« Comment ils se sont ouverts ? Cet homme, que l’on appelle Jésus, m’a barbouillé les yeux avec de la terre mouillée et il m’a dit d’aller me laver à la fontaine de Siloé. J’y suis allé, je me suis lavé et mes yeux se sont ouverts et j’ai vu.

- Mais comment as-tu fait pour trouver le Rabbi ?... On ne sait jamais où il est…

- Hé ! Hier soir, un de ses disciples est venu et il m’a donné deux pièces de monnaie en me disant : « Pourquoi ne cherches-tu pas à voir ? » Je lui ai répondu : «  J’ai cherché mais je ne trouve jamais ce Jésus qui accomplit des miracles. Je le cherche depuis qu’il a guéri Annalia qui est de mon quartier. Il a repris : «  Je suis l’un de ses apôtres et ce que, moi, je lui demande, il le fait. Viens demain à Bézéta et cherche la maison de Joseph le Galiléen, celui du poisson sec, Joseph de Séphoris…Tôt ou tard, il passera par-là, alors moi, je t’indiquerai au Maître ». J’ai répondu : «  Mais demain, c’est le Sabbat ». Il m’a dit : «  Si tu veux guérir, c’est le moment car après on quitte la ville…

« Mais il ne me guérira pas un jour de Sabbat. Il m’a alors répliqué : «  Fais ce que je te dis et le jour du Sabbat tu verras le soleil.» Et j’y suis allé. Qui ne l’aurait pas fait ? Si c’est son apôtre qui l’affirme ! Il a d’ailleurs ajouté : « Je suis celui que Jésus écoute le plus et je viens exprès, car tu me fais pitié et je veux que, après avoir été tellement bafouée, sa puissance resplendisse. C’est toi, un aveugle de naissance, qui la fera resplendir. » Alors je m’y suis rendu… (et il répète sa guérison).

« Faites sortir le garçon. Nous voulons l’interroger » crient les cinq hommes.

Le jeune se fraie un chemin et sort sur le seuil.

«  Où est celui qui t’a guéri ?

- Je l’ignore…

- Ne mens pas aux docteurs de la Loi et au prêtre !...

- Je ne trompe personne…

- Mais où allait-il ?

- Qu’est-ce que j’en sais ?... Un aveugle peut-il dire où va quelqu’un d’autre ?...

- Suis nous chez les chefs des pharisiens.

- Pourquoi ? Qu’ont-ils à faire de moi ?...Qu’attendez-vous de moi ?

- Que tu fasses une déposition. C’est le Sabbat. Or cet acte a été accompli pendant le Sabbat. Il doit être enregistré à cause du péché : le tien et celui de ce satan.

- C’est vous qui êtes Satan, c’est vous qui êtes péché ! Et je devrais venir déposer contre celui qui m’a fait du bien ? Vous êtes ivres …

- Assez, homme ! Ignores-tu que des châtiments sont prévus pour ceux qui s’opposent aux magistrats ?

- Moi, je ne sais rien. Je suis ici et j’y reste.

Une dispute éclate. Joseph d’Arimathie intervient et calme tous les intervenants. Finalement, grâce à la confiance qu’il a auprès du peuple, un accord est trouvé et l’aveugle est conduit au Temple suivi par un cortège de gens.

Dans la salle, devant les nombreux scribes et pharisiens, Joseph essaie de disculper Jésus, en disant qu’il a assisté à toute la manœuvre préméditée et organisée par l’apôtre Judas. L’aveugle est à nouveau interrogé sur la manière dont s’est passée la guérison. Il termine par :

« …Celui qui m’a ouvert les yeux, c’est un prophète et plus grand qu’Elie avec le fils de la veuve Sarepta. Car si Elie a fait revenir l’âme dans l’enfant, ce Jésus m’a donné ce que je n’avais jamais perdu, ne l’ayant jamais eu : la vue. Et si, en un éclair, il m’a fait des yeux avec rien qu’un peu de boue, alors qu’en neufs mois ma mère, avec sa chair et son sang, n’a pas réussi à me les faire, il doit être grand comme Dieu qui avec de la boue a créé l’homme.»

L’aveugle est alors accusé de mentir sur son état d’aveugle, il est chassé, puis repris et accusé avec ses parents totalement abasourdis par le refus de croire à son infirmité depuis sa naissance par des pharisiens qui, à bout d’arguments fallacieux, jettent dehors le fils, le père et la mère :

« Tu es né entièrement dans le péché, tu as l’esprit difforme autant et plus que ne l’était ton corps et tu prétends nous faire la leçon ? Va-t-en, misérable avorton et fais-toi satan avec ton séducteur. Dehors, tout le monde, plèbe imbécile et pécheresse ! »

Les trois expulsés décident alors d’aller louer Dieu à la synagogue avant la fin du Sabbat. Mais ils y seront rejetés.

Après le repas du soir à Nobé, Joseph vient raconter à Jésus les péripéties survenues à l’aveugle et sa famille, en précisant bien, qu’étant présent sur les lieux du miracle, il a découvert comment avait agi Judas pour provoquer cette guérison un jour de sabbat. Par un gros mensonge, Judas refuse d’admettre son implication. Joseph conseille à Jésus d’éviter de venir à Jérusalem pendant un certain temps. Jésus temporise et calme les apôtres :

« Paix ! Paix ! Ce n’est rien. L’aveugle guéri est sur le chemin du Royaume. Qu’a-t-il donc perdu ? Il est dans la Lumière. N’est-il donc pas fils de Dieu plus qu’auparavant ? Ne confondez pas les valeurs ! Paix ! »

Vision et dictée du 10 et 11 octobre 1946, tome 8, p 89, § 510 et 511.

Une autre vision et une dictée du 25 octobre 1946, tome 8, p 157, § 518 complète ce miracle par un enseignement magistral :

Quelques temps après, Jésus est entré à Jérusalem et se dirige vers le Temple malgré l’avis de recherche lancé contre lui et l’hostilité grandissante. A la Cour des Juifs, il a fait les prières rituelles.

«…Jésus est sorti du Temple et il prend la rue qui va vers l’Ophel, quand, au croisement des chemins qui mènent au mont Sion, il tombe sur l’aveugle-né, guéri depuis peu, qui, chargé de paniers pleins de pommes parfumées, marche allégrement en plaisantant avec d’autres jeunes également chargés. Peut-être la rencontre passerait-elle inaperçue pour le jeune homme, puisqu’il ignore les visages de Jésus et des apôtres. Mais Jésus, lui, n’ignore pas le visage du miraculé et il l’appelle. Sidonia, dit Bartolmaï, se retourne et observe d’un air interrogateur cet homme de grande taille, majestueux malgré la simplicité de son vêtement, qui le hèle par son nom en se dirigeant vers une ruelle.

« Viens ici », ordonne Jésus.

Le jeune homme s’approche, sans poser son fardeau. Il regarde du coin de l’œil Jésus et, croyant avoir à faire à un acheteur de pommes, il lui dit :

« Mon patron les a déjà vendues, mais il en a encore, si tu en veux. Elles sont belles et bonnes, arrivées hier des vergers de Saron. Et si tu en achètes une grande quantité, tu auras une forte remise, car…»

Jésus lève la main droite en souriant pour arrêter la faconde du jeune homme :

« Je ne t’ai pas appelé pour acheter des pommes, mais pour me réjouir avec toi et bénir avec toi le Très-Haut qui t’a fait une grâce.

- Oh ! Oui ! Je ne cesse de le faire, à la fois pour la lumière que je vois et pour le travail que je puis faire, pour aider mes parents. J’ai fini par trouver un bon patron. Il n’est pas hébreu, mais il est bon. Les Hébreux ne voulaient pas de moi car…car ils savent que j’ai été chassé de la synagogue, explique le jeune homme en déposant ses paniers à terre.

- Ils t’ont chassé ? Pourquoi ? Qu’as ­tu fait ?

- Moi, rien, je t’assure ! C’est le Seigneur qui a agi. Un jour de Sabbat, il m’a fait rencontrer cet homme dont on dit qu’il est le Messie et lui m’a guéri, comme tu vois. Et c’est pour cela qu’ils m’ont chassé.

- Alors celui qui t’a guéri ne t’a pas vraiment rendu un bon service ! remarque Jésus pour le tester.

- Ne dis pas cela, homme ! C’est un blasphème de ta part ! Avant tout autre chose, il m’a montré que Dieu m’aime, puis il m’a donné la vue…Tu ne sais pas ce que c’est que « voir », car tu as toujours vu. Mais pour quelqu’un qui n’avait jamais vu…Oh !...C’est…Ce sont toutes les merveilles que l’on peut voir. Je peux t’affirmer que, lorsque j’ai vu, là-bas près de Siloé, j’ai ri et fondu en larmes, mais de joie, hein ? J’ai pleuré comme je n’avais jamais pleuré dans mon malheur. Car j’ai alors compris combien le Très-Haut était grand et bon. Et puis, je peux gagner ma vie, avec un travail convenable ; mais…il y a une chose que j’espère plus que tout : que ce miracle me permette de rencontrer l’homme qui se dit Messie et son disciple qui m’a…

- Et que ferais-tu, alors ?

- Je voudrais les bénir, lui et son disciple. Et je voudrais demander au Maître, qui doit vraiment venir de Dieu, de me prendre pour son serviteur.

- Comment ? A cause de lui, tu es anathème, tu as du mal à trouver du travail, tu peux même être puni davantage, et tu veux le servir ? Ignores-tu donc que les disciples de celui qui t’a guéri sont tous persécutés ?

- Hé ! Je le sais bien ! Mais c’est le Fils de Dieu, comme on le dit entre nous. Bien que ceux de là-haut, et il désigne le Temple, ne veulent pas qu’on l’appelle ainsi. Mais ne vaut-il pas la peine de tout quitter pour le servir, lui ?

- Tu crois donc au Fils de Dieu et à sa présence en Palestine ?
- J’y crois. Mais je voudrais le connaître, non seulement par l’intelligence, mais de tout mon être. Si tu sais qui il est et où il se trouve, dis-le moi pour que j’aille le trouver, que je le voie, que je croie complètement en lui et que le serve.
- Tu l’as déjà vu et il n’est pas nécessaire que tu le cherches. Celui que tu vois en ce moment et qui te parle, c’est le Fils de Dieu. »

… Pendant la durée d’un éclair, Jésus a dévoilé sa future splendeur, comme une sorte de transfiguration…Le jeune homme est maintenant par terre, la figure dans la poussière et il adore en disant :

« Je crois, Seigneur, mon Dieu !

- Lève-toi. Je suis venu dans le monde pour apporter la lumière et la connaissance de Dieu et pour éprouver les hommes et les juger. Mon temps est un temps de choix, d’élection et de sélection. Je suis venu pour que ceux qui sont purs de cœur et d’intention, les humbles, les doux, ceux qui pleurent et ceux qui savent donner aux diverses richesses leur valeur réelle et préférer les spirituelles aux matérielles, trouvent ce à quoi leur âme aspire. Je suis aussi venu pour ceux qui étaient aveugles, parce que les hommes ont élevé des murailles épaisses pour faire obstacle à la lumière, c’est-à-dire la connaissance de Dieu, voient clairs et pour que ceux qui se croient voyants deviennent aveugles…

- Dans ce cas, tu détestes une grande partie des hommes et tu n’es pas bon, comme tu prétends l’être. Si tu l’étais tu chercherais à ce que tous voient clair et que ceux qui y voient déjà ne deviennent pas aveugles » interviennent des pharisiens, arrivés de la rue principale, qui se sont prudemment approchés avec d’autres, derrière le groupe apostolique.
Jésus se retourne et les regarde…C’est un Jésus bien sévère qui fixe sur ses persécuteurs ses yeux de saphir et, lorsqu’il répond, sa voix n’a plus la note dorée de la joie mais celle du bronze et, comme le son du bronze, elle est incisive et sévère.

« Ce n’est pas moi qui désire que ceux qui aujourd’hui combattent la vérité, ne la voient pas. Mais ce sont eux-mêmes qui se bouchent les yeux pour ne pas voir et ils se rendent aveugles par leur libre volonté. Et le Père m’a envoyé pour que le tri se fasse et que l’on connaisse vraiment les fils de la Lumière et ceux des Ténèbres, ceux qui veulent voir et ceux qui veulent se rendre aveugles.

- Nous sommes peut-être nous aussi de ces aveugles ?

- Si vous l’étiez et cherchiez à voir, vous ne seriez pas fautifs. Mais c’est parce que vous dites : « Nous y voyons », mais ne voulez pas voir, que vous péchez. Votre péché demeure parce que vous ne cherchez pas à voir tout en étant aveugles.

- Et que devons-nous voir ?

- La Voie, la Vérité, la Vie. Un aveugle-né, comme l’était cet homme, peut toujours avec son bâton trouver la porte de sa maison et y entrer parce qu’il la connaît. Mais si on l’emmenait ailleurs, il ne pourrait passer la porte de la nouvelle maison parce qu’il ne saurait pas où elle se trouve et il se heurterait contre les murs.

Le temps de la Loi nouvelle est venu. Tout se renouvelle et un monde nouveau, un nouveau peuple, un nouveau royaume se lèvent. Maintenant, ceux du temps passé ne connaissent pas tout cela. Eux connaissent leur temps. Ils sont comme des aveugles conduits dans un nouveau pays où se trouve la maison royale du Père, mais ils n’en connaissent pas l’emplacement.

Je suis venu pour les conduire, les y introduire et pour qu’ils voient. Je suis moi-même la Porte par laquelle on accède à la maison du Père…Et je suis aussi celui qui est venu pour rassembler le troupeau resté sans guide et le mener dans un unique bercail : celui du Père. Je connais la porte du bercail, car je suis en même temps la Porte et le Berger ; j’y entre et en sors comme et quand je veux…

Jésus développe alors longuement tout le thème du bon berger et celui du Royaume de Dieu, fondé sur l’amour. Mais les pharisiens s’aigrissent de plus en plus dans leurs idées et vont même traiter Jésus de radoteur ! Jésus insiste encore pour terminer par :

« Par ma vie, offerte et consumée, les peuples deviendront un Peuple unique : le mien, le Peuple céleste des enfants de Dieu…»

Jésus, qui jusqu’alors a parlé à haute voix, s’adresse maintenant à voix basse à Sidonia resté tout le temps devant lui, avec à ses pieds son panier de pommes parfumées :

« Tu as tout oublié pour moi. Maintenant, tu vas certainement être puni et perdre ta place. Tu vois ? Je t’apporte toujours de la souffrance. Pour moi, tu as perdu la synagogue et maintenant tu vas perdre ton maître…

- Et à quoi ça pourrait me servir, si je te possède, toi ? Toi seul as de la valeur à mes yeux. Et je quitte tout pour te suivre, pourvu que tu me le permettes. Laisse-moi seulement porter ces fruits à leur acheteur et puis je suis à toi.

- Allons-y ensemble. Ensuite, nous irons chez ton père, car tu as un père et tu dois l’honorer en lui demandant sa bénédiction.

- Oui, Seigneur, tout ce que tu veux. Pourtant instruis-moi beaucoup, car je ne sais rien, pas même lire et écrire puisque j’étais aveugle.

- Ne t’en préoccupe pas. Ta bonne volonté te servira d’école.»

Et il s’éloigne pendant que la foule discute et se querelle même…»

Jean est le seul évangéliste qui rapporte ce miracle de l’aveugle-né avec un niveau de détail presque aussi important que celui de Maria Valtorta, puisqu’il y consacre un chapitre entier ( 9, 1-41). Il raconte notamment l’enquête menée par les pharisiens et termine en posant la question : Qui sont les vrais aveugles ?

Précisons aussi que, selon la tradition, l’aveugle Sidoine, dit Bartolmaï, devenu fervent disciple de Jésus, porterait aussi le nom de Restitut (vue restituée), proclamé saint, après sa venue en Gaule avec la famille de Lazare.

44. Le soldat romain accidenté et la femme folle.

Le 18 octobre 29, au nord-ouest de Jérusalem.

Jésus se trouve au milieu de montagnes. Des personnes le suivent en compagnie des apôtres et des disciples. Le pavage de la route bien entretenue prouve que c’est une voie romaine. Des passants fréquentent cette route ainsi qu’un détachement de soldats romains avec leur pas lourd dans un vrai tintamarre d’armes et de cuirasses. Ils se dirigent vers la même bourgade et après une courte halte, ils se remettent en marche. Quelques insultes des passants volent mais la discipline de la marche en colonne empêche les soldats d’y répondre.

Puis un jeune homme vient longuement questionner Jésus sur le niveau de sainteté qu’il faudrait avoir pour le suivre…

Les voilà près du village de Bétéron. Barthélemy, accompagné d’Etienne, rejoint Jésus pour lui raconter que, pendant qu’il parlait avec le jeune homme, un habitant du village, parent du pharisien Elchias, était venu le prier de le conduire immédiatement auprès de sa femme mourante.

« Allons-y. Je parlerai ensuite.

- Il nous a laissé un serviteur pour y aller.

- Faites-le venir et pressons le pas.» Le serviteur accourt et ils se saluent :

« De quoi meurt ta maîtresse ?

- De… Elle devait avoir un enfant mais il est mort dans son sein et son sang s’est corrompu. Elle délire comme une folle et va mourir. On lui a ouvert les veines pour faire tomber la fièvre, mais le sang est complètement empoisonné et elle doit mourir. On l’a descendue dans la citerne pour faire baisser sa température. Elle reste basse tant que la femme est dans l’eau glacée, puis elle est plus forte qu’avant et elle tousse, elle tousse…et elle va mourir.

- Naturellement ! Avec de tels soins ! grommelle Matthieu entre ses dents.

- Depuis quand est-elle malade ? » Le serviteur s’apprête à répondre quand arrive en courant, par la descente, le chef du manipule romain. Il s’arrête devant Jésus :

« Salut ! Tu es le Nazaréen ?

- C’est moi. Qu’attends-tu de moi ? »

Les disciples de Jésus accourent, croyant je ne sais quoi…

« Un jour, l’un de nos chevaux a heurté un enfant juif et tu l’as guéri pour empêcher les Hébreux de manifester contre nous. Maintenant, les pierres hébraïques du chemin ont fait tomber un soldat et il gît avec la jambe fracturée. Je ne puis m’arrêter, je suis de service. Personne ne veut de lui dans le village. Marcher lui semble impossible et moi je ne peux le traîner avec sa jambe fracturée. Je sais que tu ne nous méprises pas, comme le font tous les Hébreux…

- Tu veux que je guérisse le soldat ?

- Oui ! Tu as guéri aussi le serviteur du centurion et la petite fille de Valéria. Tu as sauvé Alexandre de la colère de tes compatriotes. Cela se sait, en haut lieu et en bas.

- Allons trouver le soldat.

- Et ma maîtresse ? demande le serviteur mécontent.

- Plus tard.»

Jésus se met à suivre le gradé qui dévore la route de ses longues jambes musclées. Mais, même en marchant ainsi devant tous, il trouve le moyen d’échanger quelques mots avec Jésus qui le suit :

« J’ai été avec Alexandre autrefois. Lui te…Il parlait de toi. Le hasard me met en ta présence aujourd’hui.

- Le hasard ? Pourquoi ne pas dire Dieu, le vrai Dieu ? »

Le soldat se tait un instant, puis il murmure, de façon que seul Jésus puisse entendre :

« Le vrai Dieu serait celui des Hébreux…Mais il ne se fait pas aimer. S’il est comme eux ! Ils n’ont même pas pitié d’un blessé…

- Le vrai Dieu est le Dieu des Hébreux, comme des Romains, des Grecs, des Arabes, des Parthes, des Scythes, des Ibères, des Gaulois, des Celtes, des Libyens et des Hyperboréens. Il n’y a qu’un seul Dieu ! Mais beaucoup ne le connaissent pas, d’autres le connaissent mal. S’ils le connaissaient bien, ils seraient comme des frères et il n’y aurait pas d’injustices, de haines, de calomnies, de vengeances, de luxure, de vols et d’homicides, d’adultères et de mensonges. Moi, je connais le vrai Dieu et je suis venu pour le faire connaître.

- On dit…Nous devons avoir toujours les oreilles à l’écoute pour tout rapporter aux centurions et eux au Proconsul. On dit que tu es Dieu. Est-ce vrai ? »

Le soldat est très…préoccupé. Il regarde Jésus par-dessous l’ombre de son casque et il semble effrayé.

« Je le suis.

- Par Jupiter ! Est-il donc vrai que les dieux descendent pour converser avec les hommes ? Avoir fait le tour du monde derrière les enseignes et venir ici, déjà vieux, pour trouver un dieu !

- Le Dieu unique. Pas un dieu » corrige Jésus.

Mais le soldat est anéanti à l’idée de précéder un dieu…Il ne parle plus…Il pense. Il réfléchit jusqu’au moment où, juste à l’entrée du village, ils trouvent le détachement arrêté autour du blessé qui gémit par terre.

« Voilà ! » dit le gradé avec beaucoup de concision.

Jésus se fraie un passage et s’approche. La jambe a une mauvaise fracture, le pied retourné vers l’intérieur et elle est déjà enflée et noirâtre. L’homme doit beaucoup souffrir et, voyant Jésus allonger une main, il supplie :

« Ne me fais pas mal ! »

Jésus sourit. Il effleure à peine du bout des doigts l’endroit où le cercle livide indique la fracture, puis il ordonne :

« Lève-toi !

- Mais il a une seconde fracture plus haut, à la hanche » explique le gradé, en voulant lui dire sûrement : « Et celle-là, tu ne la touches pas ? »

A ce moment un habitant de Bétéron survient :

« Maître, maître ! Tu perds ton temps avec ces païens et ma femme est en train de mourir !

- Va et amène-la-moi.

- Je ne peux pas. Elle est folle !

- Va et amène-la-moi, si tu as foi en moi.

- Maître, on n’arrive pas à la tenir. Elle est nue et on ne peut la vêtir. Elle est folle et déchire ses vêtements. Elle est mourante et il est impossible de la calmer.

- Va et amène-la-moi, si ta foi n’est pas inférieure à celle de ces païens.»

L’homme repart mécontent. Jésus regarde le Romain étendu à ses pieds :

« Et toi, tu sais avoir foi ?

- Moi, oui. Que dois-je faire ?

- Te lever.

- Attention, Camille, que…» commence à dire le gradé.

Mais le soldat est déjà debout, agile, guéri. Les juifs ne crient pas hosanna. L’homme guéri n’est pas un Hébreu. Ils semblent même contrariés ou du moins leurs visages expriment une critique de l’acte de Jésus. Mais les soldats, eux, ne boudent pas leur bonheur. Ils dégainent leurs courtes et larges dagues et les lèvent dans l’air après les avoir frappées sur leurs boucliers en signe de réjouissance. Jésus est au milieu du cercle des lames.

Le gradé le regarde. Il ne sait comment s’exprimer, que faire, lui, un homme près d’un dieu, lui, païen près de Dieu…Il réfléchit et il trouve qu’il doit au moins faire pour Dieu ce qu’il ferait pour César : il ordonne le salut militaire à l’empereur, un puissant « Ave », pendant que les lames scintillent quand ils les mettent presque horizontalement tout en haut de leurs bras tendus. Et, pas encore satisfait, le gradé lui dit à voix basse :

« Marche tranquillement, même de nuit. Les routes…toutes surveillées. Service contre les voleurs. Tu seras en sûreté. Moi…»

Il s’arrête, ne sachant qu’ajouter. Jésus lui sourit :

« Merci. Même avec les voleurs, fais preuve d’humanité. Sois fidèle à ton service, mais sans être cruel. Ce sont des malheureux, ils devront rendre compte de leurs actes devant Dieu. Va, et sois bon.

- Je le serai. Salut ! Je voudrais encore te voir… »

Jésus le regarde fixement, puis il dit :

« Nous nous reverrons. Sur un autre mont. » Et il répète : « Soyez bons. Adieu.»

Les soldats reprennent alors leur marche.

Jésus entre dans le village. Après quelques mètres, il voit venir à sa rencontre un groupe nombreux et hurlant. Il s’en détache un homme et une femme qui s’inclinent devant Jésus, la femme à genoux et l’homme, déjà vu, seulement courbé.

« Levez-vous et louez le Seigneur. Mais à toi, homme, je dois dire que ta conscience n’est pas nette. Tu t’es adressé à moi par égoïsme, non par amour pour moi, ni par foi en moi. Tu as douté de ma parole or tu sais qui je suis ! Ensuite, tu as eu une pensée qui n’était pas bonne, parce que je m’arrêtais pour guérir un païen, de même que tout le village s’était mal comporté en refusant d’accueillir le blessé. Par surcroît de miséricorde et pour chercher à rendre bon ton cœur, j’ai guéri ton épouse sans entrer chez toi. Tu ne le méritais pas. Je l’ai fait pour te montrer qu’il n’est pas besoin que je me déplace pour agir, il suffit que je le veuille. Mais en vérité je vous dis, à vous tous, que ceux que vous méprisez sont meilleurs que vous et savent, mieux que vous, croire en ma puissance. Relève-toi femme. Tu n’es pas coupable car tu ne possédais pas toute ta raison. Va, et sache désormais croire par reconnaissance pour le Seigneur.»

L’attitude des habitants devient froide et hautaine sous le reproche de Jésus. L’air renfrogné, ils le suivent jusqu’à la place où il s’arrête pour parler, étant donné que le chef de la synagogue ne l’invite pas à entrer dans l’édifice et qu’aucune maison ne s’ouvre au Maître.

Jésus commence à parler en citant les écritures… Il termine par :

« En vérité, ceux qui détournent et dévoient les consciences seront jugés sept fois plus sévèrement que ceux qui sont égarés. Allons. Je suis venu, j’ai fait un miracle et je vous ai dit la vérité pour que vous sachiez qui je suis. Maintenant, je m’en vais. Et si parmi vous il y a un seul juste, qu’il me suive car bien triste est l’avenir de ce lieu où se nichent les serpents pour séduire et trahir. »

Et Jésus fait demi-tour pour reprendre la route par laquelle il est arrivé.

« Pourquoi, Rabbi, leur as-tu parlé ainsi ? Ils vont te détester, demandent les apôtres.

- Je ne cherche pas à conquérir l’amour en pactisant avec le mensonge.

- Mais ne valait-il pas mieux venir ?

- Non. Il ne faut laisser aucun doute.

- Et qui as-tu convaincu ?

- Personne. Pour le moment, personne. Mais bientôt, on dira : « Nous ne pouvons maudire personne car nous avons été prévenus et nous n’avons pas agi»...

Judas, assez gêné, qui connaît bien ce village achève :

« Il est sûr que c’est un village orgueilleux et odieux, digne de celui qui le domine. A chacun ce qu’il mérite. Eux, ils ont Elchias (trésorier du Temple), nous Jésus, et le Maître a bien fait de leur faire savoir qu’il est au courant. Très bien.

- Ils sont certainement mauvais ? Vous avez vu ? Pas même un remerciement après le miracle ! Ni une obole ! Rien ! s’exclame Philippe…

Derrière, ceux qui ont suivi Jésus et ne le quittent pas, ne cessent de faire des commentaires avec les disciples. »

Vision et dictée du 17 octobre 1946, tome 8, p 126, § 514.

45. L’enfant muet, futur lévite.

Dans le village voisin, proche de Jérusalem.

« Gabaon, situé au sommet d’une petite colline en pente douce, isolé au milieu d’une plaine fertile labourée jouit d’un magnifique panorama…Jésus se dirige vers un vaste puits ou une citerne. Nombreux sont les habitants qui se hâtent de faire une provision d’eau pour le Sabbat maintenant proche, les gens qui traitent leurs dernières affaires et ceux qui, leurs occupations terminées, se livrent déjà au repos du Sabbat.

Au milieu d’eux se trouvent les huit apôtres qui annoncent la présence du maître. Ils ont manifestement eu du succès car des malades, des mendiants et des gens accourent de leurs maisons. Quand Jésus pénètre dans l’espace où se trouve le bassin, il se produit un murmure qui se change en un cri unanime :

« Hosanna, Hosanna ! Le Fils de David est parmi nous ! Bénie soit la Sagesse qui arrive là où elle a été invoquée !

- Soyez bénis, vous qui savez accueillir. Paix ! Paix et bénédiction.»

Aussitôt, il s’avance vers les malades et ceux qui sont estropiés par accident ou par maladie, vers les immanquables aveugles ou qui sont en voie de l’être et il les guérit.

Un beau miracle est accordé à un enfant muet, que sa mère lui présente en pleurant et que Jésus guérit d’un baiser sur la bouche. Il se sert de la parole qui lui a été donnée par la Parole pour crier les deux plus beaux nom : 

« Jésus ! Maman ! »

Et, des bras de la mère qui le tenait élevé au-dessus de la foule, il se jette dans les bras de son Sauveur en se serrant à son cou jusqu’à ce que le Maître le rende à sa mère, toute heureuse.

Elle explique à Jésus comment cet enfant, qui était son premier-né et que ses parents destinaient dans leurs cœurs à être lévite dès avant sa naissance, pourra l’être maintenant qu’il est sans défaut :

« Le Seigneur entendait la parole de son âme, parce que, comme une mère, il transforme les sentiments en paroles et en actes. Mais ton désir était bon et le Très-haut l’a accueilli. Maintenant, applique-toi à éduquer ton fils à la louange parfaite, afin qu’il soit parfait dans le service du Seigneur.

- Oui, Rabbi. Mais dis-moi ce que je dois faire.

- Agis en sorte qu’il aime le Seigneur Dieu de tout son être et la louange parfaite fleurira spontanément dans son cœur : ainsi, il sera parfait dans le service de son Dieu.

- Tu as bien parlé, Rabbi. La sagesse est sur tes lèvres. Je t’en prie, parle-nous à tous » dit un digne Gabaonite qui s’est frayé un chemin jusqu’à Jésus et l’invite ensuite à la synagogue. C’est certainement le chef de la synagogue.

Jésus s’y dirige, suivi de tout le monde et comme il est impossible de faire entrer à la fois tous les habitants de la ville et ceux qui étaient déjà avec Jésus, ce dernier accepte le conseil du chef de parler de la terrasse de sa maison qui est contiguë à la synagogue.

La voix de Jésus, puissante et harmonieuse, se répand dans l’air calme du soir qui descend et se propage à travers la place et les trois rues qui y débouchent, tandis qu’une petite mer de têtes se tient le visage levé pour l’écouter.

Jésus commence en évoquant l’exemple de « La femme de votre ville qui a désiré obtenir la parole pour son enfant, non par désir d’entendre des mots tendres dans la bouche de son fils, mais pour qu’il soit apte au service de Dieu…Il termine par : « Aimer votre prochain pour honorer Dieu. Consacrez-vous au service de Dieu, à son triomphe dans les cœurs. Soyez fidèles au Seigneur. Ne critiquez ni les vivants, ni les morts, mais efforcez-vous d’imiter les bons et, non pour votre joie terrestre, mais pour la joie de Dieu, demandez les grâces au Seigneur et elles vous seront données. Allons. Demain, nous prierons ensemble et Dieu sera avec nous.»

Et Jésus les congédie en les bénissant. »

Vision et dictée du 22 octobre 1946, tome 8, p 147, § 516.

46. A Jéricho, avec plusieurs malades.

C’est le 3 novembre 29, après la rencontre avec le publicain Zachée.

« Jésus sort de la maison de Zachée avec Pierre, Jacques, fils de Zébédée. Les autres apôtres se sont dispersés dans la campagne pour annoncer que Jésus est dans la ville de Jéricho. Jésus se dirige vers le lieu où il doit parler.

« Maître, voici là-bas les malades de la campagne, dit Jacques qui lui montre un endroit réchauffé par le soleil.

- J’arrive. Mais où sont les autres ?

- Ils sont dans la foule mais ils t’ont aperçu et vont venir. Ils te cherchaient, accompagnés d’hommes de la côte et de femmes pour avoir ton avis sur un jugement à porter sur une femme.

- Je dois d’abord parler aux gens.»

Jésus va alors trouver les malades qui demandent à être guéris et il les exauce. Il y a là une femme âgée, paralysée par l’arthrite, un paralytique, un jeune simple d’esprit, une fillette tuberculeuse et deux personnes aux yeux malades. La foule pousse de bruyants cris de joie.

Mais la série des malades n’est pas encore terminée. Une mère s’avance, défigurée par le chagrin, soutenue par deux amies et elle s’agenouille :

« Mon fils est mourant. On ne peut l’amener ici…Aie pitié de moi !

- Peux-tu croire sans mesure ?

- Tout, mon Seigneur !

- Alors, rentre chez toi !... »

La femme angoissée, le regarde un instant, puis elle comprend. Son pauvre visage se transfigure. Elle s’écrie :

« J’y cours, Seigneur ! Béni sois-tu, toi et le Très-haut qui t’a envoyé ! »

Et elle s’éloigne plus rapidement que ses compagnes elles-mêmes…

Jésus se tourne vers un habitant de Jéricho à l’air digne :

« Cette femme est-elle hébraïque ?

- Non. Du moins pas de naissance. Elle vient de Milet. Cependant, elle a épousé l’un de nous et, depuis lors, elle partage notre foi.

- Elle a su croire mieux que beaucoup d’Hébreux » observe Jésus.

Puis, montant en haut du perron d’une maison, après avoir obtenu le silence, il entame un discours en faisant remarquer :

« …A quoi comparerai-je ceux qui, après avoir été pécheurs, se sont ensuite convertis ? A des malades qui guérissent. A quoi comparerai-je les autres, qui n’ont pas péché publiquement ou qui n’ont jamais commis de faute grave, ils sont plus rares que des perles noires ? A des personnes en bonne santé. Le monde est composé de ces deux catégories, tant dans le domaine spirituel que dans le domaine physique. Mais si les comparaisons sont les mêmes, le comportement du monde envers les malades guéris dans leur chair diffère de celui qu’il adopte envers les pécheurs convertis, c'est-à-dire envers les malades spirituels qui retrouvent la santé.

Voici ce que nous voyons : quand un malade, même un lépreux, qui est le malade le plus contagieux et qu’il faut isoler à cause du danger, obtient la grâce de la guérison, on l’admet de nouveau dans la société une fois qu’il a été examiné par le prêtre et purifié. Ses concitoyens lui font même fête parce qu’il est guéri, revenu à la vie, à la famille, aux affaires… Et il est juste d’agir ainsi…Mais pourquoi n’agit-on pas ainsi à l’égard des autres malades ? Si un homme commence à pécher et que les membres de sa famille et surtout ses concitoyens, le voient, pourquoi ne cherchent-ils pas avec amour à l’arracher du péché,…au lieu de critiquer, railler, se scandaliser… ? Comment cela se fait-il ? La maladie spirituelle ne serait-elle pas plus grave, vraiment grave et mortelle ?... »

Jésus continue avec une parabole. A la fin, il se retire dans la maison de Zachée pour continuer son enseignement à ses disciples.

Vision et dictée du 2 novembre 1946, tome 8, p 200, § 523.

47. Sous les tentes, au gué du Jourdain.

Le 5 novembre 29, Jésus se trouve au gué sur le Jourdain le plus proche de l’embouchure de la Mer Morte.

« Paix à toi, Maître ! » saluent les disciples bergers partis en avant les jours précédents et qui attendent de l’autre côté du gué de Beth-Abara, avec les malades qu’ils ont rassemblés et d’autres personnes désireuses d’entendre le maître.

« Paix à vous. Il y a longtemps que vous m’attendez ?

- Trois jours.

- J’ai été retenu en route. Allons voir les malades.

- Nous avons fait dresser des tentes pour les abriter sans faire la navette avec les villages voisins. Nos amis bergers ont donné du lait pour eux. Ils sont ici avec leurs troupeaux et t’attendent », disent les disciples tout en conduisant Jésus sous un bosquet touffu qui pourrait servir de toit à qui s’y réfugierait.

Il y a là une vingtaine de petites tentes dressées sur des pieux ou d’un tronc à un autre et dessous se trouve le triste petit peuple des malades qui attendent. Dès qu’ils comprennent quel est celui qui vient, ils poussent le cri habituel :

« Jésus, Fils de David, aie pitié de nous.»

Jésus ne veut pas les faire attendre plus longtemps et en se montrant, ou plutôt en se penchant d’une tente à l’autre, sa taille l’empêchant de tenir debout, il passe la tête dans chacune et son sourire est déjà une grâce. Le soleil qu’il a derrière lui projette une ombre sur les grabats et sur les visages émaciés ou les membres inertes. Il ne dit qu’une courte phrase : « Paix à vous qui croyez » et passe à la tente suivante.

Un cri le suit. Un cri qui se répète comme se répète sa phrase, un cri qui se répète dans la tente qu’il vient de quitter, comme si c’était l’écho de celui qui provient de la tente précédente :

« Je suis guéri ! Hosanna au Fils de David ! »

Et le petit peuple des malades, d’abord étendu sous les tentes sombres, sort et se groupe derrière les pas du Maître, un petit peuple tout en fête qui jette au loin bâtons et béquilles, s’enveloppe dans les couvertures du brancard abandonné, enlève les pansements désormais inutiles et qui surtout exulte dans la joie de la guérison.

Ils sont tous guéris maintenant et Jésus se retourne avec son sourire le plus doux pour dire :

« Le Seigneur a récompensé votre foi. Bénissons ensemble sa bonté.»

Et il entonne le psaume : « Acclamez joyeusement Dieu par toute la terre, servez le Seigneur dans l’allégresse. Venez à lui avec des chants de joie. Reconnaissez que le Seigneur est Dieu, qu’il nous a faits…»

Les gens le suivent comme ils le peuvent. Certains, qui ne sont pas d’Israël, se contentent de fredonner le psaume mais leur cœur chante et la lumière de leur visage le montre. Dieu accueillera certainement ce pauvre bredouillage, mieux que le chant parfait et aride de quelques pharisiens.

Puis Jésus, entouré par la foule, monte sur une bande de terre surélevée et commence à parler. Il évoque le souvenir de Jean le Baptiste qui venait ici pour prêcher. Il termine :

« Je vous quitte. Beaucoup d’entre vous ne me verront plus car je vais aller préparer les places de mes disciples…Je bénis spécialement vos enfants, vos femmes que je ne verrai plus. Et puis vous, les hommes…Oui, je veux vous bénir…ma bénédiction servira à ne pas faire tomber les plus forts et à relever les plus faibles. Ma bénédiction ne sera sans valeur que pour ceux qui me trahiront par haine.»

Il les bénit tous ensemble, puis, il bénit les femmes, embrasse les enfants et, lentement, il revient vers le gué avec les cinq apôtres restés avec lui et les anciens bergers devenus disciples.

Vision et dictée du 7 novembre 1946, tome 8, p 240, § 526.

48. Le matelot accidenté et le petit Lévi.

C’est la mi-novembre à Nobé, tout proche au nord de Jérusalem.

« Jésus se tient au milieu de malades ou de pèlerins venus vers lui d’un peu partout en Palestine. Il y a même un navigateur de Tyr qu’un accident en mer a rendu paralysé et qui raconte son histoire : le roulis a provoqué la chute du chargement, les lourdes marchandises sont tombées sur lui et ont blessé sa colonne vertébrale. Il n’est pas mort mais sa situation est pire, car son handicap oblige ses parents à délaisser leur travail pour le soigner. Il dit être allé avec eux à Capharnaüm, puis à Nazareth et avoir appris par Marie que Jésus se trouvait en Judée et précisément à Jérusalem.

« Elle m’a donné les noms d’amis susceptibles de t’héberger et un Galiléen de Séphoris m’a dit que tu était ici, de sorte que je suis venu. Je sais que tu ne m’éprises personne, pas même les Samaritains. Et j’espère que tu m’exauceras. J’ai une telle foi ! »

Sa femme reste silencieuse mais, accroupie à côté du grabat sur lequel on a posé le malade, elle regarde Jésus avec des yeux plus suppliants que toute parole.

« Où as-tu été touché ?

- Au-dessous du cou. C’est là précisément que le choc a été le plus fort et que j’ai entendu dans ma tête un bruit semblable à celui du bronze que l’on frappe. Puis il a fait place à un continuel mugissement d’une mer en tempête et des lumières, des lumières de toutes les couleurs se sont mises à danser devant mes yeux…Ensuite, je n’ai plus rien senti pendant plusieurs jours. Nous naviguions dans les eaux de Cintium et je me suis retrouvé à la maison, je ne sais comment. J’ai retrouvé le mugissement dans la tête et les lumières dans les yeux pendant des jours et des jours. Puis cela a passé…mais mes bras comme mes jambes sont restés morts. A quarante ans, je suis un homme fini, or j’ai sept enfants, Seigneur.

- Femme soulève ton mari et découvre l’endroit qui a été atteint.»

La femme obéit sans mot dire. Par des mouvements adroits et maternels, aidée par l’homme qui l’accompagne, elle glisse un bras sous les épaules de son mari tandis que de l’autre main, elle soutient la tête puis, avec la délicatesse avec laquelle on retournerait un nouveau-né, elle soulève le corps lourd de son siège. Une cicatrice encore rouge indique l’endroit du choc principal.

Jésus se penche. Tout le monde allonge le cou pour regarder. Jésus appuie la pointe des doigts sur la cicatrice en disant :

«  Je le veux ! »

L’homme a une secousse, comme si un courant électrique l’avait touché et il s’écrie :

« Quel feu ! »

Jésus détache les doigts des vertèbres blessées et ordonne :

« Lève-toi ! »

L’homme ne se le fait pas dire deux fois. Appuyer sur son siège ses bras inertes depuis des mois, se secouer pour se dégager de ceux qui le soutiennent, lancer ses jambes en bas du brancard et se mettre debout, voilà qui est fait en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

La femme crie, le parent crie, l’homme guéri lève les bras au ciel, rendu muet par la joie. Après un instant se stupéfaction, il tourne sur lui-même, avec l’assurance de l’homme le plus agile et se tient face à Jésus. Il retrouve alors sa voix et s’écrie :

« Béni sois-tu, toi et celui qui t’a envoyé ! Je crois au Dieu d’Israël et à toi, son Messie ! »

A ces mots, il se jette à terre pour baiser les pieds de Jésus tandis que les gens ovationnent.

Après cela, d’autres miracles sont accomplis sur des enfants, des femmes, des vieillards pour la plupart. Puis Jésus parle :

« Vous avez vu le miracle des os fracturés qui retrouvent leur solidité et les membres morts qui reprennent vie. Cela, c’est le Seigneur qui vous l’a accordé pour fortifier la foi des croyants et la susciter chez les autres. Et ce miracle a été accordé à des personnes venues de partout chercher ici la santé, poussées par la foi en mon pouvoir de guérison.

Il y a ici des Judéens et des Galiléens, des Libanais et des Syro-Phéniciens, des habitants de la Batanée lointaine et des bords de la mer. Et tous sont venus, sans tenir compte de la saison et de la longueur du trajet ; leurs parents les ont accompagnés sans murmurer, sans se plaindre des travaux restés en suspens ou des commerces délaissés, car ce qu’ils allaient obtenir valait de loin tous les sacrifices. Et comme sont tombés les égoïsmes et les incertitudes de l’homme, ainsi sont tombées les idées politiques ou religieuses qui constituaient une sorte de muraille les empêchant de se considérer tous frères, tous égaux dans la vie et la souffrance, unis dans le même désir, le même espoir de santé et de réconfort…

Et moi, à tous ceux qui ont su se joindre dans une espérance qui est déjà de la foi, j’ai accordé la santé et le réconfort, car il est juste qu’il en soit ainsi…»

Les dernières phrases concluent : « Dans le Royaume de Dieu, il n’y a pas de haine, pas de guerre, pas d’injustices. Celui qui sait y entrer ne connaît plus la douleur, l’angoisse, les vexations mais il possède la paix joyeuse qui émane de mon Père.

Je vous congédie. Allez. Retournez dans vos villages. Désormais, mes disciples sont nombreux et répandus dans toutes les régions de Palestine. Ecoutez-les, si vous voulez connaître ma Doctrine et être prêts pour le jour de la décision dont dépendra la vie éternelle d’un grand nombre. Je vous donne ma paix pour qu’elle vous accompagne.»

Et Jésus après avoir béni la foule, rentre dans la maison.

Après être restés un moment à l’extérieur, les apôtres viennent déjeuner car le soleil, déjà haut dans le ciel, indique midi…Tous sont d’accord pour dire qu’il faut que Jésus se repose…

Un coup à la porte. André va ouvrir et sort en refermant la porte derrière lui. Il revient :

« Maître, il y a une femme. Elle insiste pour te voir. Elle est accompagnée d’une fillette…Je ne pense pas qu’elles sont malades. La petite a des fleurs splendides dans les bras.

- Renvoie-la. Nous étions en train de dire qu’il doit se reposer, dit Pierre…

- André, accompagne-la dans la chambre du haut. »

Pierre est fâché.

C’est Valéria, la Romaine et sa fille Faustina sauvée par Jésus, qui vient faire part au Maître de la séparation envisagée par son mari. Jésus l’incite à rester une épouse vertueuse. Elle deviendra par la suite, la première Romaine à se convertir à la religion nouvelle. Après son départ, les apôtres se montrent curieux. Jésus refuse de répondre et ordonne :

« André, monte chercher les fleurs apportées par la fillette et porte-les au petit Lévi (un enfant du village de Nobé).

- Pourquoi ?

- Parce qu’il est mourant.

- Il est mourant ? Mais moi, je l’ai vu à l’heure de tierce et il était bien portant, dit Barthélemy, stupéfait.

- Il était en bonne santé, mais avant ce soir il sera mort.

- S’il est aussi mal, il ne se réjouira pas des fleurs…

- Non. Mais, dans la famille saisie d’effroi, les fleurs envoyées par le Sauveur apporteront une parole lumineuse.»

Jésus s’assied tandis que tous discutent sur la fragilité de la vie. Elise met son manteau en disant :

- J’accompagne André…Cette pauvre mère ! »

André et Elise s’éloignent avec les fleurs dans leurs mains.

Puis André revient en courant, tout essoufflé :

« Maître…L’enfant est vraiment mourant…A l’improviste…On dirait des fous…mais quand Elise a dit : « C’est le Seigneur qui les envoie », moi…, je croyais qu’ils comprenaient : « pour le lit funèbre », la mère et le père…, ont dit en même temps : « Oh ! C’est vrai ! Cours l’appeler. Il va le guérir. » Les parents, dans l’angoisse de ce malheur imprévu, étaient incapables de penser à son salut prochain. C’est seulement quand André et Elise étaient entrés avec des fleurs en disant : « Jésus les envoie à Lévi » qu’ils avaient eu une sorte de lumière intérieure et avaient pensé : Jésus va le sauver.

- C’est une parole de foi. Allons-y » dit Jésus.

Vers la sixième heure de la journée, l’enfant, qui jouait dans le jardin, était rentré à la maison en se plaignant de douleurs abdominales. Sa grand-mère l’avait pris dans ses bras et tenu près du feu, il semblait aller mieux. Mais ensuite, un peu avant la neuvième heure, il avait été pris de vomissements de matières fécales et était aussitôt entré en agonie. Bref, la péritonite foudroyante classique. Son père avait couru à Jérusalem aux premiers signes du mal et était revenu avec le médecin. Ce dernier, après avoir vu le petit garçon qui s’était remis à vomir, avait dit : « Il ne peut pas vivre » et il était reparti. En effet, d’une minute à l’autre, l’état de l’enfant empirait et déjà il se refroidissait.

Et Jésus sort presque au pas de course. Naturellement, tous le suivent, même le vieux Jean, en claudiquant derrière tout le monde. La maison se trouve au bout du village mais Jésus y arrive rapidement et se fraie un passage parmi les gens qui encombrent la porte ouverte. Il va droit à une pièce située au fond de l’entrée, car c’est une maison vaste qui compte beaucoup d’habitants. Dans la pièce, penchés sur le lit improvisé, le père, la mère et Elise…Ils ne voient Jésus que lorsqu’il dit :

« Paix à cette maison.»

Alors les malheureux parents quittent le lit et se jettent aux pieds de Jésus. Seule Elise, occupée à frictionner avec des substances aromatiques les membres qui se refroidissent, reste à la place. L’enfant est vraiment à toute extrémité, son corps a déjà la pesanteur et l’abandon de la mort et son petit visage est cireux avec des narines fuligineuses et les lèvres violacées. Il respire difficilement, avec des spasmes et chaque respiration semble être la dernière, tant elle vient longtemps après la précédente.

Sa mère pleure, le visage sur les pieds de Jésus. Son père, lui aussi couché jusqu’à terre, répète :

« Aie pitié ! Aie pitié ! »

Il ne sait dire autre chose. Jésus tend les bras :

« Lévi, viens vers moi.»

Le petit garçon de cinq ans a comme une secousse, comme si quelqu’un l’avait appelé à haute voix pendant son sommeil. Il s’assied sans effort et de ses poings, il se frotte les yeux, regarde autour de lui avec étonnement et, à la vue de Jésus qui lui sourit, il se jette en bas de son lit et se dirige avec assurance, dans sa petite tunique, vers le Sauveur.

Les parents, tous courbés, ne s’aperçoivent de rien mais les exclamations d’Elise qui s’écrie « Bonté divine ! », des apôtres et des curieux qui, de l’entrée, poussent un « Oh ! » de stupéfaction, les avertissent de ce qui arrive. Ils lèvent la tête et voient leur petit garçon, là, en bonne santé, comme s’il n’avait jamais été mourant…

La joie fait rire, pleurer, crier ou se taire, selon les réactions de chacun…L’enfant est déjà dans les bras de Jésus ; alors au mutisme de certains succède un déluge désordonné de paroles, mêlées à des cris de joie et de bénédiction. Les parents s’adressent à Jésus :

« Tu l’as sauvé, sois béni éternellement ! Tes fleurs ! L’espérance ! La foi ! Oh oui ! La foi en ton amour pour nous ! Mais comment as-tu su ? Béni es-tu ! Demande-nous ce que tu veux ! Ordonne comme à des esclaves ! Nous te devons tout !…»

Jésus les écoute, tenant toujours l’enfant dans ses bras. Il les laisse parler jusqu’à épuisement, puis il dit doucement :

« J’aime les enfants et les cœurs fidèles. Vous tous, habitants de Nobé, êtes très bons pour moi. Si je suis bon avec ceux qui me haïssent, que ne donnerai-je pas à ceux qui m’aiment ? Je savais…et je savais aussi que la douleur vous faisait oublier la Source de la Vie. J’ai voulu vous en montrer le chemin…

- Mais pourquoi ne pas être venu de toi-même, Seigneur ? Tu craignais peut-être que nous ne t’accueillions pas ?

- Non. Je savais que vous m’auriez accueilli avec amour. Mais parmi ceux qui sont autour de vous, quelqu’un avait besoin de se persuader que je n’ignore rien de ce qui concerne les hommes et l’état des cœurs. J’ai aussi voulu que d’autres comprennent que Dieu répond à ceux qui l’invoquent avec foi. Maintenant, soyez dans la paix et grandissez toujours dans la foi en la miséricorde de Dieu. Adieu, Lévi. Va trouver ta mère maintenant. Adieu, femme. Consacre aussi au Seigneur celui que tu portes en ton sein en souvenir de la bonté dont le Seigneur a fait preuve envers toi. Adieu, homme. Garde ton âme dans la justice.»

Jésus fait demi-tour en passant, non sans peine, à travers la parenté nombreuse et les villageois qui reconduisent le groupe à la maisonnette de Jean, non sans quelques moyens énergiques des apôtres pour rétablir le calme.»

Vision et dictée du15 novembre 1946, tome 8, p 269, § 531.

49. Les guérisons de la synagogue des Affranchis Romains.

C’est la fin novembre 29, à Jérusalem.

« La synagogue des Affranchis Romains se trouve exactement à l’opposé du Temple, près de l’hippodrome. Il y a des gens qui attendent Jésus et à peine signale-t-on son arrivée au début de la route, que les femmes, les premières, vont à sa rencontre, dont Valéria. Jésus marche avec Pierre et Jude.

« Salut, Maître. Je te remercie de m’avoir exaucée. Tu viens d’entrer en ville ?

- Non. J’y suis depuis l’heure de prime. Je suis allé au Temple.

- Au temple ? On ne t’y a pas insulté ?

- Non. Il était tôt et on ignorait ma venue.

- Je t’avais fait appeler pour cela…et aussi parce qu’il y a ici des païens qui voudraient t’écouter. Depuis plusieurs jours, ils allaient t’attendre au Temple mais on se moquait d’eux, on les menaçait même. Hier, j’y étais moi aussi et j’ai compris qu’ils t’attendaient pour t’insulter. J’ai envoyé des hommes à toutes les portes. On obtient tout avec de l’or…

- Je t’en suis reconnaissant. Mais il m’est impossible, à moi qui suis Rabbi d’Israël, de ne pas monter au Temple. Ces femmes qui sont-elles ?

- Mon affranchie Tusnilde, barbare deux fois, Seigneur, des forêts de Teutoburg. C’est une proie de ces avancées imprudentes qui ont coûté tant de sang humain. Mon père en a fait cadeau à ma mère qui me l’a donnée pour mon mariage. Elle est passée de ses dieux aux nôtres et des nôtres à toi, car elle suit ce que je fais. Elle est tellement bonne ! Les autres femmes sont des épouses de païens qui t’attendent, de toutes les régions, la plupart souffrantes, venues sur les navires de leurs maris.

- Entrons dans la synagogue… »

Le chef, debout sur le seuil, s’incline et se présente :

« Matthatias Sicule, Maître. A toi louanges et bénédictions.

- Paix à toi.

- Entre. Je ferme la porte pour que nous soyons tranquilles. La haine est telle que les briques ont des yeux et les pierres des oreilles pour t’observer et te dénoncer, Maître…

- Commençons par guérir les malades, Matthatias. Leur foi mérite d’être récompensée » dit Jésus. Et il passe d’une femme à l’autre en leur imposant les mains. Quelques-unes sont en bonne santé mais c’est l’enfant qu’elles tiennent dans leurs bras qui est souffrant et Jésus guérit l’enfant. Une fillette, complètement paralysée, s’écrie, après avoir été guérie :

« Sitaré te baise les mains, Seigneur ! »

Jésus, qui était déjà passé, se retourne en souriant et demande :

« Tu es Syrienne ? »

La mère explique :

« Phénicienne, Seigneur ? D’au-delà de Sidon. Nous sommes sur les rives du Tamiri ; j’ai dix fils et deux autres filles, une qui s’appelle Sira et l’autre Tamira. Sira est veuve, bien qu’elle ne soit guère plus âgée qu’une enfant, de sorte qu’étant libre, elle s’est établie auprès de son frère ici, dans la ville ; elle est une de tes fidèles. C’est elle qui nous a appris que tu peux tout.

- Elle n’est pas avec toi ?

- Si, Seigneur, derrière ces femmes.

- Viens » ordonne Jésus.

La femme s’avance, craintive.

« Tu ne dois pas avoir peur de moi si tu m’aimes, dit Jésus pour l’encourager.

- Je t’aime. C’est pour cela que j’ai quitté Alexandroscène : je pensais que j’allais encore t’entendre et…que je pourrais apprendre à accepter ma douleur… », elle pleure.

« Quand es-tu devenue veuve ?

- A la fin de notre Adar…Si tu avais été là, Zénos ne serait pas mort. C’est ce qu’il disait…car il t’avait entendu et il croyait en toi.

- Dans ce cas, il n’est pas mort, femme, car celui qui croit en moi, vit. La vraie vie n’est pas ce temps où vit la chair. La vie est celle que l’on obtient en croyant, en suivant la Voie, la Vérité, la Vie et en agissant conformément à sa parole… »

Durant l’enseignement donné par Jésus, le chef de la synagogue lui pose des questions, notamment sur l’existence du Paradis, la résurrection des corps après la mort terrestre… Jésus répond et à la fin il se remet à guérir les malades, hommes et femmes et il écoute leurs noms, car maintenant tous veulent dire le leur :

« Je m’appelle Zilla…, moi, Zabdi…, moi Gail…, moi, André…, moi, Théophane…, moi, Selima…, moi Olinto…, moi, Philippe…, moi Elissa…, moi, Bérénice, ma fille, Gaia…, moi, Argénide…, moi, moi… »

Il a fini. Il voudrait bien partir mais combien lui demandent de rester, de parler encore !

Un homme, sans doute borgne, car il a un œil couvert d’un bandeau, dit, pour le retenir encore :

« Seigneur, j’ai été frappé par un homme qui était jaloux de la prospérité de mon commerce. J’ai sauvé avec peine ma vie, mais j’ai perdu un œil, crevé par le coup. Aujourd’hui, mon rival est devenu pauvre et il est mal considéré ; il s’est enfui dans une bourgade près de Corinthe. Moi, je suis de Corinthe. Comment devrais-je me conduire envers celui qui a failli me tuer ? Ne pas faire aux autres ce qu’on n’aimerait pas subir, c’est bien, mais de lui, j’ai déjà subi…du mal, beaucoup de mal…»

Sa figure est si expressive qu’on y lit sa pensée non formulée : « et je devrais donc prendre ma revanche ».

Mais Jésus le regarde avec une lueur de sourire dans son œil bleu saphir, oui, mais avec la dignité d’un Maître sur tout son visage et il l’interroge :

« C’est toi, un Grec, qui me demande cela ? Vos grands hommes n’ont-ils peut-être pas dit que les mortels deviennent semblables à Dieu quand ils correspondent à deux dons qu’il leur accorde pour les rendre semblables à lui et qui sont : pouvoir être dans la vérité et faire du bien à son prochain ?

- Ah oui ! Pythagore !

- Et n’ont-ils pas dit que l’homme se rapproche de Dieu, non par la science ou la puissance, ou autrement, mais en faisant du bien ?

- Ah oui ! Démosthène ! Mais, excuse-moi, Maître, si je te pose une question…Tu es Hébreux, or les Hébreux n’aiment pas nos philosophes…D’où tiens-tu ces connaissances ?

- Homme, j’étais la Sagesse qui inspirait aux intelligences ce qu’expriment ces paroles. Je suis là où le bien est actif. Toi qui es Grec, écoute les conseils des sages à travers lesquels c’est encore moi qui parle. Fais du bien à celui qui t’a nui et tu seras appelé saint par Dieu. Et maintenant, laissez-moi partir, d’autres m’attendent. Adieu, Valéria et ne crains rien pour moi. Ce n’est pas encore mon heure. Quand l’heure sera venue, toutes les armées de César seront incapables d’opposer une barrière à mes adversaires.

- Salut, Maître et prie pour moi.

- Pour que la paix te possède. Adieu. Paix à toi, chef de synagogue…»

Et avec un geste qui se veut tout à la fois salut et bénédiction, il sort de la salle, traverse la cour et reprend son chemin.»

Vision et dictée du 26 novembre 1946, tome 8, p 309, § 534.

50. Les sept lépreux de Jérusalem.

C’est l’hiver en cette fin de novembre 29, au sud-ouest de la ville de Jérusalem.

« Jésus, Pierre et Jude marchent rapidement. L’endroit, proche de Jérusalem, est triste et pierreux, en dehors de la cité.

« Avec ce que nous avons pu acquérir, nous aurons de quoi donner. Ce doit être terrible de vivre dans des tombeaux l’hiver, dit Jude, chargé de paquets, tout comme l’est Pierre.

- Je suis content de m’être rendu chez les affranchis pour obtenir ces deniers pour les lépreux. Pauvres malheureux ! En ces jours de fête, personne ne pense à eux. Tout le monde se réjouit…mais eux pensent à leurs maisons perdues…Hélas ! Si du moins ils croyaient en toi ! Est-ce que cela arrivera, Maître ? demande Pierre.

- Espérons-le, Simon, espérons-le. Prions en attendant…»

Et ils continuent la route en priant. La sinistre vallée du Hinnom apparaît, avec ses tombeaux de vivants.

« Allez en avant et donnez » ordonne Jésus.

Les deux apôtres s’éloignent en parlant à haute voix. Des visages de lépreux se font voir aux entrées des grottes et des abris.

« Nous sommes les disciples du Rabbi Jésus, dit Pierre. Il va venir et il nous envoie pour vous apporter de l’aide. Combien êtes-vous ?

- Sept ici et trois de l’autre côté, au-delà d’En Rogel » répond l’un d’eux au nom de tous.

Pierre ouvre son paquet, Jude le sien. Ils font dix parts du pain, du fromage, du beurre, des olives, sauf l’huile pour les lampes dans une petite jarre…Il n’y a qu’un rocher pour les séparer.

«  Vous n’avez pas peur d’être si près de nous ?

- Nous n’avons peur, nous, que d’offenser l’amour. Jésus nous a envoyé vous secourir, car celui qui appartient au Christ doit aimer comme le Christ aime. Le temps de la grâce est venu pour ceux qui espèrent dans le Seigneur. Ayez foi en lui, il est le Messie et guérit les corps et les âmes. Il peut tout car il est « l’Emmanuel » déclare Jude…

Le lépreux reste avec sa cruche dans les mains et le regarde, comme fasciné. Puis il dit :

« Je sais qu’Israël a son Messie : les pèlerins qui viennent en ville à sa recherche en parlent et nous écoutons leurs conversations. Mais moi, je ne l’ai jamais vu car je suis arrivé depuis peu. Et vous assurez qu’il me guérirait ? Parmi nous, certains blasphèment contre lui, d’autres le bénissent et moi, je ne sais qui croire.

- Ceux qui le maudissent sont-ils bons ?

- Non. Ils sont cruels et ils nous maltraitent. Ils veulent les meilleures places et les plus grosses parts. Pour cette raison, nous ne savons pas si nous pourrons rester ici.

- Tu vois donc que seul celui qui laisse l’enfer l’habiter hait le Messie. C’est que l’enfer se sent déjà vaincu par lui. Mais moi, je te dis qu’il faut l’aimer, et avec foi, si on veut avoir du Très-Haut la grâce, ici et au-delà de la terre, affirme encore Jude.

- Si je veux avoir la grâce ! Je suis marié depuis deux ans et j’ai un petit garçon qui ne me connaît pas. Je suis lépreux depuis quelques mois à peine. Vous le voyez. »

« Dans ce cas, adresse-toi au Maître avec foi. Regarde ! Il arrive. Avertis tes compagnons et reviens ici. Il passera et te guérira.»

L’homme monte le talus en boitant et il appelle :

« Urie ! Joab ! Adina ! et vous aussi qui ne croyez pas. Le Seigneur vient nous sauver.»

Une, deux, trois. Trois détresses de plus en plus grandes s’avancent. Mais la femme se montre à peine. C’est une horreur vivante…Peut-être pleure-t-elle, peut-être parle-t-elle, il est impossible de comprendre sa voix d’un son inarticulé qui sort de deux mâchoires dépourvues de dents, découvertes, horribles…

- Oui, je t’assure qu’ils m’ont dit de venir vous appeler, parce que Jésus vient vous guérir.

- Moi, non ! Je n’ai pas cru les autres fois…et il ne m’écoutera plus…d’ailleurs, je ne peux plus marcher » émet plus distinctement la femme mais avec quelle difficulté.

Elle s’aide jusque de ses doigts pour tenir les lambeaux de ses lèvres afin de se faire comprendre.

« Nous te porterons, Adina…» proposent les deux hommes…

- Non…Non…j’ai trop péché…»

Et elle s’affaisse là où elle est…Trois autres accourent comme ils peuvent et interviennent avec autorité :

« En attendant, donne-nous l’huile puis allez trouver Belzébuth si vous voulez.

- L’huile est pour tous ! » rétorque celui qui tient la cruche.

Mais les trois lépreux, violents, cruels, le maîtrisent et la lui arrachent.

«  Voilà ! C’est toujours comme ça…Allons trouver le Maître, viens Adina.

- Je n’ose pas.»

Les trois hommes descendent vers le rocher et s’arrêtent pour attendre Jésus. Puis ils crient :

« Aie pitié de nous, Jésus d’Israël ! Nous espérons en toi, Seigneur ! »

Jésus lève la tête. Il les dévisage de son regard inimitable et demande :

« Pourquoi désirez-vous la santé ?

- Pour nos familles, pour nous…C’est horrible de vivre ici…

- Vous n’êtes pas seulement chair, mes enfants. Vous avez une âme aussi et elle a plus de valeur que la chair. C’est d’elle que vous devez vous préoccuper. Ne demandez donc pas seulement la guérison pour vous, pour vos familles, mais surtout pour avoir le temps de connaître la parole de Dieu et de vivre pour mériter son Royaume…Où est la femme ? Elle n’ose pas affronter le visage du Fils de l’homme, alors qu’elle n’a pas craint d’avoir à rencontrer le visage de Dieu quand elle péchait ? Allez lui dire qu’il lui a été beaucoup pardonné à cause de son repentir et de sa résignation…

- Maître, Adina ne peut plus marcher…

- Allez l’aider à descendre ici et apportez un autre récipient pour l’huile…Il y en aura pour tous.»

Pendant ce temps, là-haut, dans les grottes, une rixe a éclaté entre les trois mauvais lépreux à propos de la répartition de la nourriture. La femme descend, portée dans des bras…et elle gémit comme elle peut :

«  Pardon ! Pour le passé ! Pour n’avoir pas demandé pardon les autres fois !...Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! »

Ils la déposent au pied du rocher et place sur celui-ci une sorte de marmite toute bosselée.

Jésus demande :

« Qu’en dites-vous ? Est-il plus facile d’augmenter la quantité d’huile contenue dans un vase ou de faire repousser la chair là où la lèpre l’a détruite ? » 

Un silence…puis la femme déclare :

« La quantité d’huile. Mais aussi la chair parce que tu peux tout. Et tu peux même me rendre l’âme de mes premières années. Je crois, Seigneur !

- En raison de ta foi, sois guérie et pardonnée. Et vous de même. Prenez aussi de l’huile et de la nourriture pour vous restaurer. Et allez vous montrer au prêtre, comme cela est prescrit. Demain, à l’aube, je reviendrai avec des vêtements et vous pourrez partir en respectant la décence. Allons ! Louez le Seigneur ; vous n’êtes plus malades ! »

Jusqu’à ce moment, ils avaient les yeux fixés sur le Seigneur, mais tout à coup, ils se regardent et crient leur stupéfaction. La femme voudrait se redresser mais elle est trop nue pour le faire. Elle reste à moitié dissimulée par le rocher, par pudeur…Les traits de son visage sont recomposés, plus amaigris seulement à cause des privations. Elle pleure en répétant : « Béni ! Béni ! » et ses bénédictions se mêlent aux blasphèmes horribles des trois mauvais lépreux, rendus furieux de voir les autres guéris. Ordures et pierres volent.

« Vous ne pouvez rester ici. Venez avec moi. Il ne vous arrivera aucun mal. Regardez : la route est vide. L’heure de sexte fait rentrer les habitants chez eux. Vous irez jusqu’à demain auprès des autres lépreux. Ne craignez rien ! Suivez-moi. Tiens femme…» ajoute-t-il en lui donnant son manteau pour qu’elle puisse se couvrir.

Un peu craintifs, un peu abasourdis, les quatre anciens lépreux le suivent comme des agneaux. Ils parcourent ce qu’il reste de la vallée du Hinnom, traversent la route et se dirigent vers Siloan, un autre triste emplacement de lépreux. Jésus s’arrête aux pieds des talus et commande :

« Montez les avertir que demain, je serai ici à la première heure. Allez et faites la fête avec eux en annonçant le Maître de la Bonne Nouvelle.»

Il leur fait remettre tout ce qui reste de nourriture et les bénit avant de prendre congé.

«  Allons, maintenant. L’heure de sexte est déjà passée » dit Jésus en faisant un demi-tour pour revenir sur la voie basse qui mène à Béthanie.

Mais aussitôt un cri le rappelle :

« Jésus, Fils de David, aie aussi pitié de nous !

- Ils n’ont pas attendu l’aube, eux, constate Pierre.

- Allons les trouver. Il est rare que je puisse faire du bien sans que ceux qui me haïssent troublent la paix des bénéficiaires ! » répond Jésus.

Et il revient sur ses pas en tenant sa tête droite vers les trois lépreux de Siloan qui se sont présentés sur le terre-plein de la petite colline et qui répètent leur cri, aidés par ceux qui sont déjà guéris et qui se tiennent derrière eux.

Jésus se contente de tendre la main et de dire :

« Qu’il vous soit fait comme vous demandez. Allez et vivez dans les voies du Seigneur. »

Il les bénit tandis que la lèpre s’efface de leurs corps comme fond au soleil une légère couche de neige. Puis Jésus se hâte de partir, suivi par les bénédictions des miraculés qui, de leur terre-plein, tendent les bras en une étreinte qui paraît plus vraie que si elle était réelle. Ils reprennent le chemin de Béthanie…»

Vision et dictée du 4 décembre 1946, tome 8, p 331, § 536.

51. La fillette possédée par un démon.

Ce sont les derniers jours de novembre 29, période de la fête de la Dédicace du Temple.

« Il est encore tôt. Il y a peu de monde dans le Temple, deux ou trois cent personnes qui ne se remarquent même pas dans cet ensemble de cours, de portiques, d’atriums, de corridors.

Jésus, seul Maître dans le vaste Portique des Païens, va et vient en parlant avec les siens et avec les disciples qu’il a déjà trouvés dans l’enceinte…Des gens attachés au Temple l’observent mais ne disent rien.

« Restons-nous encore ici ? demande Barthélemy.

- Il fait froid et il n’y a personne. Pourtant, cela fait plaisir d’être ici ainsi en paix, déclare Jacques.

- Moi, je conseillerais de partir. De là, ils nous épient…intervient Pierre.

- Qui ? Les Pharisiens ?

- Non ? Ceux qui sont passés avant et d’autres aussi. Partons, Maître…

- J’attends des malades. Ils m’ont vu entrer en ville. La rumeur s’en est certainement répandue. Ils vont venir quand il fera plus chaud. Restons au moins jusqu’au tiers de sexte » répond Jésus. Et il recommence à faire les cents pas pour ne pas rester immobile dans l’air froid.

Après quelque temps, une femme arrive en compagnie d’une fillette malade et elle demande la guérison. Jésus la satisfait. La femme dépose son obole aux pieds de Jésus en disant :

« C’est pour les autres enfants qui souffrent.» Judas ramasse l’argent.

Plus tard, on amène sur un brancard un homme âgé grabataire. Et Jésus le guérit.

En troisième lieu, survient un groupe de personnes qui prient le Maître de sortir des murs du Temple pour chasser le démon d’une fillette dont les cris déchirants se font entendre jusqu’à l’intérieur. Jésus les suit et sort donc sur la route. Des gens, au nombre desquels se trouvent des étrangers, se pressent autour de ceux qui tiennent l’enfant. Celle-ci écume et se débat, ses yeux chavirent. Elle profère toute sorte de mots orduriers, qui ne font qu’augmenter au fur et à mesure que Jésus s’approche d’elle. C’est avec peine que quatre hommes jeunes et robustes arrivent à la maintenir. Les insultes pleuvent :

« Ne me faites pas voir ce maudit ! Va-t-en ! Tu es la cause de notre ruine. Je sais qui tu es…tu es le Christ. Ne me chasse pas…Ne m’envoie pas là-bas dans l’Abîme ! Pourquoi nous hais-tu, Jésus, Fils de Dieu. Nous ne voulons pas tes ordres, nous !...Tu nous vaincs ! Soyez maudits, toi et le Père qui t’a envoyé…Aaaah ! »

Le dernier cri est vraiment épouvantable, le cri d’une créature égorgée dans laquelle entre lentement le fer homicide ; il a commencé lorsque Jésus, après avoir arrêté plusieurs fois, par commandement mental, les paroles de l’obsédée, y met fin en touchant du doigt le front de la fillette. Ce cri s’achève dans une convulsion horrible jusqu’à ce que le démon la quitte en hurlant : « Mais je ne vais pas loin…», suivi immédiatement d’un bruit sec comme celui de la foudre.

Terrorisées, un certain nombre de personnes fuient. D’autres s’approchent encore davantage pour observer la fillette qui s’est calmée tout d’un coup en s’affaissant dans les bras de ceux qui la tenaient. Elle reste ainsi quelques instants puis ouvre les yeux, sourit et baisse son visage pour se cacher sur le bras qu’elle lève. Ceux qui l’accompagnent voudraient qu’elle remercie le Maître mais il dit :

« Laissez-la avec sa pudeur. Son âme me remercie déjà. Reconduisez-la chez sa mère. C’est sa place de fille…»

Puis il tourne le dos à la foule pour rentrer dans la Temple, à la place qu’il occupait.

« Tu as vu, Seigneur, que plusieurs juifs étaient venus derrière nous ?...Regarde-les discuter…

Ils sont en train de décider dans lequel d’entre eux le diable est entré…déclare Thomas.

- Mais il a dit qu’il n’allait pas loin ! dit André.

- Paroles de démon…Il ne faut pas les écouter. Louons plutôt le Très-Haut pour ces trois enfants d’Abraham guéris dans leur corps et dans leur âme » réplique Jésus.

Des juifs s’approchent de Jésus. L’un d’eux s’avance en disant :

« Que de prodiges tu as accomplis aujourd’hui ! Vraiment, ce sont là des œuvres de prophète, et de grand prophète. Et les esprits des abîmes ont divulgué sur toi des choses étonnantes…Révèle-nous donc qui tu es, de ta bouche de vérité et de justice.

- …Qui est pour vous le Messie ?...

- Mais le Messie est celui qui, par ordre de Dieu, rassemblera Israël dispersé et en fera un peuple triomphal qui tiendra le monde sous son pouvoir…

- … Le Messie ne vient pas pour donner à son peuple un royaume tel que vous le croyez. Son royaume n’est pas de ce monde...»

Une longue discussion s’ensuit, entraînant de fortes vociférations de la part des juifs excités par la colère de leurs chefs, aboutissant à une intervention des légionnaires romains venus disperser la foule déchaînée.

Vision et dictée du 9 septembre 1946, tome 8, p 343, § 537.


LES MIRACLES DES DERNIERS MOIS.

Jésus vient d’accomplir en trois années les objectifs de la mission qu’il s’était fixés : Faire connaître sa venue et développer sa doctrine, non pas dans le sens envisagé par les Juifs d’un « Messie » venu pour instaurer une royauté terrestre, mais dans celui de l’« Attendu » envoyé pour délivrer un message d’amour sur la terre afin de préparer l’homme à une vie éternelle, pour laquelle il a été créé.

Hélas, son message et ses actions, même ses centaines de miracles, n’ont fait qu’apporter une résistance de plus en plus forte des dignitaires juifs religieux, empêtrés dans leurs contradictions et surtout remplis d’une crainte grandissante pour leurs prérogatives.

Les derniers mois sont une période de prophéties sur l’évènement final que Jésus divulgue lors des dernières rencontres et un temps d’attente de la fête de son ultime Pâque. Or, il lui reste à accomplir son plus grand miracle terrestre, celui de la résurrection de son ami Lazare, qui va frapper de stupeur tous les habitants de Palestine. Mais il est contraint à mener une vie retranchée en Samarie, aux confins de la Judée, durant ce dernier hiver de l’an 30, car un avis de recherche a été affiché sur les portes de toutes les synagogues de Palestine. Jésus ne pourra pas se déplacer partout librement et opérer selon l’habituelle organisation des autres années.

Dans cette période de tristesse et d’inquiétude pour les évènements pressentis, peu de miracles seront rapportés par Maria Valtorta, une dizaine seulement, pourtant le plus important miracle restera celui qui annoncera son acte final, sa propre résurrection.

Mais quel miracle extraordinaire sur son ami Lazare, que Jésus avait certainement projeté depuis longtemps, préfigurant sa propre Résurrection, et quelles graves conséquences, ce miracle va susciter contre sa personne !

Un dernier miracle sur la nature, celui du figuier desséché, s’adressera aux apôtres qui en resteront plus que stupéfaits, mais pourtant encore dubitatifs, alors que tout est possible à Dieu… Qu’est-ce qu’un figuier instantanément desséché par rapport à un homme ressuscité vivant et par apport à un Homme-Dieu ressuscité à jamais ?

Et aussi, quel magnifique symbole et signe que ce rideau du Temple déchiré en deux morceaux, laissant voir le Saint du Saint ouvert, sur une nouvelle page d’un temps nouveau.

1. La résurrection de Lazare.

Le plus grand ami et confident de Jésus de la société civile est Lazare qui a une trentaine d’années comme lui. Ils se sont rencontrés par l’intermédiaire de l’apôtre Simon le Zélote qui était son voisin et grand ami à Béthanie, tout début juillet 27. C’est un grand personnage de la Palestine, par ses origines, son père ayant été gouverneur de Syrie, par ses richesses, une bonne partie de la ville de Jérusalem lui appartient, sans compter ses nombreuses propriétés dispersées dans plusieurs régions, par sa protection de l’occupant romain et par un certain charisme dû à sa culture hellénique et son détachement des richesses. Sa sœur Marie, dite de Magdala, grande jouisseuse, sera son désespoir jusqu’à ce que Jésus réussisse à la convertir. Plusieurs attribueront cette conversion progressive à un miracle de Jésus qui serait venu à bout de sept démons qui l’imprégnaient ? Son autre sœur Marthe complète une famille très unie se mettant à la disposition de Jésus, chaque fois qu’il en a besoin, et les appuis et conseils de Lazare sont fort précieux. Mais la maladie des jambes de Lazare progresse inexorablement sans que Jésus veuille intervenir malgré les espérances des deux sœurs.

Plusieurs visions et dictées rapportent avec précision les évènements précédents la mort de Lazare, notamment les visites des juifs influents venant visiter le malade, mais aussi la douce pression des sœurs qui souhaitent l’intervention de Jésus. Mais Jésus demeure inflexible même quand Marthe envoie un serviteur le chercher en urgence début décembre 29. C’est vers le 23 janvier 30 que Lazare meurt alors que Jésus se trouve avec les apôtres près du Jourdain, à quelques dizaines de kilomètres de la maison de Lazare. Tout Jérusalem est en émoi et ses funérailles sont vite célébrées entraînant les ricanements des habitants pour l’absence de Jésus, lequel est averti du décès par un serviteur à cheval envoyé par Marthe. Contre l’avis des apôtres qui craignent les notables juifs de Jérusalem, Jésus décide enfin de se rendre à la propriété de Lazare, quatre jours après son décès…

« Jésus arrive à Béthanie par Ensémès. Ils doivent s’être épuisés en se hâtant par les sentiers casse-cou des monts Hadomin. A bout de souffle, les apôtres ont du mal à suivre Jésus qui avance à grands pas, comme si l’amour l’emportait sur ses ailes de feu. Jésus marche devant, la tête droite sous les tièdes rayons de soleil de midi, souriant radieusement… Jésus préfère prendre un chemin qui contourne le village pour arriver chez Lazare sans attirer l’attention. Ils sont presque à mi-parcours quand ils entendent derrière eux un jeune garçon qui les avait vu auparavant et qui les dépasse en courant, puis s’arrête au milieu du chemin pour regarder Jésus d’un air pensif.

« Paix à toi, petit Marc, tu as eu peur de moi pour t’être enfui ainsi ? demande Jésus en lui faisant une caresse.

- Oh ! Non, Seigneur, je n’ai pas peur. Mais, comme pendant plusieurs jours Marthe et Marie ont envoyé des serviteurs sur nos routes pour voir si tu venais, maintenant que je t’ai vu, j’ai couru leur annoncer ton arrivée…

- Tu as bien fait. Les sœurs vont se préparer le cœur à me voir.

- Non, Seigneur. Les sœurs ne vont rien se préparer, car elles ne savent rien. Ils n’ont pas voulu me laisser leur parler. On m’a attrapé quand j’ai dit en entrant dans le jardin : « Le Rabbi est là ». J’ai été chassé, traité de menteur et on m’a donné deux gifles... Regarde mes joues rouges. On m’a poussé dehors en ajoutant : « Voilà pour te purifier d’avoir regardé un démon ! » Et je t’observais pour cela. »

Jésus se penche pour embrasser ses joues souffletées.

« Dis un peu, Marc, qui t’a chassé ? Les serviteurs de Lazare ? demande Jude.

« Oh non !...Les juifs. Ils viennent pour le deuil tous les jours. Il y en a tant ! Ils sont dans la maison et dans le jardin. Ils viennent tôt et repartent tard. Ils se donnent des allures de maîtres de maison. Ils maltraitent tout le monde…  »

Le groupe se remet en marche lentement et Jésus tient par la main l’enfant ravi. Les voilà parvenus à la grille du jardin. De nombreuses montures y sont attachées, surveillées par les serviteurs de chaque propriétaire…

« Le Maître ! » s’exclament les premiers à l’apercevoir. Jésus entre lentement dans le jardin. Comme personne ne le salue, lui non plus ne salue personne. La plupart ont les yeux flambants de colère, sinon de haine, hormis un petit groupe composé de Joseph, Nicodème, Jean, Eléazar, le scribe Jean, Gamaliel et son fils, Josué, Joachim. Il y a aussi Manahen et Kouza qui n’osent s’avancer comme amis. Jésus s’est contenté d’esquisser une vague inclinaison en posant le pied dans l’allée. Puis il a continué tout droit comme s’il était étranger à l’assistance nombreuse qui l’entoure…

Marthe sort de la maison en se protégeant ses yeux gênés par la lumière. A peine voit-elle Jésus qu’elle court se jeter à ses pieds en les baisant puis elle éclate en sanglots et dit :

« Paix à toi, Maître ! »

Jésus lui répond la même chose, en levant une main pour la bénir et en lâchant la main de l’enfant. Marthe poursuit :

« Mais ta servante ne connaît plus la paix…  Lazare est mort ! Si tu avais été ici, il ne serait pas mort. Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt, Maître ? »

Toujours agenouillée, elle prend un ton involontaire de critique puis d’un ton accablé…

« Lazare, notre frère, t’a tant appelé !...Maintenant, vois ! Je suis inconsolable et Marie pleure sans pouvoir trouver la moindre paix. Et lui n’est plus ici. Tu sais combien nous l’aimions ! Nous espérions en toi !... »

Un murmure de compassion pour la femme et de blâme à l’adresse de Jésus court de groupe en groupe… Marthe, après s’être essuyée le visage, reprend :

« Mais j’espère encore, car je sais que tout ce que tu demanderas à ton Père te sera accordé. »

Par cette douloureuse et héroïque profession de foi, elle exprime l’ultime espérance qui tremble dans son cœur.

« Ton frère ressuscitera. Lève-toi, Marthe. »

Marthe obéit tout en restant courbée en vénération devant Jésus à qui elle répond :

« Je le sais, Maître. Il ressuscitera au dernier jour.

- Je suis la Résurrection et la Vie. Quiconque croit en moi, même s’il est mort, vivra. Et celui qui croit et vit en moi ne mourra pas éternellement. En es-tu convaincue ? »

Jésus, qui a d’abord parlé à mi-voix uniquement à Marthe a haussé le ton pour dire la dernière phrase où il proclame sa puissance divine. Marthe lève la tête et plonge un regard affligé dans les lumineuses pupilles de Jésus.

« Oui, Seigneur. Je le crois. Je crois que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, venu dans le monde. Et que tu peux tout ce que tu veux. Je le crois ! Je cours prévenir Marie. »

Elle s’éloigne rapidement vers l’intérieur de la maison. Jésus reste à sa place, près du bassin d’eau, observé par les juifs en groupes.

Poussant son cri habituel : « Rabbouni ! », Marie sort de la maison en courant, les bras tendus vers Jésus et se jette à ses pieds qu’elle baise en sanglotant. Marthe, Maximin, Marcelle, Sarah et Noémie et tous les serviteurs ont suivi Marie.

« Paix à toi, Marie. Lève-toi ! Regarde-moi ! Ce sont les personnes sans espérance qui pleurent ainsi. Alors pourquoi vous ? »… Ne t’ai-je pas dit d’espérer au-delà de ce qui est croyable pour voir la gloire de Dieu ? Est-ce que par hasard ton Maître aurait changé pour que tu aies raison d’être ainsi torturée ? »

Mais Marie n’écoute pas ces mots… et elle s’écrie :

« Oh ! Seigneur ! Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ? Pourquoi t’es-tu tellement éloigné de nous ? Tu savais pourtant que Lazare était malade ! Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort… Il devait vivre ! Je devais lui montrer que je persévérais dans le bien ! Maintenant que je pouvais le rendre heureux, il m’a été enlevé ! Tu pouvais me le laisser, donner à la pauvre Marie la joie de le consoler après lui avoir causé tant de souffrances. Pourquoi avoir agi ainsi, même à cause de ceux qui te haïssent et se réjouissent de ce qui arrive ? Oh ! Jésus ! Mon Sauveur ! Mon espérance ! »

Il n’y a pas de reproche dans le ton de la voix de Marie mais seulement la détresse d’une sœur.

Jésus, tout incliné pour entendre ces paroles se redresse et dit à haute voix :

« Marie, ne pleure pas ! Ton Maître aussi souffre de la mort de son ami fidèle… car il a dû le laisser mourir…  Mais je te le dis : ne pleure pas. Lève-toi ! Regarde-moi ! Crois-tu que, moi qui t’ai tellement aimée, j’ai agi ainsi sans raison ? Peux-tu croire que je t’ai causé cette peine inutilement ? Viens. Allons vers Lazare. Où l’avez-vous mis ? »

Jésus interroge les personnes sorties de la maison avec Marie et ceux-ci répondent :

« Viens et vois ».

Marthe, qui conduit Marie aveuglée par ses larmes montre de la main l’endroit où se trouve Lazare et dit : 

« C’est ici, Maître, que ton ami est enseveli. »

Elle indique la pierre posée obliquement à l’entrée du tombeau. Jésus contemple l’énorme pierre qui sert de porte et forme un lourd obstacle entre lui et son ami défunt et il pleure. Les sœurs redoublent de larmes, imitées par les intimes et les familiers.

« Enlevez cette pierre » s’écrie soudain Jésus, après s’être essuyé les yeux.

Tous ont un geste d’étonnement et un murmure court dans l’assistance, grossie de quelques habitants de Béthanie. Certains pharisiens se touchent le front en secouant la tête comme pour dire : « Il est fou ! »

Personne n’exécutant l’ordre, Jésus réitère plus fort son ordre, effrayant encore davantage les gens.

« Maître, ce n’est pas possible, intervient Marthe. Voilà déjà quatre jours qu’il est là-dessous. Et tu sais de quelle maladie il est mort !...Maintenant, l’odeur est certainement encore plus forte malgré les onguents… Que veux-tu voir ? Sa pourriture ?… On ne peut pas… même à cause de l’impureté de la corruption et…

- Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? Enlevez cette pierre, je le veux ! »

C’est un cri de volonté divine… Un « oh » étouffé jaillit de toutes les poitrines. Les visages deviennent blêmes, certains tremblent comme s’il était passé sur l’assistance un vent glacial de mort. Marthe fait un signe à Maximin et celui-ci ordonne aux serviteurs d’aller chercher les outils nécessaires pour remuer la lourde pierre. Les serviteurs reviennent rapidement avec des pics et des leviers robustes. Ils travaillent en faisant entrer la pointe brillante des pics entre la roche et la pierre, puis remplacent les pics par les leviers et font glisser sur le côté la pierre. Une puanteur infecte s’échappe du trou obscur et fait reculer la foule. Marthe demande tout bas :

« Maître, tu veux y descendre ? Si oui, il faut des torches…  »

Jésus ne répond rien. Il lève les yeux vers le ciel, ouvre les bras en croix et prie d’une voix très forte en scandant les mots :

« Père ! Je te remercie de m’avoir exaucé. Je savais que tu m’exauces toujours mais je le dis pour ceux qui sont présents ici, pour le peuple qui m’entoure afin qu’ils croient en toi, en moi, et qu’ils sachent que tu m’as envoyé ! »

Il reste encore ainsi un moment, comme en extase, tant il est transfiguré. Silencieusement, il dit des paroles secrètes de prière. Il paraît dégager de la lumière. Il reste ainsi quelque temps puis redevient lui-même, l’Homme, mais d’une majesté puissante. Il s’avance jusqu’au seuil du tombeau… Il tend les bras devant lui, les paumes vers la terre. ..D’une voix puissante, il pousse un cri le plus fort jamais entendu dans aucun miracle, il s’écrie : 

« Lazare ! Sors ! »

L’écho répercute sa voix dans la cavité du tombeau et se répand ensuite à travers tout le jardin… Tous éprouvent un frisson. Marthe est comme fascinée en regardant Jésus. Marie tombe à genoux au bord du tombeau. Ses mains tremblent…

Quelque chose de blanc semble émerger du plus profond du souterrain… Une forme ovale. Et celui qui était mort, enserré dans ses bandelettes, avance lentement, toujours plus visible, fantomatique, impressionnant. A mesure que Lazare avance, Jésus recule, la distance entre les deux restant la même… . Marie est clouée là où elle se tient. Lazare est désormais au bord du tombeau et s’arrête là, raide, muet, semblable à une statue de plâtre à peine ébauchée et informe. C’est une longue silhouette, mince à la tête, mince aux jambes, plus large au tronc, macabre comme la mort elle-même, spectrale dans la blancheur des bandes.

Jésus crie d’une voix forte :

« Déliez-le et laissez-le aller. Donnez-lui des vêtements et de la nourriture.

- Maître !... balbutie Marthe.

- Ici ! Apportez immédiatement un vêtement ! Habillez-le en présence de tous et donnez-lui à manger. »

Jésus donne des ordres mais ne se retourne jamais vers la foule qui se tient derrière lui. Ses yeux regardent seulement Lazare. Marie s’est approchée du ressuscité sans souci de la répulsion que tous ressentent à la vue des bandes souillées. Les serviteurs se hâtent d’exécuter les ordres. Noémie revient avec des vêtements. Après avoir retroussé leurs manches et relevé leurs habits, quelques-uns délient les lacets des bandelettes. Marcelle et Sarah apportent des amphores de parfums, des brocs fumant d’eau chaude.

Les serviteurs ont commencé par la tête, enlevé le suaire placé sur le visage qui est dévoilé, très pâle, squelettique, tout maculé. Il a les yeux tenus fermés par des pommades étendues dans les orbites, les cheveux collés. A mesure que les bandelettes descendent, le tronc se libère, rendant une forme humaine à cette espèce de grande chrysalide. A mesure que les bandes sont retirées, les premières couches de baume et de crasse sont enlevées en changeant continuellement l’eau qui sert à nettoyer…

Lorsqu’on a dégagé le visage de Lazare et qu’il peut voir, il tourne les yeux vers Jésus avant même de regarder ses sœurs. Il contemple son Jésus, avec un sourire d’amour sur ses lèvres pâles et l’éclat d’une larme au fond de ses yeux. Jésus lui rend son sourire et dirige le regard de Lazare vers le ciel. Lazare comprend et remue les lèvres en une prière silencieuse ; Marthe croit qu’il essaie de parler sans avoir encore retrouvé sa voix et elle lui demande :

« Que me dis-tu, mon Lazare ?

- Rien, Marthe. Je remerciais le Très-Haut. »

La prononciation est assurée, la voix forte. Les gens poussent de nouveau un « oh ! » étonné.

On fait asseoir Lazare pour dégager ses jambes et les laver. Quand elles apparaissent, Marthe et Marie poussent un hurlement : Les jambes sont manifestement tout à fait guéries. Seules des cicatrices d’un rouge bleuâtre indiquent les endroits où elle étaient gangrenées.

Dans l’assistance, les cris d’ébahissement redoublent. Jésus sourit, de même que Lazare qui regarde un instant ses jambes guéries, puis s’abstrait de nouveau pour contempler Jésus. Il semble ne pouvoir se rassasier de le voir. Les juifs, pharisiens, sadducéens, scribes et rabbis s’approchent avec précaution pour ne pas souiller leurs vêtements. Ils observent de tout près Lazare, ils observent de tout près Jésus. Mais ni Lazare, ni Jésus ne s’occupent d’eux : ils se regardent et tout le reste est inexistant.

Enfin, on passe ses sandales à Lazare. Il se lève, agile, sûr de lui, prend le vêtement présenté par Marthe et l’enfile tout seul, il lie sa ceinture, ajuste les plis. Le voilà, maigre et pâle, mais semblable à tout le monde. Après avoir retroussé ses manches, il se lave les mains et les bras.

Puis, avec une nouvelle eau, il se lave de nouveau la figure et la tête, jusqu’à ce qu’il se sente tout à fait net. Il s’essuie ses cheveux et son visage, rend la serviette au serviteur et s’avance vers Jésus. Il se prosterne et lui baise les pieds. Jésus s’incline, le relève, le serre contre son cœur en lui disant :

« Bon retour, mon ami. Que la paix et la joie soient en toi. Vis pour accomplir ton heureuse destinée. Lève la tête pour que je te donne le baiser de la salutation. »

Il dépose un baiser sur les joues de Lazare qui le lui rend. C’est seulement après cela que Lazare parle à ses sœurs et les embrasse, puis c’est au tour de Maximin et Noémi qui pleure de joie et de certains autres de la parenté. Ensuite Jésus présente personnellement à son ami un plateau avec une fouace, du miel, une pomme, une coupe de vin. Lazare se restaure avec l’appétit d’un homme en pleine santé. La foule pousse un « oh » de stupéfaction.

Jésus paraît ne voir que Lazare, mais en réalité, il observe tout et tout le monde. Remarquant qu’avec des gestes de colère, Sadoq, Elchias, Chanania, Félix, Doras, Cornélius et quelques autres sont sur le point de s’éloigner, il lance :

« Attends un moment, Sadoq, j’ai à te parler, à toi et aux tiens. »

Ils s’arrêtent avec une figure de criminels. Joseph d’Arimathie a un geste d’effarement et fait signe à Simon le Zélote de retenir Jésus. Mais ce dernier s’avance déjà vers le groupe haineux et il dit à haute voix :

« Ce que tu as vu te suffit-il, Sadoq ? Tu m’as expliqué un jour que pour croire, vous aviez besoin, toi et tes semblables, de voir, recomposé, guéri, un homme décomposé. Es-tu satisfait de la putréfaction que tu as vue ? Es-tu capable de reconnaître que Lazare était mort et que maintenant il est vivant et en bonne santé comme il ne l’a pas été depuis des années ? Je le sais, vous êtes venus ici, pour tenter ces femmes, pour accroître leur douleur et insinuer le doute. Vous êtes venus ici me chercher dans l’espoir de me trouver caché dans la pièce du mourant. Vous êtes venus ici, non pas poussés par un sentiment d’amour et de désir d’honorer le défunt, mais pour vous assurer que Lazare était réellement mort. Et vous avez continué à venir, vous réjouissant toujours plus à mesure que le temps passait. Si tout avait eu lieu comme vous l’espériez, vous auriez eu raison de vous réjouir : L’Ami qui guérit tout le monde, ne guérit pas son ami… Le Messie est impuissant devant la réalité de la mort. Cela vous donnait raison de vous réjouir. Mais voilà : Dieu vous a répondu. Nul prophète n’a jamais pu reconstituer ce qui était, non seulement mort, mais décomposé. Dieu l’a fait. C’est le témoignage vivant de ce que je suis. Il y eut un jour où Dieu prit de la boue, lui donna une forme et y insuffla l’esprit de vie : et ce fut l’homme. J’étais là pour dire : « Que l’on fasse l’homme à notre image et à notre ressemblance », car je suis le Verbe du Père. Aujourd’hui, moi, le Verbe, j’ai dit à ce qui était encore moins que de la boue, à la corruption : « Vis » et la corruption s’est faite de nouveau chair, une chair intègre, vivante, palpitante. La voici qui vous regarde. Et à la chair, j’ai réuni l’âme, qui gisait depuis quelques jours dans le sein d’Abraham. Je l’ai rappelée par ma volonté, car je peux tout seul, moi, le Vivant, moi, le Roi des rois auquel sont soumises toute créature et toute chose. Maintenant, que me répondez-vous ? »

Il se tient devant eux, grand, fulgurant de majesté, vraiment Juge et Dieu. Ils ne répondent rien.
Jésus insiste :

« Ce n’est pas encore assez pour croire, pour accepter l’inconcevable ?

- Tu n’as tenu qu’une partie de la promesse. Ce n’est pas le signe de Jonas… lance brutalement Sadoq.

- Vous l’aurez lui aussi. J’ai promis et je tiendrai ma promesse, affirme Jésus. Une autre personne, présente ici, attend un second signe et elle l’aura. Et comme c’est un juste, il l’acceptera. Vous, non. Vous resterez ce que vous êtes.»

Faisant demi-tour, il aperçoit Simon, fils d’Eli-Anna, membre du Sanhédrin. Il le dévisage longuement, laissant de côté ceux de tout à l’heure et, arrivé en face de Simon, il lui dit, à voix basse mais nette :

« Il est heureux pour toi que Lazare ne se rappelle rien de son séjour parmi les morts ! Qu’as-tu fait de ton père, Caïn ? »

Simon s’enfuit en poussant un cri de peur qui se change en un hurlement de malédiction.

« Sois maudit, Nazaréen ! »

Jésus réplique :

« Ta malédiction monte au Ciel, et du Ciel le Très-Haut te la renvoie. Tu es marqué du signe, malheureux que tu es ! » (L’ambitieux Simon, parricide, mourra assassiné).

Puis il revient en arrière, parmi les groupes médusés, presque pétrifiés. Il rencontre Gamaliel qui se dirige vers la route. Tous deux se regardent. Jésus lui murmure sans s’arrêter :

« Tiens-toi prêt, rabbi ? L’autre signe viendra bientôt. Je ne mens jamais.»

Le jardin se vide lentement. Les juifs sont abasourdis, mais la plupart sont furieux. Si leurs regards pouvaient le réduire en cendres, Jésus serait certainement pulvérisé. Ils discutent en repartant et sont si bouleversés par leur défaite qu’ils ne peuvent plus dissimuler, sous une apparence hypocrite d’amitié, le but de leur présence. Ils s’en vont sans saluer ni Lazare, ni ses sœurs. Certains restent : tous ceux que le miracle a conquis au Seigneur, au nombre desquels se trouve Joseph Barnabé, qui se jette à genoux devant Jésus et l’adore. Un autre est le scribe Joël d’Abia qui l’imite avant de partir à son tour et d’autres encore que je ne connais pas, mais qui doivent être influents.

Pendant ce temps, Lazare, entouré de ses plus intimes, s’est retiré dans la maison. Joseph, Nicodème et les autres bons saluent Jésus et s’en vont. Après de profondes courbettes, les juifs qui étaient restés auprès de Marthe et Marie s’éloignent eux aussi. Les serviteurs ferment la grille. La maison retrouve la paix.

Jésus regarde autour de lui. Il voit de la fumée et des flammes au fond du jardin, dans la direction du tombeau. Seul, debout au milieu d’un sentier, il dit :

« Le feu va faire disparaître la putréfaction… La putréfaction de la mort… mais celle des cœurs… de ces cœurs-là, aucun feu ne la fera disparaître… Pas même le feu de l’enfer. Elle sera éternelle… Quelle horreur !...Plus que la mort… Plus que la corruption… Et… Mais qui te sauvera, ô Humanité, si tu aimes tant être corrompue ! Tu veux être corrompue. Et moi… Un seul mot m’a suffi pour arracher un homme au tombeau… Mais malgré un flot de paroles… et de souffrances, je ne pourrai arracher au péché l’homme, les hommes, des millions d’hommes.»

Il s’assied et se couvre le visage de ses mains, l’air accablé… Un serviteur qui passe le voit. Il se dirige vers la maison. Peu après, Marie en sort et va trouver Jésus, légère comme si elle ne touchait pas le sol. Elle s’approche et lui dit doucement :

« Rabbouni, tu es épuisé… Tes apôtres fatigués, sont allés dans l’autre maison, tous, sauf Simon le Zélote… Tu pleures, Maître ? Pourquoi ?...»

Jésus la regarde sans répondre. Il se lève, va vers la maison et entre dans une salle. Il y a Marthe, heureuse, transfigurée par la joie. Elle s’adresse à Jésus pour expliquer :

«  Lazare est allé se baigner pour se purifier encore… Maître ! Tu es triste. N’es-tu pas heureux que Lazare… » Il lui vient un soupçon :

« Oh ! Tu es réservé avec moi. J’ai péché. C’est vrai.

- Nous avons péché, ma sœur, rectifie Marie.

- Non, pas toi...Marie n’a pas péché. Marie a su obéir, moi seule ai désobéi. Je t’ai envoyé appeler, parce que… je ne pouvais plus les entendre insinuer que tu n’étais pas le Messie… et je ne pouvais plus voir Lazare souffrir… Il désirait tant ta venue ! Il t’appelait tant… Pardonne-moi, Jésus.

- Et toi, tu ne dis rien, Marie ? demande Jésus.

- Maître… moi… Je n’ai souffert que comme femme. Je souffrais parce que… Marthe, jure ici, devant le Maître, que jamais tu ne parleras à Lazare de son délire… Mon Maître… je t’ai connu tout à fait dans les dernières heures de Lazare. Comme tu m’as aimée, toi qui m’as pardonné, toi, Dieu… si mon frère, qui pourtant m’aime, mais qui est seulement homme, ne m’a pas tout pardonné au fond de son cœur ?! Non, il n’a pas oublié mon passé et lors de la faiblesse de sa mort, il a crié sa douleur, son indignation pour moi… Oh ! Marie pleure.

- Ne pleure pas, Marie. Dieu t’a pardonné et a oublié. L’âme de Lazare aussi a pardonné et a voulu oublier. L’homme n’a pas pu tout oublier et quand la chair a dominé par son dernier spasme sa volonté affaiblie, l’homme a parlé.

- Je n’en éprouve pas d’indignation, Seigneur. Cela m’a servi à t’aimer davantage et à aimer encore plus Lazare. Dès lors, moi aussi, j’ai désiré ta venue, car j’étais trop angoissée de penser que Lazare allait mourir sans paix à cause de moi… Et ensuite, quand je t’ai vu méprisé par les juifs… quand j’ai vu que tu ne venais pas même après la mort… alors mon âme aussi a souffert. Si j’avais à expier, j’ai expié, Seigneur…

- Pauvre Marie ! Je connais ton cœur. Tu as mérité ce miracle. Que cela t’affermisse dans ton espérance et ta foi.

- Mon Maître, désormais j’espèrerai et je croirai toujours. Je ne douterai plus, jamais plus. Je vivrai de foi. Tu m’as donné la capacité de croire ce qui est incroyable.

- Et toi, Marthe, as-tu appris ? Non, pas encore. Tu es ma Marthe, mais tu n’es pas encore ma parfaite adoratrice. Pourquoi agis-tu au lieu de contempler ? C’est plus saint. Tu vois ? Ta force, parce qu’elle était trop tournée vers les tâches terrestres, a cédé à la constatation d’affaires terrestres qui semblent parfois sans remède. En vérité, les problèmes humains n’ont pas de remède, si Dieu n’intervient pas. C’est pourquoi la créature a besoin de savoir croire et contempler, d’aimer jusqu’au bout des forces de l’homme tout entier… Je le répète : je te veux forte, Marthe. Je te veux parfaite. Tu n’as pas su obéir parce que tu n’as pas su croire et espérer complètement, tu n’as pas su croire et espérer parce que tu n’as pas su aimer totalement. Mais moi, je t’en absous. Je te pardonne, Marthe. J’ai ressuscité Lazare aujourd’hui. Maintenant, je te donne un cœur plus fort. A lui, j’ai rendu la vie. A toi, j’infuse la force d’aimer, croire et espérer parfaitement. Maintenant soyez heureuses et en paix. Pardonnez à ceux qui vous ont offensées ces jours-ci.

- Seigneur, en cela j’ai péché. Il y a un instant, j’ai demandé au vieux Chanania qui t’avait méprisé : « Qui a triomphé ? Toi ou Dieu ? Ton mépris ou ma foi ? Le Christ est le Vivant et il est la Vérité. Moi, je savais que sa gloire allait resplendir avec plus d’éclat, et toi, vieillard, refais ton âme si tu ne veux pas connaître la mort. »

- Tu as bien parlé. Mais ne discute pas avec les méchants, Marie. Et pardonne, si tu veux m’imiter…  »

Lazare entre, vêtu de neuf et bien rasé, bien peigné et la chevelure parfumée.

« Maître ! »

Lazare s’agenouille pour l’adorer. Jésus lui pose la main sur la tête et dit en souriant :

« Ton épreuve et celle de tes sœurs est surmontée, mon ami. Soyez désormais heureux et forts pour servir le Seigneur. Mon ami, que te rappelles-tu du passé ? Je veux parler de tes derniers moments ?

- Un grand désir de te voir et une grande paix au milieu de l’amour de mes sœurs.

- Et qu’est-ce qui t’affligeait le plus de quitter en mourant ?

- Toi, Seigneur, et mes sœurs. Toi parce que je ne pouvais plus te servir, elles, parce qu’elles m’ont donné toute joie…

- Ah ! moi, mon frère… soupire Marie.

- Toi, plus que Marthe. Tu m’as donné Jésus et la mesure de ce qu’est Jésus. C’est lui qui t’a donnée à moi. Tu es le don de Dieu, Marie.

- C’est ce que tu disais aussi en mourant… dit Marie, tout en étudiant le visage de son frère.

- Parce que c’est ma constante pensée.

- Mais moi, je t’ai causé tant de peine…

- La maladie aussi m’a fait souffrir. Mais par elle, j’espère avoir expié les fautes du vieux Lazare et être ressuscité, purifié pour être digne de Dieu. Toi et moi, nous avons tous deux ressuscité pour servir le Seigneur, avec Marthe au milieu de nous, elle qui fut toujours la paix de la maison.

- Tu entends, Marie ? Lazare dit des paroles de sagesse et de vérité. Maintenant, je me retire et vous laisse à votre joie…

- Non, Seigneur, reste avec nous. Ici. Reste à Béthanie et dans ma maison. Ce sera beau…
- Je resterai. Je veux te récompenser de tout ce que tu as souffert. Marthe, ne sois pas triste. Marthe pense m’avoir affligé. Mais ma peine n’est pas autant pour vous que pour ceux qui ne veulent pas se racheter. Eux haïssent de plus en plus. Ils ont le venin dans le cœur… Eh bien… pardonnons.

- Pardonnons, Seigneur » dit Lazare avec un doux sourire.

Le miracle de la résurrection de Lazare provoque la réunion immédiate du Sanhédrin qui lance un avis de recherche de Jésus et la publication d’un décret affiché dans toutes les synagogues de Palestine, l’obligeant aussitôt à s’éloigner de Jérusalem.

Vision et dictée du 26 décembre 1946, tome 8, p 441, § 548. Jésus a fait rajouter à cet épisode, un commentaire donné précédemment dans une dictée, le 23 mars 1944 :

« Jésus dit : Bien sûr, j’aurais pu intervenir à temps pour empêcher la mort de Lazare, mais je n’ai pas voulu le faire. Je savais que cette résurrection serait une arme à double tranchant, car j’allais convertir les juifs dont la pensée était droite et rendre plus haineux ceux dont la pensée ne l’était pas. Après cette dernière manifestation de ma puissance, c’est de ceux-ci qu’allait venir ma sentence de mort… J’aurais pu aussi accourir aussitôt, mais j’avais besoin d’une putréfaction déjà avancée, pour mieux persuader les incrédules les plus obstinés… Le long séjour au tombeau ne permettait aucun doute. Mes apôtres eux-mêmes avaient besoin pour croire d’être soutenus par des miracles de première grandeur...Et, miracle dans le miracle, j’ai voulu que Lazare soit dégagé et purifié en présence de tous…

J’ai pleuré devant la tombe de Lazare… moins à cause de la perte de mon ami et de l’affliction de ses sœurs, que parce que, comme un fond qui se soulève, trois idées plus vives que jamais ont affleuré : La constatation de la ruine que Satan avait apporté à l’homme en le poussant au mal… jusqu’à la mort ; la conviction que même ce miracle, qui advient pour ainsi dire comme le corollaire sublime de trois années d’évangélisation, n’allait pas convaincre le monde judaïque de la vérité que je lui avais apportée et qu’aucun miracle n’allait faire, du monde à venir, un converti au Christ. Oh ! Quelle douleur d’être près de mourir pour un si petit nombre ! ; La vision mentale de ma mort prochaine. J’étais Dieu, mais j’étais homme aussi. Et pour être Rédempteur, je devais sentir le poids de l’expiation, donc aussi l’horreur de la mort et d’une telle mort. J’étais un homme vivant, en bonne santé, qui se disait : « Bientôt, je serai mort, je serai dans un tombeau comme Lazare. Bientôt, l’agonie la plus atroce sera ma compagne… »

Dans les évangiles canoniques, de façon étonnante, Matthieu, pourtant présent, ne relate pas cet évènement et Jean, lui aussi présent, est le seul évangéliste qui parle de ce miracle important (Jn11,1-44), dans des termes assez proches mais beaucoup moins détaillés, comme quand il commence le premier verset, annonçant l’existence de Lazare : « Il y avait un homme malade, c’était Lazare de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe… ». Dans ce récit, Jésus rencontre bien Marthe en premier, sa sœur Marie étant à l’intérieur de la maison. L’évangéliste Jean précise que « Jésus n’était pas encore entré dans le village et se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré ». En marge de la résurrection de Lazare, Jésus apporte un léger correctif par rapport à la dictée récente qu’il a faite. Jésus dit :

« Il n’y a pas de contradiction de faits, mais seulement de traduction et de description, entre ce qu’a écrit Jean et la phrase indiquant que j’ai rencontré Marthe à quelques pas du bassin dans le jardin de Lazare. Béthanie appartenait pour les trois quarts à Lazare, on pourrait dire Béthanie de Lazare… En réalité, je n’étais pas entré dans le village mais j’avais contourné Béthanie pour rejoindre la maison de Lazare. C’est précisément pour cette raison que Jean écrit que Jésus n’était pas encore entré dans le village… »

2. L’esclave noir muet, Calliste.

C’est le 25 février 30, dans le sud de la Samarie.

« Ephraïm tout entière s’est déversée dans les rues pour voir cet évènement insolite qu’est un défilé de chars romains qui la traverse. Il y a de nombreux chars et des litières couvertes, escortées par des esclaves, précédées et suivies par des légionnaires. Arrivé à la route qui bifurque pour Béthel et Rama, le cortège se sépare en deux parties. Un char et une litière avec une escorte de soldats restent arrêtés, tandis que le reste poursuit sa route.

Le rideau de la litière s’écarte un instant et une main de femme, blanche et ornée de pierres précieuses, fait signe au chef des esclaves de s’approcher. L’homme obéit sans mot dire. Il écoute. Il aborde un groupe de femmes curieuses et demande :

«  Où se trouve le Rabbi de Nazareth ?

- Dans cette maison. Mais à cette heure, habituellement, il est près du torrent. Il y a une petite île au milieu des saules, là où se trouve le peuplier. Il reste à cet endroit pour prier des journées entières. L’homme revient et fait son rapport. La litière se remet en route. Le char, lui, ne bouge pas. Seule la litière longe le ruisseau jusqu’à la hauteur d’une petite île très boisée. Sur un ordre, la litière passe le petit torrent. Claudia Procula en descend avec une affranchie et elle fait signe à un esclave noir de l’escorte de la suivre. Les autres reviennent sur la rive.

Tous trois pénètrent dans la petite île et se dirigent vers le peuplier qui domine le centre. Claudia arrive où se trouve Jésus plongé dans la prière. Elle l’appelle en s’avançant seule.

Jésus se lève aussitôt. Il la salue mais reste debout, adossé au tronc du peuplier. Claudia, après avoir salué, expose tout de suite ce qui l’amène :

« Maître, il est venu chez Ponce certaines gens… Je n’ai pas beaucoup de pouvoir mais je vais faire mon possible pour qu’on te protège et aussi pour qu’on te rende… puissant. Il y a sur des trônes ou à de hautes positions tant de gens qui ne le méritent pas…

- Domina, je ne t’ai pas demandé d’honneurs ni de protections. Offre-les à ceux qui en désirent vivement. Moi, je n’y aspire pas.

- Ah ! Voilà ! C’est ce que je voulais entendre ! Alors, tu es vraiment le Juste que je pressentais… Sais-tu qu’on dit, qu’à cause de tes péchés, tu as perdu tout pouvoir et que c’est pour cette raison que tu vis ici, rejeté ?

- Je suis au courant de cela aussi… Tu ne peux encore comprendre ce qu’est le pouvoir de l’esprit… Tel j’étais quand tu m’as vu la première fois guérir un lépreux et tel je suis maintenant. Et tel je serai quand je semblerai tout à fait détruit. Cet homme, c’est bien ton esclave muet, n’est-ce-pas ?

- Oui, maître.

- Dis-lui de venir. »

Claudia pousse un cri et l’homme s’avance puis se prosterne contre le sol entre Jésus et sa maîtresse. Après avoir lancé un regard suppliant vers Claudia, il réitère son geste de Césarée : il prend le pied nu de Jésus dans ses deux grosses mains noires et se jetant le visage contre le sol, il glisse sa tête sous le pied de Jésus.

- Domina, écoute. Selon toi, est-il plus facile de conquérir seul un royaume ou de faire renaître une partie du corps qui n’existe plus ?

- Il est plus facile de conquérir un royaume, Maître. La fortune sourit aux audacieux, mais personne, sauf toi, ne peut faire renaître un mort et rendre des yeux à un aveugle.

- Et pourquoi ?

- Parce que… Parce que seul Dieu peut tout faire.

- Alors, pour toi, je suis Dieu ?

- Oui… ou, du moins, Dieu est avec toi.

- Dieu peut-il être avec un homme mauvais ? Je parle du vrai Dieu, non des idoles…

- Non… je ne dirais pas cela. Nos prêtres eux-mêmes perdent leur pouvoir quand ils commettent une faute.

- Quel pouvoir ?

- Mais… celui de lire les signes du ciel et dans les réponses des victimes, dans le vol, dans le chant des oiseaux. Tu sais… les augures, les aruspices…

- Je sais. Eh bien ? Regarde. Quant à toi, homme qu’un cruel pouvoir humain a privé d’un don de Dieu, relève la tête et ouvre la bouche. Et par la volonté du Dieu vrai, unique, Créateur des corps parfaits, retrouve ce que l’homme t’a enlevé. »

Il a mis son doigt blanc dans la bouche ouverte du muet. Curieuse, l’affranchie ne sait pas rester à sa place et elle s’avance pour regarder. Claudia s’incline pour observer. Jésus enlève son doigt en s’écriant :

« Parle et sers-toi de la partie de corps qui est née à nouveau pour louer le vrai Dieu. »

Et à l’improviste, comme une sonnerie de trompette, d’un instrument jusqu’alors muet, répond un cri, guttural mais net : « Jésus ! » Le noir tombe par terre en pleurant de joie et il lèche, il lèche vraiment les pieds nus de Jésus, comme pourrait le faire un chien reconnaissant.

« Ai-je perdu mon pouvoir, Domina ? A ceux qui l’insinuent, donne cette réponse. Quant à toi, relève-toi et sois bon en pensant combien je t’ai aimé. Tu es resté dans mon cœur depuis les jours de Césarée. Et avec toi tous tes pareils, regardés comme une marchandise, considérés comme moindres que des bêtes, alors qu’en raison de votre conception, vous êtes des hommes, égaux à César, peut-être meilleurs par la volonté de votre cœur… Tu peux te retirer, Domina, il n’y a rien à ajouter.

- Si. Il y a autre chose. Il y a que j’avais douté… J’en étais presque venue à croire ce que l’on disait de toi. Et pas seulement moi. Pardonne-nous à toutes, sauf Valéria, qui a toujours gardé sa conviction et même s’y ancre de plus en plus. Et accepte mon cadeau : cet homme. Il ne pourrait plus me servir maintenant qu’il a la parole… et accepte aussi mon argent.

- Non. Ni l’un, ni l’autre.

- Alors tu ne me pardonnes pas !

- Je pardonne même à ceux de mon peuple, doublement coupables de ne pas me reconnaître pour ce que je suis. Et ne devrais pas vous pardonner, à vous qui êtes privés de toute connaissance divine ? Voilà : j’ai dit que je n’acceptais, ni l’argent, ni l’homme. Maintenant, je prends l’un et l’autre et avec l’un j’affranchis l’autre. Je te rends ton argent parce que j’achète l’homme et je l’achète pour le rendre à la liberté afin qu’il retourne dans son pays pour annoncer que Celui qui aime tous les hommes se trouve sur terre. Reprends ta bourse.

- Non. Maître, elle t’appartient. L’homme n’en est pas moins libre. Il est à moi, je te l’ai donné. Tu le libères ? Nul besoin d’argent pour cela.

- Dans ce cas… Tu as un nom ? demande-t-il à l’ancien esclave.

- Nous l’appelions Calliste, par dérision. Mais quand il fut pris…

- Peu importe. Garde ce nom et rends-le vrai en devenant très beau spirituellement. Va et sois heureux, puisque Dieu t’a sauvé. »

S’en aller ! Calliste ne se lasse pas de l’embrasser et de répéter : « Jésus ! Jésus ! » et il met encore le pied de Jésus sur sa tête en disant :

« Toi, mon seul Maître.

- Moi, ton vrai Père. Domina, tu te chargeras de lui afin qu’il rentre dans son pays. Sers-toi de l’argent pour cela et que le surplus lui soit remis. Adieu, Domina et ne fais plus jamais bon accueil aux voix des ténèbres. Sois juste et apprends à me connaître. Adieu, Calliste. Adieu, femme. »

Alors Jésus saute par-dessus le torrent et s’enfonce dans les buissons. Claudia rappelle les porteurs. Elle garde le silence mais l’affranchie et Calliste parlent pour dix… A moitié allongée dans la litière elle reste absorbée dans ses réflexions. Mais même les légionnaires émus ne respectent plus le silence… »

Vision et dictée du 7 février 1947, tome 9, p 78, § 563.

3. L’homme originaire de Gaza abandonné sur la route.

C’est le tout début mars 30, le dernier mois de Jésus parmi les siens. Dans la campagne, les blés ont déjà bien grandi après les dernières pluies. La nature est en pleine vitalité et il commence à faire déjà chaud…

« Jésus, seul, passe à travers les champs qui montent et descendent en suivant les dénivellations de la montagne… Il salue des femmes et donne en passant un baiser à une fillette qui lui offre un petit bouquet de marguerites qu’elle vient de ramasser… La route empruntée est assez importante car au croisement, on voit l’une des bornes milliaires dont les Romains se servent indiquant « Néapolis – Sichem sur une face, Silo – Jérusalem, sur une autre et Jéricho vers le midi.

Mais il y a surtout l’indication d’un malheur humain. En effet, par terre, entre la borne et le fossé qui longe la route comme sur toutes les voies entretenues par le Romains, gît un homme recroquevillé, un paquet de haillons et d’os, peut-être mort. Quand il le découvre au milieu des herbes luxuriantes, Jésus s’incline sur lui, le touche et l’appelle :

« Homme, qu’as-tu ? »

Un gémissement lui répond. Mais le tas de haillons remue, se retourne et un visage squelettique apparaît. Deux yeux au regard fatigué et souffrant observent avec étonnement celui qui se penche sur sa misère. Avec l’aide de Jésus, il réussit à s’asseoir en s’appuyant contre la borne et il lui demande :

« Qu’as-tu donc ? Es-tu malade ?

- Oui.  C’est un oui très faible.

- Mais comment as-tu pu te mettre en voyage, tout seul, dans cet état ? N’as-tu personne ? »

L’homme fait signe que si mais il est trop affaibli pour répondre. Jésus regarde autour de lui et voit une poignée de maisons au sommet d’une colline. Il lui demande :

« Si je t’aidais, te sentirais-tu capable de marcher jusqu’à ce village ?

L’homme secoue la tête et deux larmes coulent sur ses joues flétries, il rassemble ses forces :

«   Ils m’ont chassé… Peur de la lèpre… Je ne suis pas… .Et je meurs… de faim…

- Je vais trouver ce berger. Je vais t’apporter du lait tiède. J’aurai vite fait. »

Au pas de course, il se dirige vers le troupeau, à environ deux cent mètres de la route. Il rencontre le berger, lui parle. Le berger se tourne pour regarder, l’air indécis. Puis il détache le gobelet de bois qu’il porte à sa ceinture et trait une chèvre pour remettre une tasse pleine à Jésus qui descend avec précaution avec un enfant qui était avec le berger. Le voici de retour auprès de l’affamé. Il se met à genoux à ses côtés, lui passe un bras derrière les épaules et approche le bol de ses lèvres. Il lui fait boire de petites gorgées…

« Pour l’instant, c’est assez. Tout avaler en une seule fois te ferait du mal. »

L’homme ne proteste pas, il ferme les yeux… Après un moment, Jésus lui présente de nouveau le gobelet et il fait ainsi avec des pauses de plus en plus courtes. Il rend le bol vide à l’enfant et le remercie. L’homme se ranime lentement. Il a un sourire de reconnaissance en regardant Jésus et il s’excuse :

« Je te fais perdre du temps.

- Ne te désole pas ! Le temps employé à aimer ses frères n’est jamais perdu…

- Je vais déjà mieux. La chaleur revient dans mes membres ainsi que la vue… J’ai bien cru que j’allais mourir ici… Mes pauvres enfants ! J’avais perdu tout espoir… Si tu n’étais pas venu, je serai mort… comme ça… au bord de la route…

- Cela aurait été très triste. Mais le Très-Haut a regardé son fils et l’a secouru.

- Je me sens revivre. Ah ! Si je pouvais me rendre à Ephraïm !

- Pourquoi ? Quelqu’un t’attend ? Es-tu de là-bas ?

- Non. Je suis des campagnes de Jabnia, près de la Grande Mer mais j’ai pris le chemin de la Galilée. Je suis allé à Nazareth, car je souffre ici (il se frappe l’estomac) d’une maladie que personne n’a su guérir et qui m’empêche de travailler la terre. Je suis veuf avec cinq enfants… Je suis originaire de Gaza, né d’un père Philistin et quelqu’un de nos régions, qui suivait le Rabbi de Galilée, nous a parlé de lui. J’ai pensé : « Je suis Syrien par ma mère et Philistin, une ordure pour Israël. Mais Hermastée disait que le Rabbi de Galilée est aussi bon que puissant, je le crois et je vais le trouver.» Alors, j’ai laissé les enfants à ma belle-mère, j’ai rassemblé le peu de ressources que je possédais et je suis parti chercher le Rabbi. Mais l’argent s’épuise vite en voyage… J’ai vendu mon âne… Mais le Rabbi ne se trouve ni à Nazareth, ni à Capharnaüm. C’est sa Mère qui me l’a appris… Je suis revenu sur mes pas. Le mal grandissait et l’argent diminuait. A Jérusalem, j’ai trouvé des hommes qui m’ont répondu : « Il a été chassé depuis longtemps. Il est maudit par le Sanhédrin. Il s’est enfui, nous ne savons où. » Je me suis senti mourir. J’ai questionné des centaines de gens, personne ne savait. Plusieurs m’ont frappé. Puis un jour que je mendiais, j’ai entendu deux pharisiens dire : « Maintenant que l’on sait que Jésus se trouve à Ephraïm… » En dépit de ma faiblesse, je suis arrivé jusqu’ici en mendiant mon pain… Aujourd’hui, je viens de ce village où j’ai demandé du pain. On m’a cru lépreux à cause de ma pâleur, il y a deux jours que je ne mange pas. Je voulais me rendre à Ephraïm. Je suis tombé ici… Je suis si près du but. Peut-il se faire que je ne l’atteigne pas ? Je crois au Rabbi. Je ne suis pas Israélite, mais Hermastée ne l’était pas non plus et Jésus l’aimait pareillement…

- Le Dieu vrai est le Père des hommes, il est juste et bon… Tu crois qu’il est le Messie ?

- Oui. Je ne sais pas bien ce qu’est le Messie mais je crois que le Rabbi de Nazareth est le Fils de Dieu.

- Et es-tu certain que, s’il l’est, il va t’exaucer, toi un incirconcis ?

- J’en suis certain, car Hermastée l’affirmait : « Il est le Sauveur de tous. Pour lui, il n’est pas question de juifs ou d’idolâtres, mais seulement de créatures à sauver, car le Seigneur Dieu l’a envoyé pour cela ». Moi, j’y ai cru. Ah ! Si tu es d’Ephraïm, conduis-moi à lui.

- Essaie de me demander, à moi, de te guérir…

- Tu es bon, homme. Près de toi, il y a tant de paix ! Oui, tu es bon comme… comme le Rabbi lui-même. Il t’aura… il t’aura sûrement accordé le pouvoir de faire des miracles, car, pour être bon comme tu l’es, tu ne peux qu’être l’un de ses disciples… Mais tu pourrais bien guérir les corps mais pas les âmes. Or je souhaiterais que la mienne soit guérie. Devenir un juste… Et cela, seul le Rabbi peut le faire. Je suis non seulement malade mais aussi pécheur. Je ne veux pas voir mon corps guéri pour le voir mourir un jour et l’âme avec lui. Conduis-moi au rabbi. Une fois guéri, je pourrais cultiver la terre et donner une obole… C’est ainsi qu’on agi d’habitude avec tous les médecins et…

- Mais pas avec lui. Je t’assure. Et je t’affirme que, si tu sais élever ta foi jusqu’à demander ici ce miracle, et à le croire possible, tu l’obtiendras.

- Tu dis la vérité ?...En es-tu certain ? bien sûr, si tu es un de ses disciples, tu ne peux mentir ni te tromper. Que je regrette de ne pas voir le Rabbi… Je veux t’obéir…

- Eh bien ! Qu’il te soit fait comme ta foi le mérite» répond Jésus en faisant son geste de commandement sur les maladies.

L’homme a une sorte d’éblouissement. Il comprend qui est celui qui se tient debout devant lui et il pousse un cri si aigu que le petit berger, descendu vers la route hâte le pas. L’homme est par terre, le visage dans l’herbe et le pastoureau demande, en le montrant de sa houlette :

« Il est mort ? Il faut autre chose que du lait quand quelqu’un approche de la fin ! »

Et il hoche la tête. L’homme entend et il se met sur ses pieds, fort, en bonne santé et s’écrie :

« Mort ? Mais je suis guéri ! Je suis ressuscité ! C’est lui qui l’a fait. Je ne souffre plus de la faim, ni des douleurs, ni de maladie. Je suis comme au jour de mes noces ! Comment ne t’ai-je pas reconnu plus tôt ?...J’ai été aveugle. Pardonne à ton pauvre serviteur ! »

Il se jette de nouveau par terre en adoration. Jésus s’assied à côté de lui et lui dit :

« Tu m’as parlé d’Hermastée comme d’un mort. Tu connais donc sa fin… Je t’enverrai à Jéricho, chez une femme disciple, afin qu’elle te vienne en aide pour ton voyage de retour.

- Maintenant je suis en bonne santé et je n’ai plus peur de mourir en route… Ah ! Pourquoi te haïssent-ils, toi qui est si bon ?

- Parce que beaucoup d’entre eux ont en eux un esprit qui les y pousse. Allons.»

Vision et dictée du 7 février 1947, tome 9, p 85, § 564.

4. La femme Ada en couches à Ephraïm.

Le 14 mars 30 :

« Jésus est toujours retiré en Samarie mais les femmes disciples et la Mère de Jésus sont venues le rejoindre, accompagnées par Lazare, qui suscite beaucoup de curiosité auprès des gens du peuple. Les femmes sont occupées à remettre en état les vêtements de tout le groupe dans la maison où ils sont hébergés.

« Marie, femme de Jacob, arrive en courant. Elle se hâte autant que lui permettent ses nombreuses années, puis elle crie à Jean :

« Est-ce que le Maître est ici ?

- Oui, mère. Que veux-tu ? tout en continuant de courir.

- Ada va mal… Son mari voudrait la soulager en appelant Jésus… Mais depuis que les Samaritains ont été… si mauvais, il n’ose pas… Je lui ai dit : « Tu ne le connais pas encore. Moi, j’y vais et… il ne… me dira pas non. »

La vieille femme est tout essoufflée par la course et la montée.

« Ne cours pas davantage. Je viens avec toi ou plutôt je te précède. Suis-nous tranquillement. Tu es trop âgée, mère, pour courir ainsi » lui dit Jésus. Puis il s’adresse à sa Mère et aux femmes disciples : « Je reste au village. Paix à vous. »

Il prend Jean par le bras et descend rapidement avec lui. Marie, qui a repris son souffle, voudrait bien les suivre après avoir répondu aux femmes qui l’interrogent :

- Hum ! Seul le Rabbi peut la sauver. Autrement, elle va mourir comme Rachel. Elle se refroidit, perd ses forces et se débat déjà dans les convulsions de la douleur. »

Mais les femmes la retiennent :

« Mais vous n’avez pas essayé de lui mettre des briques chaudes sous les reins ?

- Non ! Mieux vaut l’envelopper dans de la laine imbibée de vin aromatisé, le plus chaud possible.

- Ce qui m’a fait du bien pour Jacques, ce furent les onctions d’huile puis les briques chaudes.

- Faites-la boire beaucoup.

- Si elle pouvait se tenir debout… et si on lui frictionnait les reins fortement…  »

- On a tout essayé, tout ! Mais ses reins sont trop fatigués. C’est son onzième enfant ! Mais maintenant, j’y vais. J’ai repris mon souffle. Priez pour cette mère ! Que le Très-Haut la garde en vie jusqu’à l’arrivée du Rabbi. »

Et la pauvre vieille femme, seule et bonne, s’éloigne en trottinant. Jésus, pendant ce temps, descend rapidement vers la ville d’Ephraïm, par l’endroit opposé où se trouve la maison de Marie. Il se hâte en se contentant de saluer ceux qui voudraient le retenir. Un homme remarque :

« Il est fâché contre nous. Ceux des autres villages ont mal agi. Il a raison.

- Non. Il va chez Janoé. Sa femme se meurt à son onzième enfantement.

- Le Rabbi est juste et il sait faire la distinction. Allons voir le miracle.

- Nous ne pourrons pas entrer. C’est une femme qui doit accoucher.

- Mais nous entendrons pleurer l’enfant et ce sera une voix de miracle. »

Ils courent rejoindre Jésus et d’autres se joignent à eux. Jésus arrive à la maison, désolée par l’imminent malheur. En larmes, les dix enfants, la plus grande est une fillette contre laquelle se serrent ses petits frères, restent dans un coin de l’entrée, près de la porte grande ouverte. Une femme voit Jésus et pousse un cri :

« Janoé ! Garde espoir ! Il est venu ! »

Puis elle part au pas de course, un broc fumant dans les mains. Un homme accourt et se prosterne. Il ne fait qu’un geste et dit en montrant ses enfants :

« Je crois. Pitié pour eux.

- Lève-toi et prends courage. Le Très-Haut aide l’homme qui a foi et il a pitié des enfants affligés.

- Oh ! viens, Maître, viens ! Elle est déjà noire, étranglée par ses convulsions. Elle ne respire presque plus. Viens ! »

L’homme qui a déjà perdu la tête la perd complètement en entendant une femme l’appeler ;

« Janoé, dépêche-toi ! Ada meurt ! »

Il pousse, il tire Jésus pour le faire aller plus vite vers la chambre de la mourante, sourd aux paroles de Jésus qui répète :

« Va et aie foi ! »

De la foi, il en a, le pauvre homme, mais ce qui lui manque c’est de pouvoir comprendre le sens de ces paroles, le sens secret qui lui donne déjà la certitude du miracle. Et Jésus, poussé et tiré, monte l’escalier pour entrer dans la pièce où se trouve la femme. Il s’arrête sur le palier, à trois mètres environ de la porte ouverte qui laisse voir un visage exsangue, livide même, déjà marqué par l’agonie. Les femmes ne tentent plus rien. Elles ont recouvert la femme jusqu’au menton et observent, pétrifiées dans l’attente du trépas.

Jésus étend ses bras et s’écrie : « Je veux ! » et fait demi-tour pour partir.

Le mari, les femmes, les curieux restent déçus parce que, peut-être, ils espéraient que Jésus ferait quelque chose de plus extraordinaire, la naissance immédiate de l’enfant. Mais Jésus, en se frayant un passage, les regarde en face et leur dit :

« Ne doutez pas. Ayez encore un peu de foi, juste un moment. La femme doit payer l’amer tribut de l’enfantement, mais elle va bien. »

Puis, il descend l’escalier, les laissant interdits. Au moment de sortir dans la rue, il dit aux dix enfants apeurés :

« Ne craignez pas ! Votre mère est saine et sauve. »

Ce faisant, il caresse de la main les petits visages craintifs. A ce moment, un hurlement retentit dans la maison et parvient même dans la rue, où arrive Marie, femme de Jacob, qui crie : « Miséricorde ! » en croyant que c’est l’annonce de la mort.

« N’aie pas peur, Marie et dépêche-toi ! Tu vas voir le bébé naître. Les forces sont revenues avec les douleurs, mais bientôt ce sera la joie. »

Il s’éloigne avec Jean. Personne ne le suit car tout le monde veut voir si le miracle s’accomplir. Cela permet à jésus de se faufiler par une ruelle et d’arriver sans encombre à la maison.

Jésus n’y trouve pas Judas qu’il cherche, il part alors avec Jean à la maison de Marie de Jacob que Judas est en train de visiter, en dérobant les bijoux, mais il est pris sur le fait par Jésus qui lui délivre un long sermon...

Vision et dictée du 15 février 1947, tome 9, p 134, § 567.

6. L’enfant bossu.

Jésus a terminé son séjour et décide de remonter vers le centre de la Samarie en s’éloignant encore de Jérusalem, alors que c’est déjà le 19 mars 30 et que la fête de la Pâque approche.

« Jésus s’est arrêté sur une place du village de Lébona, près de l’inévitable fontaine ombragée par un arbre et il se tient contre le mur humide de la fontaine, ressemblant plutôt à un puits. Il est en train de parler avec une femme qui lui présente le petit garçon qu’elle tient dans les bras. Jésus consent et pose sa main sur la tête de l’enfant. Aussitôt après, la mère lève l’enfant et s’écrie :

« Malachie, Malachie, où es-tu ? Notre garçon n’est plus difforme. »

Et la femme crie un hosanna auquel s’unit celui de la foule, pendant qu’un homme se fraie un passage et va s’incliner devant le Seigneur.

Les gens commentent. Les femmes, mères pour la plupart, félicitent celle qui a obtenu cette faveur. Les plus éloignés tendent le cou et demandent : « Qu’est-ce qui est arrivé, » après avoir lancé un hosanna pour s’unir à ceux qui sont au courant.

« Il s’agit d’un enfant bossu, bossu au point de tenir difficilement sur ses jambes. Il était grand comme ça, je vous assure, tellement il était courbé ! Il donnait l’impression d’avoir trois ans, alors qu’il en avait sept. Maintenant, regardez-le ! Il est grand comme les autres, droit comme un palmier, agile. Voyez-le grimper sur le muret de la fontaine pour qu’on le voie et pour voir lui-même. Et comme il rit joyeusement ! »

Un Galiléen se tourne vers quelqu’un qui a de larges nœuds à la ceinture, un rabbi, et il lui demande :

« Alors, qu’est-ce que tu en dis ? ça aussi, c’est une œuvre du démon ? En vérité, si le démon agit ainsi, en nous débarrassant de tant de malheurs pour rendre les hommes heureux et faire louer Dieu, il faudra bien dire que c’est le meilleur serviteur de Dieu !

- Blasphémateur, tais-toi !

- Je ne blasphème pas, rabbi. Je commente ce que je vois »…

Jésus propose de parler à la foule. Malgré la réticence de certains, il parvient au bout de son discours alors que les opposants religieux se sont retirés. Puis il part pour la ville de Sichem.

Vision et dictée du 28 février 1947, tome 9, p 173, § 570.

6. Le vieillard aveugle guéri et l’homme cruel aveugle.

Remontant jusqu’à Hennon, Jésus s’apprête à redescendre au sud vers Jérusalem pour la fête de la Pâque. Hennon est l’endroit où vivait Jean-Baptiste, dans une simple grotte entourée d’une végétation luxuriante, arrosée par des sources.

« Jésus est assis hors de la grotte, là où il se trouvait quand il a salué son cousin. Il est seul. Des bêlements parviennent des bercails d’Hennon. Il passe un troupeau de chèvres conduites par un adolescent qui s’arrête un instant, l’air indécis, pour regarder Jésus qui s’intéresse à une chevrette retardataire. Jésus la caresse en souriant. Le petit berger demande :

« Tu veux du lait ? Je n’ai pas encore trait deux chèvres rétives qui, si elles ne sont pas repues, donnent des coups de cornes. Elles sont comme leur maître qui, s’il n’est pas plein d’argent, nous donne des coups de bâton.

- C’est en tant que serviteur que tu es berger ?

- Je suis orphelin, je suis seul et je suis serviteur. Mon patron m’est apparenté, car c’est le mari de la sœur de la mère de ma mère. Tant que Rachel vivait… mais elle est morte depuis plusieurs mois… Et je suis très malheureux… Prends-moi avec toi ! Je suis habitué à vivre de rien… Je serai ton serviteur… un peu de pain me suffit comme paiement. Ici aussi, je n’ai rien… S’il me payait, je m’en irais. Mais il dit : « Ton argent ? Je le garde pour te vêtir et te nourrir.» Vois comme il m’habille ! Quant à me nourrir… regarde-moi ! Et cela, ce sont des coups… Voilà mon pain d’hier…  »

Il montre des bleus sur ses bras et ses épaules très maigres.

« Qu’avais-tu fait ?

- Rien… Tes compagnons, les disciples, je veux dire, parlaient du Royaume des Cieux et moi, je les écoutais… C’était le Sabbat. Même si je ne travaillais pas, je n’étais pas oisif… Il m’a frappé brutalement, tellement que… je ne veux plus rester avec lui. Prends-moi. Ou je vais m’enfuir… Je suis venu exprès ici, ce matin. J’avais peur de parler. Mais tu es bon, alors je parle.

- Et le troupeau ? Tu ne voudras certainement pas t’enfuir avec lui…

-… Je le ramènerai au bercail. Emmène-moi !

- Mais sais-tu qui je suis ?

- Tu es le Christ, le roi du Royaume des Cieux ! Qui te suit sera bienheureux dans l’autre vie. Je n’ai jamais eu aucune joie ici… Ne me repousse pas… pour que je puisse connaître là-haut…  »

Il pleure, prosterné aux pieds de Jésus, près de la chevrette.

« Comment me connais-tu si bien ? Tu m’as peut-être entendu parler ?

- Non. Je sais, depuis hier, que tu te trouves là où était Jean-Baptiste. Mais de temps à autre, certains de tes disciples passent par Hennon. Je les ai entendus. Ils s’appellent Matthias, Jean, Siméon et ils venaient souvent ici car Jean a été leur maître avant toi. Et puis, Isaac… j’ai retrouvé en lui un père et une mère. Il voulait même m’enlever à mon maître et il avait donné l’argent nécessaire. Mais cet homme… oui, il a pris l’argent, mais au lieu de me donner, il s’est moqué de ton disciple.

- Tu sais beaucoup de choses. Mais sais-tu où je vais ?

- A Jérusalem…

- Je continue mon chemin. Je pars bientôt. Je ne puis t’emmener.

- Prends-moi pour le peu de temps où cela est possible.

- Et après ?

- Après… Je pleurerai, mais j’irai avec les disciples de Jean qui, les premiers, ont appris au pauvre enfant que je suis, que la joie que les hommes ne donnent pas sur la terre, Dieu la donne au Ciel à ceux qui ont fait preuve de bonne volonté… Maintenant, si tu me repousses, je n’aurai plus aucun espoir…  »

Il pleure doucement en suppliant Jésus de ses yeux pleins de larmes plus que par la parole.

« Je n’ai pas d’argent pour te racheter et je ne sais pas si ton maître y consentirait.

- Mais j’ai déjà été payé ! J’ai des témoins : Eli et Jonas ont vu et ils lui en ont fait le reproche. Or ce sont les plus grands hommes d’Hennon, tu sais, eux !

- S’il en est ainsi… Allons. Lève-toi et viens.

- Où ?

- Chez ton maître.

- J’ai peur ! Vas-y seul. Il est là-bas, sur cette colline, au milieu des arbres qu’il coupe. Moi, j’attends ici.

- N’aie pas peur. Regarde : mes disciples arrivent. Nous serons nombreux contre lui. Il ne te fera aucun mal. Lève-toi. Nous allons à Hennon chercher les trois témoins, puis nous irons trouver ton maître. Donne-moi la main. Par la suite, je te confierai aux disciples que tu connais. - Comment t’appelles-tu ?

- Benjamin.

- J’ai deux autres petits amis de ce nom. Tu seras le troisième.

- Ami ? C’est trop ! Je suis serviteur.

- Du Très-Haut. Pour Jésus de Nazareth, tu es l’ami. Viens rassemble le troupeau et partons. »

Jésus se lève, alors que le jeune berger regroupe ses chèvres. Ils rencontrent les apôtres.

« N’est-ce pas celui que cet homme, hier, a emmené si brutalement ? dit Matthieu en l’observant ?

- C’est moi.

- Oh ! pauvre garçon ! Ton père ne t’aime manifestement pas ! s’exclame Pierre.

- Mon maître. Je n’ai pas d’autre père que Dieu.

- Nous allons à Hennon chercher trois témoins, puis nous irons trouver son maître… dit Jésus.

- Pour te faire donner l’enfant ? Et où est l’argent ? Marie a donné les derniers deniers…

- Pas besoin d’argent. Il n’est pas esclave et on a déjà remis l’argent à son maître pour cela. C’est Isaac qui l’a donné car l’enfant lui faisait peine à voir.

- Et pourquoi ne l’a-t-il pas obtenu ?
- C’est que nombreux sont ceux qui bafouent Dieu et leur prochain.

Ils retournent rapidement vers Hennon et vont à la maison d’Elie. C’est un vieillard aux yeux embués par les ans mais encore vigoureux.

« Elie, le Rabbi de Nazareth m’emmène si…

- Il t’emmène ? Il ne pouvait faire une plus grande faveur. Tu finirais par devenir mauvais en restant ici. Le cœur s’endurcit quand l’injustice dure trop. Et elle est trop dure… .Mais que veux-tu de moi, pour être venu ici ? Ma bénédiction ? Je te la donne en tant qu’Ancien de l’endroit.

- Ta bénédiction, je la veux, car tu es bon ? Mais je suis aussi venu pour que, avec Lévi et Jonas, vous alliez avec le Rabbi de Nazareth trouver mon Maître afin qu’il ne réclame pas d’autre argent.

- Mais où est le Rabbi ? Je suis vieux et j’y vois bien peu. Je ne connais pas le Rabbi.

- Il est ici. Il se tient devant toi.

- Ici ? Puissance éternelle ! »

Le vieillard se lève et s’incline vers Jésus !

« Pardonne au vieillard dont les yeux sont enténébrés. Je te salue car il n’y a qu’un juste dans tout Israël et tu es celui-là. Allons-y. Lévi est dans son jardin autour de sa cuve et Jonas est à ses fromages. »

Elie se relève. Il se met en route en tâtant le mur évitant les obstacles à l’aide de son bâton.

Jésus qui l’a salué en lui donnant la paix l’aide… Le vieillard dit :

« Tu es bon mais Alexandre est un fauve. C’est un loup. Je ne sais pas si… Mais je suis assez riche pour te donner ce qu’il faut d’argent pour Benjamin. J’approche du siècle et l’argent ne sert pas pour l’autre vie. Un acte d’humanité, oui, cela a de la valeur…

- Pourquoi ne l’as-tu pas fait plus tôt ?

- Ne me réprimande pas, Rabbi. Je donnais à manger à l’enfant et je le réconfortais pour qu’il ne devienne pas un malfaiteur. Alexandre est capable de rendre féroce une tourterelle. Nous redoutons ses vengeances. Un jour, un homme d’Hennon s’est interposé parce que, épris de boisson, il battait à mort l’enfant. Mais ensuite, il a réussi à empoisonner le troupeau. Il a attendu plusieurs mois jusqu’à l’hiver quand les brebis étaient fermées et a empoisonné l’eau du bassin… C’est un malfaiteur ! Voilà. J’entends le marteau de Lévi. Lévi ! Lévi !»

Un vieillard, de l’autre côté de la haie, sort et salue. Il demande :

« Que veux-tu ? Mon ami ?

- J’ai à côté de moi le Rabbi de Galilée. Il est venu chercher Benjamin. Alexandre est dans le bois, mais viens témoigner qu’il a déjà obtenu l’argent de la part du disciple.

- J’arrive ! On m’a toujours dit que le rabbi était bon. Maintenant, je le crois. »

Il part avec Elie et Jésus. Arrivés au bercail de Jonas, ils l’appellent, expliquent :

« Je viens ». Il s’essuie les mains à un linge et suis Jésus qui parle avec le vieillard : 

« Tu es juste, Dieu te donnera la paix.

- Je l’espère. Ce n’est pas ma faute si je suis né en Samarie…

- Ce n’est pas ta faute. Dans l’autre vie, il n’y a pas de frontières…

- C’est vrai. Comme j’aimerais te voir ! Ta voix est douce et douce est ta main qui me guide.

- Mieux vaut m’entendre que me voir. Cela rend l’esprit plus saint.

- C’est vrai ! Moi, j’écoute ceux qui parlent de toi. Mais on entend le bruit d’une hache ? »

Jésus s’avance seul et hèle l’homme.

« Qui me demande ? Qui es-tu ? » dit un homme âgé, très robuste, au profil dur, un corps de lutteur.

« C’est moi, un inconnu qui te connaît. Je viens prendre ce qui m’appartient.

- Ce qui t’appartient ? Ah ! Ah ! Qu’est-ce qui t’appartient dans mon bois ?

- Dans le bois rien. Mais dans ta maison, il y a Benjamin.

- Tu es fou ! Benjamin est mon serviteur.

- Et ton parent. Mais toi, tu es son geôlier. Un de mes envoyés t’a donné, pour obtenir l’enfant, la somme que tu exigeais. Or tu as pris l’argent et gardé l’enfant. Mon envoyé, en homme de paix, n’a pas réagi. Je viens au nom de la justice.

- Ton envoyé a dû boire l’argent. Moi, je n’ai rien eu et je garde Benjamin. Je l’aime bien.

- Non. Tu le détestes… ne mens pas : Dieu punis les menteurs.

- Mais je n’ai pas reçu d’argent ! dit-il en tournant le dos et en s’éloignant.

- Attention, Alexandre. Dieu est présent. Ne défie pas sa bonté.

- Dieu ! Serait-il chargé de protéger mes intérêts ?

- Prend garde à toi !

- Mais qui es-tu, misérable Galiléen ? Comment te permets-tu de me faire des reproches ?

- Tu me connais : Je suis le Rabbi de Galilée et…

- Ah oui ! Et tu crois me faire peur ? Je ne crains ni dieu, ni Belzébuth, moi, et tu veux que je te craigne, toi ? Un fou ? Va ! Laisse-moi travailler. Ne me regarde pas. Crois-tu que tes yeux puissent me faire peur ? Que veux-tu voir ?

- Pas tes crimes, car je les connais tous, même ceux que personne connaît…

L’homme, qui tient sa hache à la main, la lance vers Jésus qui se baisse rapidement. La hache fait un arc au-dessus de sa tête et va frapper un jeune chêne vert qui se trouve coupé. Les trois autres arrivent en hurlant. Le vieillard aveugle dit qu’il voudrait bien voir, il a perdu son bâton et veut toucher Jésus pour voir s’il est blessé.

- Je n’ai rien, père, touche-moi » assure Jésus en s’approchant.
Pendant ce temps, les deux autres adressent à l’individu brutal de sévères critiques. N’ayant plus sa hache, il sort un couteau et s’avance pour frapper, en blasphémant Dieu, en se moquant de l’aveugle, en menaçant les autres… C’est un fauve furieux. Mais soudain, il chancelle, laisse tomber son poignard, se frotte les yeux, les ouvre, les ferme, puis il pousse un cri terrifiant :

« Je ne vois plus rien ! A l’aide ! Mes Yeux… Les ténèbres… Qui peut me sauver ? »

Les autres crient aussi de stupeur. Ils se moquent même de lui ! Ils ironisent :

« Maintenant, venge-toi…

- Ne soyez pas comme lui, ne haïssez pas, conseille Jésus qui caresse le vieillard.

Alors, pour le rassurer, Jésus lui dit :

« Lève la tête ! Regarde ! »

Le miracle s’accomplit. De même que, tout à l’heure, les ténèbres s’étaient emparées de la brute, la lumière vient pour le juste. Et c’est un cri de joie qui s’élève sous les arbres.

« J’y vois ! Mes yeux ! la lumière ! Bénis sois-tu ! »

- Allons, nous deux. Vous autres, vous reconduirez à Hennon ce malheureux. Et faites preuve de pitié à son égard car Dieu l’a déjà puni. Et Dieu suffit.

- Prends pour toi l’enfant, les brebis, le bois, la maison, l’argent. Mais rends-moi la vue. Je ne peux rester comme cela.

- Impossible. Je te laisse tout ce par quoi tu es devenu pécheur. J’emmène l’innocent, car il a déjà souffert le martyre. Que dans les ténèbres ton âme puisse s’ouvrir à la Lumière. »

Jésus salue Lévi et Jonas et part avec le vieillard trouver le jeune berger près des apôtres.

« Viens ! Partons, car on nous attend.

- Libre ? Je suis libre ? Avec toi ? Oh ! Je n’y croyais pas ! »

Tout excité, il salue Elie qui le bénit et l’embrasse. Tout heureux, il rejoint le groupe des apôtres et suit Jésus parmi ses disciples.

Vision et dictée du 4 mars 1947, tome 9, p 195, § 574.

7. Les dernières rencontres sur la route vers Jérusalem.

Après l’hébergement dans la maison de Niké, tout à fait au nord de la Mer Morte, le groupe qui suit Jésus se remet en route de Jéricho vers Jérusalem.

« Pierre qui cherche Jésus, lui dit : 

« Devant la maison, du côté de la ville, il y a une foule de gens que nous avons eu du mal à retenir pour te laisser prier tranquillement. Ils veulent te suivre. Aucun de ceux que tu avais congédiés n’est parti. Au contraire, beaucoup sont revenus sur leurs pas et d’autres sont arrivés. Nous les avons réprimandés.

- Pourquoi ? Laissez-les me suivre. Si tous en faisaient autant ! Partons. »

Et Jésus, après s’être ajusté le manteau que Jean lui présente, se met à la tête des siens et prend la route qui mène à Béthanie. Il entonne à haute voix un psaume. Une vraie foule, avec en tête des hommes, puis les femmes et les enfants, le suit, chantant avec lui…

La ville dans son enceinte de verdure s’éloigne. La route est parcourue par de nombreux pèlerins. Sur le côté, une troupe de mendiants élève ses plaintes pour émouvoir les passants et obtenir davantage d’aumônes. Ils sont estropiés, manchots, aveugles… C’est la misère habituelle qui a coutume de se retrouver là où une festivité provoque des rassemblements.

Et si les aveugles ne voient pas qui est Celui qui passe, les autres le savent et, connaissant la bonté du Maître pour les pauvres, crient encore plus fort qu’à l’ordinaire pour attirer l’attention de Jésus. Ils ne demandent pas de miracle, seulement une obole et c’est Judas qui la donne.

Une femme de condition aisée arrête l’âne, sur lequel elle était en selle, près d’un arbre ombragé et attend Jésus. A son approche, elle glisse de sa monture et se prosterne, non sans mal, car elle tient dans les bras un petit enfant absolument inerte. Elle le soulève sans mot dire. Ses yeux prient et expriment toute sa peine. Mais Jésus est entouré de gens qui forment une haie et il ne voit pas la pauvre mère agenouillée au bord de la route. Un homme et une femme, qui semblent accompagner la mère affligée, s’adressent à elle :

« Il n’y a rien pour nous » dit l’home en secouant la tête. Et la femme :

« Maîtresse, il ne t’a pas vue. Appelle-le avec foi, il t’exaucera. »

La mère l’écoute et elle crie à haute voix pour dominer le brouhaha des chants et des pas :

« Seigneur, pitié pour moi ! »

Jésus, qui est déjà quelques mètres plus loin, s’arrête et se retourne pour chercher qui a crié et la servante insiste :

« Maîtresse, il te cherche. Lève-toi donc et va le trouver et Fabia sera guérie. »

Puis elle l’aide à se mettre debout pour la conduire vers le Seigneur qui dit :

« Que celui qui m’a appelé vienne à moi. C’est le temps de la miséricorde pour qui sait espérer en elle. »

Les deux femmes se fraient un passage. Elles sont sur le point de rejoindre Jésus quand une voix s’élève ;

« Mon bras perdu ! Regardez ! Béni soit le Fils de David, notre vrai Messie, toujours puissant et saint ! »

Il se produit un vrai remue-ménage, car plusieurs se retournent et la foule subit un brassage, un mouvement de vagues opposées autour de Jésus. Tout le monde veut savoir et voir… on interroge un vieillard qui agite son bras droit comme un drapeau et qui répond :

« Il s’était arrêté. J’ai réussi à saisir un pan de son manteau et à m’en couvrir et mon bras mort a été parcouru comme par un feu et une vie… et voilà : le droit est redevenu comme le gauche. Il m’a suffi de toucher son vêtement ! »

Jésus, pendant ce temps, interroge la femme.

« Que désires-tu ? »

La femme tend son enfant :

« Elle aussi a droit à la vie. Elle est innocente. Elle n’a pas demandé à être d’un lieu ou d’un autre, d’un sang ou d’un autre. C’est moi la coupable. C’est à moi d’être punie, pas elle.

- Espères-tu que la miséricorde de Dieu soit plus grande que celle des hommes ?

- J’ai confiance, Seigneur. Je crois. Pour moi et pour mon enfant à qui, j’espère, tu rendras la pensée et le mouvement. On dit que tu es la Vie…  »

Elle fond en larmes.

« Je suis la Vie et celui qui croit en moi aura la vie de l’esprit et des membres. Je veux ! »

Après avoir crié ces mots d’une voix forte, Jésus abaisse sa main sur l’enfant inerte qui a un frémissement, un sourire, un mot :

« Maman !

- Elle bouge ! Elle sourit ! Elle a parlé ! Fabius ! Maîtresse ! »

Les deux femmes ont suivi les phases du miracle et les ont annoncées à haute voix. Elles ont appelé le père qui a rejoint les femmes à travers la foule, la servante s’écriant :

« Je t’avais bien assuré qu’il a pitié de tous ! »

La mère reprend :

« Maintenant, pardonne-moi aussi mon péché.

- Le Ciel ne te montre-t-il pas, par la grâce qu’il t’a accordée, que ton erreur est pardonnée ? Lève-toi et marche dans la vie nouvelle avec ta fille et l’homme que tu as choisis. Va ! Paix à toi, femme, à toi fillette, enfin à toi, fidèle Israélite et à toi, homme, qui t’es montré plus respectueux envers le Fils de l’homme que beaucoup en Israël. »

La foule s’intéresse maintenant au nouveau miracle accompli… Jésus fait mine de partir mais du carrefour désormais dépassé, deux autres cris lamentables s’élèvent :

« Jésus, Seigneur, Fils de David, aie pitié de moi. »

Jésus s’arrête de nouveau.

« Allez chercher ceux qui crient et amenez-les-moi. »

Des volontaires s’en vont. Ils rejoignent deux aveugles et leur disent :

« Venez. Il a pitié de vous. Levez-vous car il veut vous exaucer. Il nous a envoyés vous appeler en son nom. »

Et ils cherchent à conduire les deux aveugles à travers la foule. Mais, si l’un se laisse faire, l’autre, plus jeune et peut-être plus croyant, prévient le désir des volontaires et s’avance seul, avec son bâton, dans une marche rapide et assurée. S’il n’avait pas les yeux blancs, il ne semblerait pas aveugle. Il arrive le premier devant Jésus, qui l’arrête :

« Que veux-tu que je fasse pour toi ?

- Que je voie, Maître ! Seigneur, fais que mes yeux et ceux de mon camarade s’ouvrent. »

L’autre aveugle étant arrivé, on le fait s’agenouiller à côté de son compagnon. Jésus pose les mains sur leurs visages levés et dit :

« Qu’il soit fait comme vous le demandez. Allez ! Votre foi vous a sauvés ! »

Quand il retire les mains, deux cris jaillissent de la bouche des aveugles :

« Je vois, Uriel !

- Je vois, Bartimée ! » Puis ensemble :

- Béni celui qui vient au nom du Seigneur, celui qui l’a envoyé ! Gloire à Dieu ! Hosanna !

Et ils se jettent tous les deux à terre, le visage au sol, pour baiser les pieds de Jésus. Ensuite, ils se lèvent et Uriel annonce :

« Je vais me montrer à mes parents, puis je reviens te suivre, Seigneur. »

De son côté, Bartimée déclare :

« Moi, je ne te quitte pas. Je vais envoyer quelqu’un pour les prévenir. Ce sera toujours une joie pour eux. Mais me séparer de toi, non ! Tu m’as donné la vue, je te consacre ma vie. Aie pitié du désir du dernier de tes serviteurs.

- Viens et suis-moi. La bonne volonté rend égales toutes les conditions et seul est grand celui qui sait le mieux servir le Seigneur. »

Alors Jésus reprend sa marche au milieu des louanges de la foule, auxquels Bartimée se joint, criant hosanna avec les autres et disant :

« J’étais venu pour obtenir du pain et j’ai trouvé le Seigneur. J’étais pauvre, maintenant je suis ministre du Roi saint. Gloire au Seigneur et à son Messie ! »

Vision et dictée du17 mars 1947, tome 9, p 254, § 580.

8. L’enfant handicapé qui veut mourir.

En cette veille de sabbat du 29 mars 30, proche de la Pâque, Jésus s’est établi dans la maison de Lazare à Béthanie où il y a eu la visite de nombreux amis. Jésus et Lazare sont dans le jardin, c’est le soir tard.

« Lazare dit à Jésus :

« Le soleil va bientôt se coucher. Rentrons.

- Je préfère marcher… J’aperçois là-bas un pauvre enfant agrippé à la grille. Il a probablement faim. Il est pâle et déguenillé. Je l’observe depuis un moment. Il était déjà là quand le char est sorti et il s’est enfui pour ne pas être vu et peut-être chassé. Puis il est revenu et il regarde avec insistance vers la maison et vers nous.

- S’il a faim, il serait bon que j’aille chercher de quoi le nourrir. Va devant, Maître. Je te rejoins tout de suite.»

Lazare retourne sur ses pas pendant que Jésus se hâte vers la grille. L’enfant a un visage souffreteux et ingrat où seuls brillent de beaux yeux vifs qui regardent. Jésus lui sourit et lui dit, tout en poussant le verrou :

« Qui cherches-tu, mon enfant ?

- Tu es le Seigneur Jésus ?

- Je le suis.

- C’est toi que je cherche.

- Qui t’envoie ?

- Personne. Mais je veux te parler. Il y a plein de monde qui vient te parler. Moi aussi. Tu en exauces tant ! Alors, moi aussi. »

Jésus fait jouer la fermeture et il prie l’enfant de lâcher les barres qu’il serre entre ses mains décharnées. Le garçon s’écarte et on voit alors son corps déformé, rachitique, à la tête enfoncée dans les épaules à cause d’un début de gibbosité et aux jambes écartées avec une démarche mal assurée. Il est plus âgé que la taille d’un enfant de six ans alors que son petit visage est déjà celui d’un homme, même d’un vieillard. Jésus se penche pour le caresser :

« Dis-moi donc ce que tu veux. Je suis ton ami. Je suis l’ami de tous les enfants. »

Avec quelle affectueuse douceur, Jésus prend dans ses mains sa tête et dépose un baiser sur son front !

« Je le sais, c’est pour ça que je suis venu. Tu vois comme je suis ? Je voudrais mourir pour ne plus souffrir et pour ne plus appartenir à personne… Toi, qui en as tant guéri et qui as ressuscité des morts, fais-moi mourir, moi que personne n’aime et qui ne pourrai jamais travailler.

- N’as-tu pas quelque famille ? Es-tu orphelin ?

- Un père, oui, j’en ai un. Mais il ne m’aime pas parce que je suis comme ça. Il a chassé ma mère et lui a donné un libelle de divorce et il m’a chassé avec elle. Puis maman est morte à cause de moi, parce que je suis difforme.

- Mais avec qui vis-tu ?

- A la mort de maman, les serviteurs m’ont reconduit chez mon père, mais lui, qui s’est remarié de nouveau et a de beaux enfants, m’a chassé. Il m’a donné à des paysans qui agissent comme leur maître pour lui plaire et ils me font souffrir.

- Ils te frappent ?

- Non. Mais ils prennent plus soin des bêtes que de moi et ils me méprisent. Et comme je suis souvent malade, je suis pour eux une source d’ennui. Je deviens de plus en plus difforme, alors leurs enfants se moquent de moi et me font tomber. Personne ne m’aime. Cet hiver, quand j’ai tant toussé qu’il me fallait des remèdes, mon père n’a rien voulu dépenser : il disait que ce que je pouvais faire de mieux, c’était de mourir. Depuis ce moment-là, je t’attends pour pouvoir te demander : « Fais-moi mourir ».

Jésus le prend à son cou, sourd aux paroles de l’enfant qui lui dit :

« Mes pieds sont pleins de boue et mon vêtement aussi car je me suis assis en route. Je vais te salir.

- Tu viens de loin ?

- Des alentours de Jérusalem, car c’est là qu’habite celui qui me garde. J’ai vu passer tes apôtres. Je sais que ce sont eux car les paysans ont commenté : « Voilà les disciples du Rabbi Galiléen. Mais lui est absent. » Alors, je suis venu.

- Tu es trempé, mon enfant. Pauvre garçon ! Tu vas de nouveau tomber malade.

- Si tu ne m’écoutes pas, qu’au moins la maladie me fasse mourir. Où m’emmènes-tu ?

- A la maison. Tu ne peux rester ainsi. »

Portant dans ses bras l’enfant, Jésus rentre dans le jardin. Il crie à Lazare qui arrive :

« Referme le portail toi-même. J’ai ce gamin tout trempé dans les bras.

- Mais qui est-ce, Maître ?

- Je ne sais pas. J’ignore même son nom.

- D’ailleurs, je ne le dis pas, reprend le garçonnet. Je ne veux pas être reconnu. Je veux ce dont j’ai parlé. Maman me confiait : « Mon pauvre fils, moi je meurs mais je voudrais que tu meures avec moi, car là-haut tu ne serais plus difforme au point de souffrir dans tes os et dans ton cœur. Là-haut, on ne se moque pas de ceux qui naissent malheureux, car Dieu est bon pour les innocents et les malheureux. » Tu m’envoie chez Dieu ?

- L’enfant veut mourir. C’est une triste histoire…  »

Lazare, qui regarde fixement le petit garçon, s’exclame soudain :

« Mais ne serais-tu pas le petit-fils de Nahum ? N’est-ce pas toi qui restes assis au soleil, près du sycomore qui se trouve à la limite des oliviers de Nahum et que ton père a confié à Josias, le gérant de son domaine ?

- C’est bien moi. Mais pourquoi l’as-tu révélé ?

- Mon pauvre enfant ! Ce n’est pas pour me moquer de toi. Maître, le sort d’un chien en Israël est moins triste que celui de cet enfant. S’il ne retournait plus à la maison d’où il est venu, personne ne partirait à sa recherche. Les serviteurs comme les maîtres sont des hyènes au cœur féroce… Je le voyais en passant. On l’oubliait sur l’aire, au soleil ou au vent, car il a su marcher très tard… et toujours bien peu. Je ne sais comment, aujourd’hui, il a pu venir jusqu’ici… Et maintenant, qu’en faisons-nous ?

- Moi, je ne retourne pas là-bas ! Je veux mourir, m’en aller. Grâce et pitié pour moi, Seigneur ! »

Une fois dans la maison, Lazare hèle un serviteur pour qu’il apporte une couverture et envoie Noémie pour soigner l’enfant.

« C’est le fils de l’un de tes ennemis les plus acharnés ! L’un des plus mauvais en Israël. Quel âge as-tu, mon enfant ?

- Dix ans.

- Dix ans ! Dix ans de souffrance !

- Et c’est assez ! » s’exclame Jésus en posant l’enfant par terre.

Jésus le regarde avec pitié pendant que Noémi le déshabille et l’essuie, avant de l’envelopper dans une chaude couverture. Lazare lui aussi observe avec commisération.

« Je vais le coucher dans mon lit, Seigneur, après lui avoir donné du lait chaud, dit Noémi.

- Mais tu ne me fais pas mourir ? Aie pitié de moi ! Pourquoi me laisser vivre pour être ainsi et tant souffrir ? Et il achève : J’avais espéré en toi, Seigneur. »

On sent dans sa voix un reproche, une déception.

« Sois gentil, obéis et le Ciel te consolera »  répond Jésus.

Et il se penche pour passer sa main sur les pauvres membres déformés en un geste de caresse.

« Porte-le au lit et veille-le. Ensuite… on pourvoira. »

On emmène l’enfant en larmes.

« Et ce sont ces gens-là qui se croient saints ! » s’écrie Lazare en pensant à Nahum.

Le lendemain, c’est jour de sabbat. Dans la maison, Jésus raconte une première parabole, celle des deux lampes. A la fin de celle-ci, on demande à Jésus la seconde parabole :

« Et l’autre parabole ? Tu nous en a promis deux, intervient Jacques.

- Elle ne va pas tarder…  »

Et Jésus montre la porte de la maison, fermée par un rideau qui s’écarte tout à coup pour céder le passage à la vieille Noémie qui se précipite aux pieds de Jésus en s’écriant :

« L’enfant est redevenu normal ! Il n’est plus difforme ! Tu l’as guéri pendant la nuit. Il s’était réveillé et je préparais le bain pour le laver avant de lui passer sa tunique et l’habit que j’avais cousus pendant la nuit. Mais quand je lui ai dit : « Viens, mon enfant » et que j’ai soulevé ses couvertures, j’ai vu que son petit corps n’était plus le même. Et j’ai crié. Sarah et Marcelle sont arrivées et je les ai quittées pour courir te le dire…  »

Jésus apaise le brouhaha causé d’un geste. Il ordonne à Noémi :

« Retourne auprès de l’enfant. Lave-le, passe-lui son vêtement et amène-le-moi ici. Voici la seconde parabole, qu’on peut intituler : « la vraie justice n’agit ni par vengeance, ni avec partialité. »

Un homme, ou plutôt l’Homme, le Fils de l’homme, a des ennemis et des amis. Peu d’amis, beaucoup d’ennemis et des ennemis dont il n’ignore pas la haine, ni les pensées et dont il connaît la volonté qui ne reculera devant aucun acte, si horrible qu’il soit. Ce Fils de l’homme, aux ennemis nombreux et à qui on reproche tant de fautes qui ne sont pas vraies, a rencontré hier un pauvre enfant, le plus désolé des enfants, le fils d’un homme qui est son ennemi. Cet enfant était difforme et estropié et il sollicitait une grâce étrange : celle de mourir. Tous demandent des honneurs et des joies au Fils de l’homme, la santé ou encore la vie. Ce pauvre enfant demandait à mourir pour ne plus souffrir. Il a déjà connu toutes les souffrances de la chair et du cœur, car celui qui l’a engendré et qui me hait sans raison, hait aussi l’innocent malheureux qu’il a engendré. Je l’ai guéri afin qu’il ne souffre plus et pour que, au-delà de la santé physique, il puisse parvenir à la santé spirituelle. Sa petite âme aussi est malade. La haine de son père et le mépris des hommes l’ont blessée et privée d’amour. Il lui est seulement resté la foi dans le Ciel et dans le Fils de l’homme à qui, ou plutôt auxquels, il demande de mourir. Le voilà : vous allez l’entendre. »

L’enfant, peigné et lavé, tenu par la main de la vieille nourrice, s’avance… Il semble déjà plus grand qu’hier. Il n’est plus difforme. Ses pieds nus foulent le sol avec assurance, ses épaules sont bien droites…

« Mais… Mais c’est le fils d’Hanne, lui-même fils de Nahum ! C’est un miracle gaspillé ! Tu crois que cela te suffira pour obtenir l’amitié de son père et de Nahum ? Tu les rendras plus haineux ! Ils souhaitaient seulement la mort de cet enfant, fruit d’un mariage malheureux, s’écrie Judas.

- Je n’opère pas des miracles pour me gagner des amis, mais par pitié pour les créatures et pour rendre gloire à mon Père. Je ne fais pas de distinction ni de calcul, jamais, quand je me penche avec pitié sur une misère humaine. Je ne me venge pas de celui qui me persécute…

- Nahum y verra un acte de vengeance.

- Je ne savais rien de cet enfant. J’ignore encore son nom.

- On l’appelle par mépris Mathusaïs ou Mathusalem.

- Maman m’appelait Chalem. Elle m’aimait, maman. Elle n’était pas méchante comme toi et comme ceux qui me haïssent, lance l’enfant avec un éclair dans les yeux, l’éclair de colère impuissante des hommes trop longtemps torturés.

- Viens ici, Chalem, avec moi. Es-tu content d’être guéri ?

- Oui… mais j’aurai préféré mourir. D’une façon ou d’une autre, je ne serai pas aimé. Si maman vivait encore, ce serait beau. Mais maintenant… je serai toujours malheureux.

- Il a raison. Hier, nous l’avons rencontré, pensant à faire à un mendiant. Il a refusé une obole donnée.

- Je ne vous ai jamais caché que je suis l’ami de Nahum, l’homme de confiance d’Hanne, dit Judas.

- Cela n’a guère d’importance, expose Nathanaël. Ce qui compte, c’est ce que nous allons faire de cet enfant. Son père ne l’aime pas, c’est vrai. Mais il a toujours des droits sur lui. Nous ne pouvons pas lui enlever ainsi son fils sans le prévenir…  »

Jésus, qui a placé l’enfant entre ses genoux, dit lentement :

« J’affronterai Nahum… Je n’en serai pas davantage détesté. Sa haine ne peut grandir. C’est impossible : elle est déjà à son comble. »…

- J’en parlerai à Nahum, si vous y tenez. C’est lui qui compte, plus que le vrai père. J’en parlerai demain, promet Judas. »

L’enfant garde le silence. Il reste serré contre Jésus… Il semble scruter les âmes qui l’entourent plutôt que les visages. A un moment, regardant Judas, il dit :

« J’ai peur… Je voudrais être loin… dans le pays de ma mère, il y a une mer bleue, au milieu des montagnes vertes… avec des grottes où les abeilles font leur miel, si sucré et que je n’ai plus mangé depuis si longtemps… moi, j’ai tant envie de miel !

- Oh ! Mon pauvre enfant ! Je vais t’en chercher autant que tu veux » lance Marthe avec émotion.

- Mais d’où était sa mère ? demande Pierre à Judas qui se met à expliquer le parcours de sa vie jusqu’à sa mort…  »

Les uns et les autres font diverses propositions pour trouver une solution pour l’enfant. Jésus se tait. Il caresse et calme l’enfant extasié face au pot de miel apporté qu’il commence à déguster à petites doses. Un long débat a lieu entre les apôtres présents. Jésus prend la parole et fixe à nouveau les raisons de sa venue sur terre. Puis il propose d’amener voir l’enfant à sa Mère Marie, présente dans la maison.

Visions et dictées du 22 et 26 mars 1947, tome 9, p 283, § 583 et 584.

9. Le figuier desséché.

Jésus vient de réaliser son entrée triomphale dans Jérusalem. Il pénètre dans l’enceinte du Temple.

«  Jésus se dirige vers les portiques où sont rassemblés des aveugles, des paralytiques, des muets, des estropiés et autres handicapés qui l’invoquent à grands cris.

« Que voulez-vous que je fasse pour vous ?

- La vue, Seigneur ! Les membres ! Que mon fils parle ! Que ma femme guérisse ! Nous croyons en toi, ô Fils de Dieu.

- Que Dieu vous écoute. Levez-vous et chantez les louanges du Seigneur ! »

Ce n’est pas un par un qu’il guérit les nombreux malades mais il fait de la main un geste large et grâce et guérison descendent sur les malheureux qui se relèvent en bonne santé, avec des cris de joie qui se mêlent à ceux de nombreux enfants qui se serrent près de lui en répétant :

« Gloire, gloire au Fils de David ! Hosanna à Jésus de Nazareth, Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs ! »

Des pharisiens s’adressent à lui en feignant le respect :

« Maître, tu les entends ? Ces enfants disent ce qu’il ne faut pas dire. Reprends-les ! Qu’ils se taisent !

- Pourquoi donc ? Le roi prophète, le roi de ma race, n’a-t-il pas dit : « De la bouche des enfants tu as fait jaillir la louange parfaite pour confondre tes ennemis » ? N’avez-vous pas lu ces paroles du psalmiste ? Permettez aux petits de chanter mes louanges. Elles leur sont suggérées par les anges gardiens qui voient sans cesse mon Père, en connaissant les secrets et les suggèrent à ces innocents. Maintenant, laissez-moi tous aller prier le Seigneur. »

Les apôtres sont enthousiastes… Le triomphe leur a donné de l’assurance…  »

… Le lendemain, Jésus revient dans Jérusalem avec les apôtres avec l’intention de rentrer par la Porte du Troupeau. Des maisons de paysans sont éparses sur les pentes. Tout en bas, près du torrent du Cédron, un figuier ébouriffé se penche sur la rivière. Jésus se dirige vers lui et il cherche à voir si le feuillage fourni recèle quelque figue mûre. Mais le figuier est tout en feuilles, nombreuses, inutiles. Il ne porte aucun fruit.

« Tu es comme beaucoup de cœurs en Israël. Tu n’as pas de douceurs pour le Fils de l’homme et pas de pitié. Puisses-tu ne plus jamais porter de fruit et que personne ne se rassasie de toi à l’avenir » dit Jésus.
Les apôtres se regardent. La colère de Jésus contre l’arbre stérile, peut-être sauvage, les étonne. Mais ils ne disent rien.

… Une fois entrés en ville, ils montent au Temple et après avoir adoré le Seigneur, Jésus revient dans la cour où enseignent les rabbis. Les gens l’entourent et une mère, venue de Cintium, présente son enfant qu’une maladie a rendu aveugle. Il a les yeux blancs comme s’il avait une vaste cataracte sur la pupille ou un albugo.

Jésus le guérit en effleurant les orbites avec les doigts. Aussitôt il prend la parole pour raconter la parabole de l’héritier du maître tué par les vignerons… . »

… Encore le lendemain, tout le groupe des apôtres et plusieurs de ses soixante-douze disciples se retrouvent ensemble pour prendre la direction du Temple. Pierre regarde en avant, vers le bas de la colline, pour voir s’il apparaît quelque personne mal intentionnée comme il en a toujours le soupçon. Soudain, il aperçoit, au milieu de la fraîche verdure des dernières pentes, une masse de feuilles fanées qui pendent au-dessus de l’eau du Cédron. Recroquevillées, mourantes, elles montrent çà et là des taches qui ressemblent à de la rouille. On croirait se trouver devant le feuillage d’un arbre desséché par des flammes. De temps à autre, la brise détache quelque feuille qui disparaît dans les eaux du torrent.

« Mais c’est le figuier d’hier ! Le figuier que tu as maudit ! » s’écrie Pierre en montrant le figuier sec et en tournant la tête pour parler au Maître.

Tous accourent, sauf Jésus qui avance de son pas habituel. Les apôtres racontent aux disciples ce qui s’était passé et tous ensemble commentent en regardant Jésus avec stupéfaction. Ils ont vu des milliers de miracles sur les hommes et les éléments, mais celui-ci les frappe plus que les autres.

Une fois arrivés sur place, Jésus sourit en voyant ces visages abasourdis et craintifs :

« Eh quoi ? Etes-vous tellement ébahis, qu’à ma parole, un figuier se soit desséché ? Ne m’avez-vous donc pas vu ressusciter des morts, guérir des lépreux rendre la vue à des aveugles, multiplier des pains, calmer des tempêtes, éteindre le feu ? Et vous vous étonnez de voir un figuier desséché ?

- Ce n’est pas pour le figuier. Mais, hier, il était robuste quand tu l’as maudit et maintenant il est sec. Regarde, il est friable comme de l’argile sèche. Ses branches n’ont plus de moelle. Elles tombent en poussière. »
Et Barthélemy réduit en poudre entre ses doigts des branches qu’il a facilement cassées.

« Elles n’ont plus de moelle, tu l’as dit. Or ce qui vaut d’un arbre peut s’appliquer à une nation ou une religion : quand il ne reste que l’écorce dure et le feuillage inutile, c’est-à-dire la férocité et un aspect extérieur hypocrite, c’est signe que la mort est là. La moelle, blanche et pleine de sève, correspond à la sainteté, à la spiritualité. L’écorce dure et le feuillage inutile a l’humanité dépourvue de vie spirituelle et de justice. Malheur aux religions qui deviennent humaines parce que leurs prêtres et leurs fidèles n’ont plus l’esprit vital. Malheur aux nations dont les chefs ne sont que férocité et verbosité tapageuse dépourvue d’idées fécondes ! Malheur aux hommes qui n’ont plus de vie spirituelle ! »

Judas intervient, sans amertume, mais sur un ton doctoral :

« … A côté de la sagesse de l’esprit, il y a aussi la sagesse du monde et il faut savoir en user à notre avantage. Car enfin, pour l’instant, nous sommes dans le monde, pas dans le Royaume de Dieu !

- Le vrai sage est celui qui sait discerner les choses sans que les ombres de la propre sensualité et les réflexions du calcul les altèrent. Je dirai toujours la vérité de ce que je vois.

- En somme, ce figuier est mort parce que tu es venu le maudire ou bien… est-ce un hasard… un signe… je ne sais pas ? demande Philippe.

- C’est tout à la fois. Mais vous serez capables d’en faire autant que moi si vous arrivez à avoir la foi parfaite. Ayez-la dans le Seigneur et quand vous l’aurez, en vérité je vous dis que cela vous sera possible et bien plus encore. En vérité, je vous dis que si quelqu’un arrive à avoir parfaitement confiance en la force de la prière et dans la bonté du Seigneur, il pourra dire à cette montagne de se déplacer et de se jeter dans la mer : s’il n’a pas dans son cœur la plus légère hésitation, mais s’il croit fermement que ce qu’il ordonne peut se réaliser, cela se réalisera.

- On nous prendra pour des magiciens et on nous lapidera, comme c’est écrit de ceux qui exercent la magie. Ce serait un miracle bien bête et à notre détriment ! lance Judas hochant la tête.

- C’est toi qui es bien bête : tu ne comprends pas la parabole ! » réplique Jude.

Jésus prend alors la parole, mais sans s’adresser particulièrement à Judas :

« Je vais vous rappeler une ancienne leçon : quoi que vous demandiez par le prière, ayez pleinement confiance et vous l’obtiendrez. Mais si, avant de prier, vous avez quelque chose contre quelqu’un, commencez par lui pardonner et faites la paix, afin d’avoir pour ami votre Père qui est dans les Cieux, qui vous pardonne tant et vous comble tant, du matin au soir et du couchant à l’aurore. »

Ils entrent à l’intérieur du Temple. »…

Encore un jour après, Jésus revient de nouveau au Temple, toujours plus bondé que les jours précédents. Il va adorer dans la Cour des Juifs puis se dirige vers les portiques, suivi d’un cortège de gens. Un groupe de Pharisiens discute entre eux…

L’un d’eux, nommé Urie, se rend auprès du Maître et arrive derrière lui au moment même où Jésus congédie le malade en lui disant :

« Aie foi. Tu es guéri. La fièvre et la souffrance ne reviendront jamais plus. 

- Maître quel est le plus grand commandement de la Loi ? »

Jésus lui répond, sans que les pharisiens se laissent convaincre… Il délivre alors plusieurs longs enseignements qui le fatiguent beaucoup en raison de la chaleur étouffante de cette journée… Puis, le soir c’est le repas de la dernière Cène Pascale et l’arrestation de Jésus…

Visions et dictées de mars, avril 1947, tome 9, § 590, p 364 ; § 591, p 380 ; § 594, p 410 ; § 596, p 422.

L’évangéliste Marc (11, 12-26) rapporte très brièvement l’épisode du figuier, mais en omettant de dire que le figuier devient sec, alors que Matthieu (21, 18-22) indique l’étonnement des apôtres face à la mort instantanée du figuier, sur lequel Jésus a cherché vainement des fruits, certainement les premières figues-fleurs à cette saison.

10. L’oreille replacée du serviteur du Temple.

« Les trois hommes (Pierre, Jean et Jacques) dorment profondément, bien enveloppés dans leurs manteaux, allongés près du feu éteint. Ils respirent fortement comme au début d’un ronflement sonore. Jésus les appelle mais c’est en vain. Il doit se pencher et secouer Pierre.

« Qu’est-ce qu’il y a ? Qui m’arrête ? demande-t-il en s’extrayant, abasourdi et effrayé, de son manteau vert foncé.

- Personne, c’est moi qui t’appelle.

- C’est le matin ?

- Non. La seconde veille est à sa fin. »

Pierre est engourdi. Jésus secoue Jean, qui pousse un cri de terreur en voyant penché sur lui un visage de fantôme, tant il semble de marbre.

« Oh !... Tu me paraissais mort ! »

Il secoue enfin Jacques. Celui-ci, s’imaginant que c’est son frère qui l’appelle, demande :

« Ils ont pris le Maître ?

- Pas encore, Jacques, répond Jésus. Mais levez-vous maintenant et partons. Celui qui me trahit est proche. »

Les trois hommes, encore étourdis, se mettent debout et suivent Jésus sans parler. Les huit autres apôtres sont eux aussi plus ou moins endormis auprès du feu éteint.

« Levez-vous ! tonne Jésus. Pendant que Satan arrive, montrez à celui qui ne dort jamais et à ses fils que les enfants de Dieu ne dorment pas !

- Oui, Maître !... Mais qu’est-il arrivé ? »

Et au milieu des questions et des réponses confuses, ils enfilent leurs manteaux… Ils ont à peine le temps de remettre un peu d’ordre qu’une troupe de sbires, commandée par Judas, fait irruption sur leur petite « place » paisible en l’éclairant violemment avec une foule de torches allumées. C’est une horde de bandits déguisés en soldats, des faces de galériens.

Les apôtres bondissent tous dans un coin avec Pierre devant. Jésus reste à sa place. Judas s’avance et soutient le regard de Jésus. Loin de baisser la tête, il s’approche avec un sourire de hyène et lui donne un baiser sur la joue droite :

« Mon ami, qu’es-tu venu faire ? C’est par un baiser que tu me trahis ? »

Judas baisse un instant la tête, puis la relève… insensible au reproche. Les sbires s’avancent en criant, avec des cordes et des bâtons. Jésus ne leur suffit pas, ils tentent aussi de s’emparer des apôtres.

« Qui cherchez-vous ? demande Jésus d’un ton calme et solennel.

- Jésus, le Nazaréen.

- C’est moi. »

Sa voix est un tonnerre. Il n’aurait pas fait mieux s’il avait lancé la foudre. Tous tombent par terre comme une gerbe d’épis fauchés. Ne restent debout que Judas, Jésus et les apôtres qui reprennent courage au spectacle des soldats abattus, si bien qu’ils s’approchent de Jésus en menaçant si explicitement Judas que celui-ci fait un bond juste à temps pour éviter un coup de maître de l’épée de Simon. Poursuivi en vain à coups de pierres et de bâtons lancés par les apôtres, il s’enfuit au-delà du Cédron et disparaît dans l’obscurité d’une ruelle.
« Levez-vous. Qui cherchez-vous ? Je vous le redemande.

- Jésus, le Nazaréen.

- Je vous l’ai dit : C’est moi » dit Jésus avec douceur. Laissez donc libres ces hommes. Moi, je viens. Déposez épées et bâtons. Je ne suis pas un brigand. J’étais toujours au milieu de vous. Pourquoi ne m’avez-vous pas capturé alors ? Mais c’est votre heure et celle de Satan…  »

Pendant qu’il parle, Pierre s’approche de l’homme qui déjà tend les cordes pour attacher Jésus et il donne un coup d’épée maladroit. S’il s’était servi de la pointe, il l’aurait égorgé comme un mouton. Mais il ne fait que lui décoller l’oreille, qui reste pendante et laisse couler beaucoup de sang. L’homme crie qu’il est mort. Le désordre s’installe entre ceux qui veulent avancer et ceux qui ont peur à la vue des épées et des poignards qui brillent.

« Déposez ces armes. Je vous l’ordonne. Si je voulais, j’aurais les anges du Père pour me défendre. Quant à toi, sois guéri. Dans ton âme, si tu peux, pour commencer. »

Et avant de tendre les mains aux cordes, il touche l’oreille et la guérit.

Les apôtres poussent toute sorte de cris. L’un crie une chose, l’autre tout l’inverse. L’un hurle : « Tu nous as trahis ! », le deuxième : « Mais il est fou : » et un troisième : « Mais qui peut encore te croire ? » Et ceux qui ne crient pas s’enfuient. En fin de compte, Jésus reste seul… Seul avec les sbires…  » Et le chemin vers Jérusalem commence… avant celui du Golghota.

Vision et dictée du 18 mars 1945, tome 10, p 14, § 602.

Les quatre évangélistes relatent bien cet épisode de l’arrestation de Jésus mais seuls, Luc (Lc 22, 40-53) et Jean (Jn 18, 1-12) mentionnent que l’oreille est guérie pour le serviteur du Temple nommé Malchus. Lors d’une dictée du Vendredi Saint 1944, s’adressant à Maria Valtorta, Jésus confirme et explique l’acte de Pierre par rapport à l’acte de trahison de Judas : « Lorsque quelqu’un tombe sans la volonté de tomber, je pardonne. Regarde Pierre : il m’a renié. Pourquoi ? Lui-même ne le savait pas exactement. Pierre un lâche ? Non, mon Pierre n’était pas un lâche. Contre la cohorte des gardes du Temple, il avait osé frapper Malchus pour me défendre au risque de sa vie.»

11. Le signe du rideau du Temple, le signe du voile de Niké et le linceul de Jésus.

C’est le moment de la montée au calvaire, pour Jésus et pour les soldats qui assurent l’ordre face à la foule des suiveurs.

«… Les femmes qui s’avancent en pleurant, se tournent en entendant les cris de la foule et voient que le cortège tourne de leur côté. Elles s’arrêtent alors en s’adossant au mont, par crainte d’être jetées en bas par les Juifs violents. Elles abaissent encore plus leurs voiles sur les visages. Il y en a même une qui est complètement voilée ne laissant libres que ses yeux très noirs. Elles sont vêtues très richement et ont pour les défendre un vieil homme robuste.

Quand Jésus arrive à leur hauteur, elles sanglotent plus fort et se courbent en profondes salutations. Puis elles s’avancent résolument. Les soldats voudraient les repousser de leurs lances, mais celle qui est la plus couverte écarte un instant son voile devant l’enseigne arrivé à cheval pour voir quel est ce nouveau obstacle. Il donne l’ordre de laisser passer… Cette grande matrone est certainement influente puisque l’officier de Longinus lui obéit ainsi.

Elles s’approchent de Jésus en pleurant et s’agenouillent à ses pieds, tandis qu’il s’arrête suffoquant… Il parvient pourtant à sourire aux saintes femmes et à l’homme qui les escorte ; celui-ci se découvre pour montrer qu’il est le berger Jonathas, mais les gardes ne le laissent pas passer, seules les femmes le peuvent.

L’une d’elles est Jeanne, femme de Kouza. Elle a la mine plus défaite que lorsqu’elle était mourante. Son visage est blanc comme neige et ses doux yeux noirs sont brouillés. Elle tient dans les mains une amphore d’argent et l’offre à Jésus. Mais lui refuse. De la main gauche, il s’essuie la sueur et le sang qui lui tombent dans les yeux et coulent le long de ses joues rouges et de son cou aux veines gonflées par le battement essoufflé du cœur, et trempent tout son vêtement sur la poitrine.

Une autre femme, accompagnée d’une jeune servante portant un coffret, l’ouvre, en tire un tissu de lin très blanc, carré et l’offre au Rédempteur. Il l’accepte, et, comme il ne peut, avec une seule main, le faire lui-même, la femme pleine de pitié l’aide à le poser sur son visage, en veillant à ne pas heurter la couronne d’épines. Jésus presse le linge frais sur son pauvre visage et l’y tient comme s’il y trouvait un grand réconfort. Puis il rend le linge et dit :

« Merci Jeanne, merci Niké, merci Sarah, merci Marcella … Elise… Lydia… Anne… Valeria… et toi… Mais… ne pleurez pas… sur moi… filles de… Jérusalem… mais sur les péchés… les vôtres et ceux… de votre ville… Bénie… Jeanne… de n’avoir… plus d’enfants… Vois… c’est une pitié de Dieu… de ne pas avoir d’enfants… qui auraient pu… souffrir de… cela. Et toi aussi… Elisabeth… Mieux… comme cela… que parmi les déicides… Et vous… mères… pleurez sur… vos enfants, car… cette heure ne passera pas… sans châtiment… Et quel châtiment, s’il en est ainsi pour … l’innocent… Vous pleurez alors… d’avoir conçu… allaité et… d’avoir encore vos enfants… les mères… de ce moment-là… pleureront parce que… je vous le dis… heureux sera celui qui alors… tombera sous les décombres… le premier. Je vous bénis… Rentrez chez vous… Priez pour moi. Adieu Jonathas… Reconduis-les…  »

Et au milieu d’un cri aigu de pleurs féminins et d’imprécations juives, Jésus se remet en marche. »…

La crucifixion vient d’avoir lieu… La lumière, d’abord vive outre mesure, est en train de devenir blafarde. Les visages prennent des teintes bizarres. Les soldats, sous leurs casques et dans leurs cuirasses d’abord brillantes, mais maintenant enveloppées dans une lumière glauque sous un ciel de cendre, présentent des profils durs comme s’ils étaient sculptés. Les visages des Juifs deviennent terreux et les femmes ressemblent à des statues de neige bleutée à cause de leur pâleur exsangue… .

Puis l’obscurité s’épaissit encore. Jérusalem disparaît complètement et les pentes du Calvaire lui-même semblent s’effacer. Seul le sommet est visible, comme si les ténèbres le surélevaient pour recueillir l’unique et dernière lumière qui restait…

… Jésus pousse un très grand cri… Puis plus rien… La tête retombe sur la poitrine, le corps en avant, … toute respiration a cessé. Jésus a expiré.

La terre répond au cri de Celui qu’on a tué par un grondement effrayant. On dirait que des milliers de buccins de géants émettent un même son et, sur cet accord terrifiant, se greffent des notes isolées, déchirantes. Des éclairs sillonnent le ciel en tous sens, tombant sur la ville, sur le Temple, sur la foule. Il n’y a plus d’autre lumière que celle des éclairs, encore est-elle irrégulière. Et puis, tout à coup, pendant que durent encore les décharges de la foudre, la terre se convulse sous un tourbillon de vent digne d’un cyclone. Le tremblement de terre et la trombe d’air s’unissent dans une même apocalypse. Le sommet du Golgotha ondule et danse comme un plat dans la main d’un fou. Les secousses telluriques malmènent tellement les trois croix qu’elles pourraient les renverser.

Longinus, Jean et les soldats s’accrochent là où ils peuvent, comme ils peuvent, pour ne pas tomber. La foule crie de plus en plus fort et voudrait s’enfuir. Les gens tombent les uns sur les autres…

Le tremblement de terre et la trombe d’air se répètent trois fois, puis vient l’immobilité absolue d’un monde mort. Seuls des éclairs, mais sans le tonnerre sillonnent encore le ciel. L’obscurité est tempérée par une clarté lumineuse qui permet de voir que beaucoup restent sur le sol, évanouis ou morts. Une maison brûle et les flammes s’élèvent tout droit dans l’air immobile, mettant une nuance de rouge vif sur le vert cendre de l’atmosphère…

Les soldats discutent entre eux :

« Tu as vu les Juifs ? Cette fois, ils avaient peur.
- Et ils se frappaient la poitrine.
- Les plus terrifiés, c’étaient les prêtres !

- Quelle peur ! J’ai senti d’autres tremblements de terre. Mais jamais comme celui-là. Regarde, la terre est pleine de crevasses.

- Et tout un passage de la longue route s’est effondré.
- Et dessous, il y a des corps.

- Laissez-les ! Cela fera autant de serpents de moins…  »

Le Grand Prêtre Gamaliel arrive, dépeigné, sans couvre-chef, sans manteau, avec son splendide vêtement souillé de terre et déchiré par des ronces. Il monte en courant et haletant, les mains dans ses cheveux clairsemés et gris :

« Gamaliel ! Toi ?

- Toi, Joseph ? Tu le quittes ?

- Moi, non. Mais pourquoi es-tu ici. Et dans un tel état ?

- Il se passe des choses terribles ! J’étais dans le Temple ! Le signe ! Le temple tout ouvert ! Le rideau pourpre et jacinthe pend, déchiré ! Le Saint des Saints est découvert ! Anathème sur nous ! »

Il a parlé sans cesser de courir vers le sommet, rendu fou par la preuve… .Désormais épuisé, il gravit les derniers mètres. Il s’avance en se battant la poitrine et, lorsqu’il arrive sur la première des deux petites plateformes, il se jette par terre, longue forme blanche sur le sol jaunâtre, et gémit :

« Le signe ! Le signe ! Dis-moi que tu me pardonnes ! Un gémissement, même un seul gémissement, pour me dire que tu m’entends et me pardonnes. »

Il croit que Jésus est encore vivant. Il ne se détrompe que lorsqu’un soldat le heurte de sa lance et lui dit :

« Lève-toi et tais-toi. C’est inutile ! Il fallait y penser avant. Il est mort. Et moi, je suis païen, je te déclare : l’homme que vous avez crucifié était réellement le Fils de Dieu !

- Mort ! Tu es mort ! Oh ! »

Gamaliel lève un visage terrorisé, cherche à voir jusque là-haut, sur le sommet, dans la lumière crépusculaire. Il distingue peu de choses, mais assez pour comprendre que Jésus est bien mort. Il regarde le groupe qui réconforte Marie ainsi que Jean debout à gauche de la croix, tout en larmes et Longinus, debout à droite, dans une posture solennelle et respectueuse. Il se met à genoux, tend les bras et pleure :

« C’était toi ! C’était toi ! Nous ne pouvons plus être pardonnés. Nous avons demandé ton sang sur nous. Il crie vers le Ciel et le Ciel nous maudit… Mais tu étais la Miséricorde !...Je te dis, moi, qui suis le rabbi anéanti de Juda : « Ton sang sur nous, par pitié. » Asperges nous-en ! Lui seul peut nous obtenir le pardon…  »

Il sanglote. Puis, plus doucement, il reconnaît sa secrète torture :

« J’ai obtenu le signe demandé… Mais des siècles et des siècles de cécité spirituelle obscurcissent encore ma vue intérieure et, contre ma volonté de maintenant, se dresse la voix de mon orgueilleuse pensée d’hier… Je suis le vieux Juif fidèle à ce qu’il croyait justice et qui était erreur. Maintenant, je suis une lande brûlée, sans plus aucun des vieux arbres de la foi antique, sans aucune semence ni tige de la foi nouvelle. Je suis un désert aride. Opère le miracle de faire se dresser une fleur qui ait ton nom… Toi, le Libérateur, pénètre dans ma pauvre pensée prisonnière des formules. Isaïe le dit : « Il a payé pour les pécheurs et il a pris sur lui les péchés des multitudes. » Oh ! Le mien aussi, Jésus de Nazareth…  »

Gamaliel se lève, regarde la croix qui se fait toujours plus nette dans la lumière qui revient, puis s’en va courbé, vieilli, anéanti. »

...Juste après la crucifixion, la Vierge Marie s’est réfugiée au Cénacle avec les femmes disciples qui tentent de la soulager… De temps à autre, l’une d’elle se lève, ouvre doucement la porte, jette un coup d’œil, la referme…

Marie termine une longue lamentation intérieure : « Je te dis merci pour toi aussi, Jésus ! Moi seule aie sentie ton infinie bonté dans mon cœur quand j’ai vu le tien ouvert. Maintenant ta lance est dans le mien et elle fouille et déchire. Mais c’est mieux ainsi. Tu ne la sens pas. Mais Jésus pitié ! Donne-moi un signe de toi, une caresse, une parole pour ta pauvre maman au cœur déchiré ! Un signe, un signe, Jésus, si tu veux me trouver vivante à ton retour. »

Un coup énergique à la porte fait sursauter tout le monde. Le gardien court se cacher courageusement. Marie, femme de Zébédée, voudrait que son fils le suive et elle pousse Jean vers la cour. Les autres, excepté Marie-Madeleine, se serrent l’une contre l’autre en gémissant. C’est Marie-Madeleine qui, droite et courageuse, se dirige vers la porte et demande :

« Qui frappe ?  Une voix de femme répond :

- C’est Niké. J’ai quelque chose à donner à Marie. Ouvrez vite ! La ronde fait le tour. »

Jean, qui s’est dégagé de sa mère et est accouru, s’affaire autour des multiples serrures, toutes bien verrouillées ce soir. Il ouvre. Niké entre avec sa servante et un homme musclé qui l’accompagne. On ferme.

« J’apporte quelque chose… » Niké pleure et ne peut parler.

- Quoi ? Quoi ? Curieux, tous se pressent autour d’elle.

- Sur le calvaire… J’ai vu le Sauveur dans un tel état… J’avais préparé un voile pour ses reins afin qu’il n’utilise pas les chiffons des bourreaux… Mais Jésus était tout en sueur, avec du sang dans les yeux et j’ai pensé à le lui tendre pour qu’il s’essuie… ce qu’il a fait… Puis, il m’a rendu le voile. Je ne m’en suis plus servie...Je voulais le garder en relique avec sa sueur et son sang. Mais à la vue de l’acharnement des Juifs, Plautina, les autres romaines, Lidia et Valeria, et moi, avons décidé de rentrer, par peur qu’ils nous enlèvent ce voile. Les Romaines sont des femmes viriles. Elles nous ont mises au milieu, la servante et moi, et elles nous ont protégées… A la maison, j’ai pleuré pendant des heures… Puis, le tremblement de terre a eu lieu et je me suis évanouie… Revenue à moi, j’ai voulu baiser ce voile et j’ai vu… Oh !...On y voit la face du Rédempteur !...

- Fais voir ! Fais voir !

- Non. D’abord à Marie. C’est son droit.

- Elle est tellement épuisée ! Elle ne tiendra pas le coup…

- Ne dites pas cela ! Ce sera pour elle un réconfort, au contraire. Avertissez-la ! »

Sur le seuil de la pièce, Jean frappe doucement.

«  Qui est-ce ?

- Moi, Mère. Dehors, il y a Niké… Elle est venue de nuit… Elle t’a apporté un souvenir… un cadeau… .Elle espère te réconforter avec cela.

- Oh ! Un seul cadeau pourrait me réconforter ! Le sourire de son visage…

- Mère ! »

Jean l’entoure de ses bras de peur qu’elle ne tombe et il dit : 

« C’est lui. C’est le sourire de son visage imprimé sur le voile avec lequel Niké l’a essuyé au Calvaire.

- Oh ! Père ! Dieu Très-Haut ! Fils saint ! Eternel Amour ! Soyez bénis ! Le signe ! Le signe que je vous ai demandé ! Vite ! Fais-la entrer ! »

Marie s’assied car elle n’est plus maîtresse d’elle-même… Niké entre et s’agenouille à ses pieds avec sa servante. Jean, debout près de Marie, lui passe le bras derrière les épaules comme pour la soutenir. Sans dire un mot, Niké ouvre le coffre, en retire le voile, le déplie. Et le visage de Jésus, le visage vivant de Jésus, le visage douloureux et pourtant souriant de Jésus, regarde la Mère et lui sourit…

Marie pousse un cri d’amour douloureux et tend les bras. De l’entrée où elles sont groupées, les femmes lui font écho et l’imitent en s’agenouillant devant le visage du Seigneur.

Niké ne trouve pas de mot. Elle passe le voile de ses mains aux mains maternelles et se penche ensuite pour en baiser le bord. Puis elle s’en va à reculons, sans attendre que Marie sorte de son extase. »…

Visions et dictées 26 29 mars 1945, tome 10, p 120, § 609 et p 189, § 611.

Les évangiles canoniques indiquent bien que le voile du Temple s’est déchiré en deux mais ne rapportent pas l’épisode du voile de Niké. Pourtant, à partir du sixième siècle, l’institution du Chemin de Croix propose une sixième station réservée à cet évènement miraculeux. Le voile d’Oviedo en Espagne serait celui de ce miracle, d’autant plus que l’image qu’il contient se superpose parfaitement avec celle du Linceul de Turin, autre prodige constaté juste après la Résurrection de Jésus, comme le rapporte une vision du 5 octobre 1951 (§ 644, p 492) :

Joseph d’Arimathie, Nicodème et Lazare se présentent en pleine nuit à la petite maison restaurée par Lazare pour y faire accueillir la Vierge Marie et Jean :

« Nous avons décidé de venir pour te donner quelque chose que, nous le savons maintenant avec certitude mais nous le pressentions déjà, tu désirais avoir…  »

Joseph présente à Marie un rouleau volumineux enveloppé dans un drap rouge foncé qu’il avait jusque-là dissimulé sous son manteau. Marie demande, en pâlissant :

« Qu’est-ce ? Ses vêtements peut-être ? Ceux que je lui avais faits pour… Oh ! Elle pleure.

- Nous n’avons pu les trouver à aucun prix, répond Lazare, mais ceci est aussi un de ses vêtements, son dernier vêtement. C’est le linceul propre dans lequel fut enveloppé le Très-Pur. A sa résurrection, Joseph les a retirés tous les deux du tombeau et nous les a apportés à Béthanie, pour empêcher qu’ils ne soient soumis à des profanations sacrilèges… N’étant plus sujet à l’interdiction du Deutéronome, j’ai pensé faire une statue de Jésus crucifié avec mes cèdres du Liban pour y cacher à l’intérieur un des linceuls, celui de la descente du Golgotha… Mais le second linceul qui a enveloppé le corps de Jésus depuis la Parascève (la veille du Sabbat) jusqu’à l’aurore de la Résurrection, doit te revenir. Sache néanmoins, je t’en avertis, pour que tu ne sois pas trop émue en la voyant, qu’au fil des jours, sa figure est apparue de plus en plus nettement, comme elle était après qu’on l’a lavée. Quand nous l’avons retirée du tombeau, elle paraissait avoir simplement conservé l’empreinte de ses membres couverts par les huiles, auxquelles s’étaient mêlées des traces de sang et de sérosités venant des nombreuses blessures. Mais, que ce soit dû à un processus naturel ou, bien plus sûrement, à une volonté surnaturelle, un de ses miracles destiné à faire ta joie, plus le temps avançait, plus l’empreinte devenait précise et claire. Il est là, sur cette toile, beau, majestueux, bien que blessé, serein, paisible, même après tant de tortures. As-tu le courage de le voir ?

- Oh ! Nicodème ! Mais c’était mon suprême désir ! Tu dis qu’il a l’air paisible… Oh ! Pouvoir le voir ainsi et non avec l’expression torturée qu’il a sur le voile de Niké ! » répond Marie en joignant les mains sur son cœur.

Alors les quatre hommes déplacent la table pour avoir plus de place, puis Lazare et Jean d’un côté, Nicodème et Joseph de l’autre, déroulent lentement la longue toile. On voit d’abord la partie dorsale, en commençant par les pieds, puis la partie frontale. Les lignes sont bien claires et claires aussi les marques, toutes les marques de la flagellation, de la couronne d’épines, du frottement de la croix, des contusions des coups qu’il a reçus et des chutes faites, ainsi que les blessures des clous et de la lance.

Marie tombe à genoux, embrasse la toile, caresse les empreintes, baise les blessures. Elle est angoissée mais en même temps visiblement contente de recevoir cette image surnaturelle, miraculeuse de Jésus.

« … Celui-ci est différent : il donne la paix ! Car Jésus apparaît serein, paisible désormais. Il semble déjà sentir, dans son sommeil mortel, la vie qui revient et la gloire que personne ne pourra jamais plus atteindre et abattre. Maintenant je ne désire plus rien, sauf me réunir à lui. Que Dieu vous bénisse tous. »

… Marie et Jean ferment la porte en parlant doucement entre eux. »

La veille de la Résurrection, Jean était venu apporter à Marie le manteau rouge de Jésus, tâché de sang et déchiré, qui fut retrouvé au Gethsémani. La Vierge Marie conservait toutes les reliques de la Passion de son Fils dans un coffre spécial dont elle détenait la clé.